Journal d'école

25 mai 2012

Enseignement de l'histoire : "une méthode à fabriquer des cancres" ou un article trop vite écrit ?

Beaucoup d’approximations, une bonne dose de mauvaise foi, des témoignages individuels pris pour argent comptant, un titre racoleur qui sent son Brighelli (« Une méthode à fabriquer des cancres ») : il ne faut pas compter sur ce récent article du Nouvel Obs (ici et ) pour renouveler le débat sur l’enseignement de l’histoire.

Pour dresser son tableau apocalyptique, la journaliste donne la parole à … deux élèves, Lucie, 14 ans, qui place l’Everest en France et Adrien, élève de quatrième, pour qui « une plaine, c’est plat ».  Sans doute la même classe de quatrième qui n’aurait retenu de l’année de cinquième sur le développement durable qu’une seule chose : « Il ne faut pas jeter les papiers par terre ». Si l’une des obligations du métier d’historien consiste à ne considérer un témoignage que pour ce qu’il est, un simple point de vue individuel, on voit tout le chemin qui reste à parcourir à la presse pour arriver à une semblable distanciation.

Est-il vraiment nécessaire de redonner un semblant de crédibilité à « l’historien » Casali, rendu célèbre par ses déplorations très médiatisées sur la disparition de Louis XIV et de Napoléon des programmes de collège, quoiqu’ils ils y soient toujours ? Ou encore de se complaire à cette alternative assez glauque entre la place respective accordée à l’histoire de France et aux civilisations européennes ?  Il suffit de se reporter aux programmes officiels pour se rendre compte qu’en 6e, quatre heures à tout casser (10 % du temps global imparti à l'histoire) sont consacrées aux "mondes lointains" (Chine des Han et Inde des Gupta) ; en 5e, pas davantage pour l'Afrique médiévale, qui, d'ailleurs, a pris dans les nouveaux programmes la place auparavant dévolue à l'Amérique précolombienne. Au total, pour l'ensemble des quatre années de collège, huit petites heures - assez peu respectées par les enseignants – sont consacrées aux civilisations extra-européennes, alors que les programmes de collège restent très et trop majoritairement centrés sur l’histoire politique et nationale (Journal d’école, 19/04/2012).

Pour la journaliste, la « faiblesse des acquis » - qu’elle semble tenir pour allant de soi sans en avoir rien montré – tient non seulement aux programmes mais aux « prescriptions pédagogiques ». C’est du moins ce que prétendent « des professeurs ». Et quels professeurs ? Le lecteur devra sur ce sujet se contenter du point de vue de Véronique Servat, « enseignante au collège ». Ce n’est pas pour faire du mauvais esprit mais enfin puisque Claire Kepper est mentionnée quelques lignes au-dessus comme secrétaire nationale du SE-Unsa, on ne voit pas pourquoi, s’agissant de Véronique Servat, on devrait ignorer ses responsabilités au SNES, syndicat infiniment respectable mais qui ne s’est jamais signalé pour la pertinence de ses analyses en matière pédagogique.

Bref, dans cet article du Nouvel Obs, la journaliste a décidément du mal à intégrer les canons de la démarche historique.  

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19 mai 2012

Rythmes scolaires : ce n'est pas qu'une question de rythme...

Le débat sur les rythmes scolaires paraît plutôt mal engagé, non seulement à cause des cafouillages politiques et de leur amplification médiatique, mais surtout parce qu’il n’est pas certain que la focalisation sur la semaine de travail ou les périodes de vacances permette de bien juger des enjeux, deux points sur lesquels les améliorations ne sont quand même pas hors de portée, surtout si l’on veut bien considérer que les neuf demi-journées de travail sont de longue date la règle dans le secondaire et que les écoles primaires ont tout à fait le droit de les adopter, c’est légal,  ce qu’ont déjà fait ces dernières années un certain nombre d’entre elles.

Pour ce qui est du rythme annuel, un simple coup d’œil sur le calendrier permet de se rendre compte que l’alternance de sept semaines de travail et deux semaines de congé, recommandée par les spécialistes de la question, n’est mise à mal que par l’absurdité qui consiste à faire débuter les congés d’hiver cinq semaines après ceux de Noël, zonage des académies oblige, résultat d’un intense lobbying du tourisme de montagne. « Si on nous enlève ces quatre semaines pleines [de février], on est foutus » : ce cri d’orfraie du président de l’industrie hôtelière touristique (Vousnousils, 18/05/2012) confirme qu’on est quand même là assez loin de l’intérêt des élèves.

Par contre, comme le fait remarquer Philippe Watrelot dans sa revue de presse (18/05/2012), la question des rythmes scolaires n’est « pas forcément la meilleure entrée pour réformer le système car elle risque de cristalliser les débats tout en étant un sujet complexe à démêler ». La meilleure entrée effectivement, ne serait-elle pas de s’interroger sur ce que l’on fait des heures, des journées, des semaines de classe, c'est-à-dire sur les contenus, les programmes, les méthodes pédagogiques ?  Et de se demander également comment il se fait que, pour l’école primaire, l'horaire annuel de cours s'élève à 864 heures en France, contre, par exemple, 798 heures en Angleterre, 564 en Allemagne ou encore 569 en Finlande, le tout pour des résultats qui n’ont quand même rien d’exceptionnel.

Mais remettre en cause les programmes, n’est-ce pas trop demander pour un pays qui fait de la suppression de l’histoire en terminale S un drame national, du déclin du latin le signe de la fin de la culture, où l’on s’indigne de ce que l’on n’enseignerait plus l’histoire de Clovis ou de Charles Martel, où d’autres réclament encore pas moins d’une dictée par jour pour les écoliers ? La question des rythmes scolaires devrait tout naturellement, au risque de passer à côté de l’essentiel, conduire à un véritable questionnement sur les savoirs scolaires, leur pertinence et leur construction tout au long d’une scolarité. Sauf erreur de ma part, cette démarche globalisante est un peu celle du socle commun…

Comme il va de soi qu’une telle réflexion sur les programmes induit une redéfinition du métier d’enseignant mais aussi rend indispensable une refonte de la formation de ces derniers, on conviendra que, sur la question des rythmes scolaires, il faudra se garder comme de la peste des réponses simplistes.

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16 mai 2012

Socle commun : la faute à Bruxelles ?

Le socle commun au service d’un néolibéralisme économique téléguidé par Bruxelles ? Refrain connu dont on retrouve la trace dans un récent article signé Angélique Del Rey, paru sur Aggiornamento. Mon commentaire (également publié sur Aggiornamento) ne suit pas la même direction…

L’analyse d’Angélique Del Rey pèche par deux approximations, intentionnelles ou pas.

La première est d’ordre chronologique : la démocratisation scolaire à laquelle on travaille un peu partout dans le monde « depuis la fin de la seconde guerre mondiale », se serait donc soldée par un échec. Même si l’affirmation n’est que partiellement fondée – en France, on peut considérer qu’un système éducatif qui permet à 65 % d’une classe d’âge d’accéder au bac est quand même plus « démocratique » que lorsque ce chiffre ne dépassait pas 5 ou 10 % - il paraît difficile d’en attribuer la responsabilité à des décisions européennes (cf les Recommandations de 2006) prises beaucoup plus tard et abusivement assimilées « aux politiques néolibérales des années 80 ». Les sociétés n’ont quand même pas attendu l’Europe pour sélectionner leurs élites.

Limiter la recommandation du Parlement européen et du Conseil de l’Europe du 18 décembre 2006 à  des soucis de « flexibilité », d’ « employabilité » ou de compétitivité économique est abusif, alors que le texte incriminé parle plus précisément de la nécessité  « (…) d'identifier et de définir les compétences clés nécessaires à l'épanouissement personnel, la citoyenneté active, la cohésion sociale et l'employabilité dans une société fondée sur la connaissance ». On touche là à la seconde approximation de l’article, celle entendue un peu partout ces dernières années, qui fait du socle commun de connaissances et de compétences une sorte de cheval de Troie du libéralisme économique qui aurait pour but ultime, selon Angélique Del Rey, de « soumettre l’enseignement aux impératifs du monde du travail ». Un objectif que j’avoue ne pas retrouver dans le socle en question dont il n’est pas inutile de rappeler les principes (décret du 11 juillet 2006) : « La spécificité [du socle] réside dans la volonté de donner du sens à la culture scolaire fondamentale, en se plaçant du point de vue de l’élève et en construisant des ponts indispensables entre les disciplines et les programmes. Il détermine ce que nul n’est censé ignorer en fin de scolarité obligatoire sous peine de se trouver marginalisé. L’école doit par ailleurs offrir à chacun les moyens de développer toutes ses facultés. Maîtriser le socle commun, c’est être capable de mobiliser ses acquis dans des tâches et des situations complexes, à l’école puis dans la vie ; c’est posséder un outil indispensable pour continuer à se former tout au long de la vie afin  de prendre part aux évolutions de la société ; c’est être en mesure de comprendre les grands défis de l’humanité, la diversité des cultures et l’universalité des droits de l’homme, la nécessité du développement et les exigences de la protection de la planète ».

Difficile de voir dans ces principes la main d’un libéralisme économique effréné. Par contre, ce qui ne fait guère de doutes, c’est la volonté consciente ou non, manifestée ces dernières années par l’Education nationale, de ne pas tenir compte - ou le moins possible - du socle pourtant annexé à la loi d’orientation mais aujourd’hui dénaturé, galvaudé, au point qu’il n’en reste quasiment plus rien, sinon un triste livret personnel de compétences, tellement caricatural qu’il a cristallisé toutes les oppositions, même parmi les partisans de l’évaluation par compétences. Le DNB réduit le socle à sa portion congrue ; quant aux programmes de l’école comme du collège, ils l’ignorent superbement, restant définis par des cloisons étanches, contraires à la nature du socle de compétences et de connaissances dans une logique d’approche transdisciplinaire que n’ont jamais acceptée les lobbies disciplinaires, celui d’histoire n’étant pas le plus discret en la matière, très mobilisé au nom de la défense de la transmission des « savoirs », comme s’il suffisait de transmettre des savoirs pour les faire acquérir par les élèves.

L’histoire du socle commun, qui a maintenant huit ans d’âge, est celle d’un texte dont les responsables politiques, effrayés par l’audace des rédacteurs, auraient tout fait pour atténuer les effets, au point de le rendre méconnaissable.

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09 mai 2012

Une provoc de cour de récré

Un mélange d’incompétence et de dogmatisme, de brutalité et de mépris : finalement, la publication du décret sur l’évaluation des enseignants est à l’image de tout ce qui a été fait ou tenté par la droite ces dernières années en matière d’éducation, que les profs en soient la cible ou les élèves. La dernière manœuvre de Chatel : une provoc de cour de récré.

Derrière le discours sur l’autonomie des établissements ou la responsabilisation des acteurs, c’est en réalité au renforcement de l’autorité politique, de sa propre autorité, que le ministre a travaillé. Avec une obsession de surveillance à tous les niveaux qui, en dépit d’une façade moderniste, nous ramène en réalité très loin en arrière, quelque part entre Falloux et l’Empire autoritaire, Chatel aura bien été le ministre qu’il fallait à Sarkozy.

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08 mai 2012

Pour un après 6 mai dégagé des illusions identitaires

Que les frontières soient « le problème majeur » pour Sarkozy, on a pu s’en rendre compte dimanche soir, quand, sur le coup des 18 h 30, la magie d’internet qui abolit les frontières, suisses, belges et les autres, nous apportait la bonne nouvelle, que les médias nationaux devaient garder secrète : on n’en reprenait pas pour cinq ans de Sarkozy.

Un moment de satisfaction vite tempérée par le score élevé du président sortant, qui, au rythme où allaient les choses, avec une campagne allongée rien que d’une semaine, aurait très bien pu l’emporter. Un résultat qui laisse songeur pour un politicien dont la cote de confiance était au plus bas il n’y a pas encore très longtemps, au même niveau que son bilan réel.

Cette élection confirme deux choses : que l’électorat ne se prononce pas sur un bilan ou un projet politique mais sur une image, le plus souvent télévisée, laissée par le candidat ; mais aussi qu’en France aujourd’hui, on peut être élu à la tête de l’état sur un discours ouvertement et exclusivement raciste et xénophobe. Ce qu’attend une moitié des Français, ce n’est pas une politique efficace sur l’éducation, le chômage, la justice sociale, l’environnement, les déficits publics mais simplement qu’on expulse toujours plus d’immigrés et le rétablissement des douaniers, voire de barbelés aux frontières. Une constatation qui n’incite guère à l’optimisme : qu’importe, par exemple, ce que fera le prochain gouvernement dans le domaine éducatif, puisqu’en fin de compte, il ne sera pas jugé sur cela et l’on peut compter sur le battage organisé par des médias ou certains  groupes de pression – les syndicats de police ont déjà commencé – pour orienter l’opinion publique dans ce sens.

Au cours de cette campagne électorale, l’électeur s’est une fois de plus laissé piéger par la question identitaire qui le fait se considérer comme « Français d’abord » plutôt que comme travailleur, chômeur, contribuable, retraité, mari ou femme, pacsé ou célibataire, parent, habitant d’une ville ou d’une région, toutes formes d’appartenance à un groupe, une collectivité, censées se fondre dans une imaginaire communauté nationale. Renvoyer des sans-papiers est effectivement plus facile que créer des emplois.

Je persiste à penser  que l’obsession identitaire est entretenue - pour une bonne part, même si ce n’est pas exclusivement – par une éducation scolaire et intellectuelle qui la privilégie à travers, notamment, les programmes d’histoire : dans le récit du passé, tel  qu’on l’enseigne à l’école, l’élève ne rencontre jamais son ancêtre l’homme mais l’habitant d’une communauté nationale fictive (cf. mes posts récents du 19 et du 29 avril). Le sujet n’est pas nouveau pour l’historien mais, pour des raisons diverses, l’école ne s’y est jamais beaucoup intéressée.  A tort. Si l’on veut lever l’hypothèque Le Pen pour les prochaines échéances électorales, il est indispensable d’y travailler (à la suite, par exemple du collectif Aggiornamento qui s’est lancé, depuis plus d’un an, dans une réflexion sur les finalités de l’enseignement de l’histoire-géographie).

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04 mai 2012

Un rêve d'école

Ce serait…

- Une école où l’on n’apprendrait pas à obéir en toutes choses à l’état, sous prétexte que l’état, ce serait le peuple et que le peuple est toujours bon et vertueux. Ou à vénérer le président, parce que, si l’on est président, c’est qu’il doit y avoir des raisons, même si ce sont des mauvaises raisons.

- Une école où l’on apprendrait à ne pas confondre le peuple avec la majorité du moment, la majorité avec la sagesse et la raison.

- Une école où l’on apprendrait à se méfier des bonimenteurs, des beaux parleurs, des rhéteurs et des phraseurs.

- Une école qui donnerait confiance en soi plutôt qu’en l’homme providentiel.

- Une école où le chef ne serait pas cru sur parole, où la parole ne serait pas sacralisée, où le mensonge ne serait plus confondu avec la vérité.

- Une école où la prise en considération des droits de l'enfant conduirait tout naturellement au respect des droits de l'homme.

- Une école où l’on n’apprendrait pas à chérir la république et ses symboles, parce que, vraiment, il n’y a pas de quoi.

- Une école qui n’inculquerait pas l’admiration béate des grands hommes, parce que les grands hommes sont souvent petits, mesquins et lâches.

- Une école où l’on n’enseignerait plus l’histoire de France mais celle des hommes et du monde.

- Une école où les Gaulois ne seraient plus nos ancêtres.

- Une école où l’on ne se fabriquerait pas une origine commune mais où l’on travaillerait à un projet commun, parce que vivre ensemble, c’est quand même mieux que mourir pour la patrie.

- Une école où la Marseillaise et le drapeau seraient considérés au mieux comme imbéciles et plus sûrement comme criminels.

- Une école où l’étranger ne serait pas étrange.

 

Sortis de cette école de rêve, jamais de véritables adultes n’auraient été les dupes, mais aussi les acteurs, de la comédie électorale qui s’achève et dont le pire peut sortir.

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01 mai 2012

Du bon usage de l'histoire de France (rappel urgent...)

Je remonte ici un texte paru sur Journal d’école il y a un an, le 2 mai 2011, suite à la traditionnelle manifestation du FN devant la statue de Jeanne d’Arc. Ce texte, paru sur Rue89,  avait suscité la critique et l’ironie d’un lecteur qui, dans un commentaire, me reprochait d’accorder une trop grande importance à quelque chose qui n’en méritait pas tant : jamais l’extrême-droite n’accéderait au pouvoir en France.

Un an plus tard, l’extrême-droite est aux portes du pouvoir, soit sous sa forme native, soit sous sa forme sarkozienne à peine édulcorée. La seule modification qu’on pourrait apporter à ce texte serait de remplacer « Le Pen » par « Sarkozy ».


« Quel rapport entre Bouvines (1214), le chemin des Dames (1917) et les élections présidentielles (2012) ? A travers ce rapprochement chronologique osé, qui ne s'embarrasse guère de la démarche de l'historien, Le Pen, dans son discours du 1er Mai, voit le symbole des « combats historiques pour la liberté, les combats de millions d’anonymes qui sont tombés pour elle », pas moins. Foin de l’anachronisme : elle s’autorise même un parallèle entre les Bourguignons de la guerre de Cent ans et les « collabos » de 1940.  Philippe le Bon, duc de Bourgogne et protecteur des artistes, assimilé à Pétain et  Edouard III d’Angleterre grimé en Hitler. Un amalgame burlesque qui révèle une profonde inculture historique mais pas seulement.

Le leader d’extrême-droite ne se laisserait pas aller à ces dérapages sans la certitude d’être entendue, au moins par une partie de l’opinion. Celle, par exemple, dont les connaissances historiques  se limitent à la chronologie sommaire et factice apprise à l’école, à laquelle les derniers programmes de primaire (2008), inspirés du Petit Lavisse, ont donné une nouvelle jeunesse. L’histoire-bataille, les « grands personnages » - le plus souvent de grands criminels – sont la référence obligée de la thématique et du discours de Le Pen. L’écho qu’elles peuvent rencontrer ne serait pas possible sans l’imprégnation durable des savoirs scolaires par un mythe national élaboré de longue date et dont l’école, sauf en de rares occasions, n’a jamais réussi à se départir.

Cette instrumentalisation de l’histoire n’est évidemment pas sans conséquences puisque, construite autour de la guerre et de la figure de l’ennemi, elle ne peut se perpétuer qu’en en créant de nouveaux. Dans cette optique, le rappel de Bouvines et de Jeanne d’Arc conduit tout naturellement à la grande peur de l’immigration et à la phobie de l’Europe qui restent le fond de commerce de l’extrême-droite.

Le détournement de l’histoire à des fins politiques n’est certes pas l’apanage de l’extrême-droite, chaque parti, chaque mouvement d’opinion mettant en avant tel épisode ou tel personnage selon la cause à défendre. Le plus souvent sans rapport avec la situation présente, il permet précisément à ceux qui s’y livrent, en détournant l’attention des problèmes actuels, de se satisfaire de schémas simplistes et déconnectés de la réalité contemporaine.

La mondialisation ou les problèmes environnementaux, pour ne citer qu’eux, seraient donc solubles dans Bouvines ? L'interprétation incorrecte et néanmoins pleinement assumée d’un passé fantasmé montre à quel point le débat politique peut être déconnecté des véritables enjeux politiques. L'usage abusif de l'histoire interroge également les institutions sur leur propre validité : futile et insignifiant, surtout dans le cadre d’une élection présidentielle censée désigner le plus haut responsable d’un pays, la rhétorique pseudo-historique de Le Pen tourne à vide dans ce qui apparaît comme un détournement du débat démocratique. »

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29 avril 2012

Nos ancêtres les Gaulois ?

« Quels sont les premiers peuples connus qui ont habité la France » ? Réponse : les Gaulois. C’est une des connaissances exigées des candidats à la nationalité française dans le cadre de l’examen de culture générale qui leur sera imposé, sous forme de questionnaire, à partir du 1er juillet prochain.

Une « bonne » réponse tellement entachée d’anachronisme qu’elle peine à dissimuler les intentions réelles des organisateurs de l’épreuve. En premier lieu, parce qu’aucun historien digne de ce nom ne s’avancerait à faire d’un peuple appelé gaulois l’occupant exclusif de l’actuel hexagone. Mais aussi parce qu’en faisant des supposés Gaulois le premier peuple à habiter la France, elle ignore superbement tous ceux qui les ont précédés : l’arrivée des Celtes – le terme gaulois ne se retrouve que dans les sources latines – n’est pas antérieur au premier millénaire avant J.-C, et d’ailleurs pas du tout homogène, dans une partie de l’Europe occupée par d’autre peuples depuis un bon million d’années et qui y ont laissé leur marque. Des marques que, pour des époques plus récentes – Solutréen, Magdalénien etc – les archéologues et préhistoriens qualifient de civilisations.

Pour quelle raison les hommes de Lascaux, du Mas d’Azil ou de Cosquer, n’ont-ils pas droit au qualificatif de « peuple », réservé aux seuls Gaulois qui leur sont postérieurs de 10, 20 ou 30 000 ans, sinon parce que les civilisations pré ou protohistoriques sont incompatibles avec la construction d’états, si possible nationaux, dont on voudrait qu’ils soient la mesure de toutes choses, la seule forme possible de socialisation des individus ? D’une certaine façon, cette négligence, cette déformation du passé, renvoient à la quasi disparition de la préhistoire des programmes scolaires - malgré l’intérêt marqué des élèves pour cette période – et au recentrage de l’enseignement de l’histoire sur une conception qui fait des Français d’aujourd’hui les descendants d’un peuple unique et homogène à l’origine de la France actuelle. Une quête des origines qui, en dépit de la caricature, s’impose comme un pré requis pour l’accession à la nationalité française.  

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25 avril 2012

Ces pauvres "qui n'en peuvent plus", qui votent Le Pen et réélisent Sarkozy

Le vote de la  colère, le vote des chômeurs, des laissés pour compte, de petits, des déclassés, des méprisés etc. L’explication est là, toute simple, toute évidente : ce sont la misère et le désespoir qui font voter Le Pen. Explication tellement simple et évidente que nos savants commentateurs, nos doctes politologues et même aujourd’hui – c’est un comble – la plupart des politiciens de gauche,  qui, en la matière, font preuve d’un coupable aveuglement qui risque de coûter très cher, ne se donnent même pas la peine de la vérifier, comme s’il allait de soi que la misère sociale devait conduire à apporter son suffrage à ce qui se fait de pire en matière d’idéologie.

Jusqu’à dimanche dernier, le score élevé du FN dans quelques régions défavorisées, marquées par le chômage (comme le Nord),  servait à justifier cette analyse, nullement dérangée par l’implantation ancienne et massive de cette formation chez les riches retraités du littoral méditerranéen. Mais le premier tour des présidentielles a vu – avec l’émergence d’un vote Le Pen dans des régions, comme l’Ouest,  jusque là épargnées par la peste – un phénomène nouveau qui aurait dû changer la grille d’analyse : comment expliquer le vote d’extrême-droite dans de paisibles villages du bocage peuplés de non moins paisibles retraités ? Et nos commentateurs, nullement troublés par une constatation qui,  pourtant, change la donne, de se ruer sur place pour découvrir le tableau apocalyptique censé faire la lumière sur le vote Le Pen. Pensez donc : des campagnes désertées, avec leurs gares à l’abandon (même si cela fait un demi-siècle que la route a remplacé le rail), l’épicier du coin qui a fermé boutique, le médecin qui ne se déplace plus ( … et à l’hôpital le plus proche, le service public de santé assuré par les médecins étrangers, souvent africains, sous-payés), le prix de l’essence etc etc. C’est donc cela - et la mise au pilori de la grande coupable, l’Europe - qui ferait voter Le Pen, réclamer l’expulsion des immigrés, la fermeture des frontières, la peine de mort ?

Chose curieuse : ce nouveau prolétariat, ces pauvres gens, version française des indignés, trompés par la classe politique, qui n’en peuvent plus, pour reprendre la formule à la mode et tellement pratique, s’apprêteraient néanmoins, si l’on en croit les derniers sondages, à reporter massivement leurs suffrages sur Sarkozy. Aveuglés par un désespoir qui leur ferait considérer comme un sauveur le président des riches et le parti politique à la tête du pays depuis dix ans ?

Les motivations du vote d’extrême-droite sont en réalité beaucoup moins honorables et moins avouables, au point qu’on préfère les taire. Quand et où, dans quel pays, a-t-on vu un régime d’extrême-droite se soucier de justice sociale ? Par contre, le vote de dimanche confirme l’infiltration de plus en plus profonde des sentiments racistes et xénophobes dans l’opinion publique, sous l’influence des théoriciens habituels de cette idéologie, renforcés par la légitimité que leur a apportée Sarkozy, qui ne voit pas d’incompatibilité entre le FN et la république. C’est possible, mais avec quel type de république ?

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22 avril 2012

Soir d'élection : démocratie à la dérive

27% + 20%, Sarkozy + Le Pen : on n’est pas loin d’une majorité d’extrême-droite dans ce pays, ou d’une opinion majoritaire construite sur la peur de l’autre, le racisme, le repli sur soi, la brutalité, l’obéissance comme valeur suprême, le mépris des droits de l’homme. Les propos d’estrade plutôt que le débat, les analyses caricaturales à force d’être simplificatrices plutôt que la prise en compte de la complexité du monde. Une incapacité maladive à imaginer une autre forme de collectivité, de vie en société qui s’épanouiraient en dehors du cadre étriqué et de plus en plus étouffant de la nation.

Depuis 10 ans, Sarkozy court après l’extrême-droite. Aujourd’hui, c’est l’extrême-droite qui le rattrape. Mais ne l’a-t-on pas trop laissé faire ? En lui répondant de façon trop timorée, voire en laissant faire, dans à son entreprise de destruction des droits de l’homme, comme si en période de crise, le respect des droits de l’homme n’était qu’un luxe dont on n’avait que faire ? En acceptant sans sourciller, ou presque, un type de gouvernance plus proche de l’absolutisme que des règles démocratiques. ? En laissant à l’abandon l’idée européenne, seule alternative crédible aux crispations identitaires ? Il est vrai, que, sur ce dernier point, une bonne partie de la gauche lui a donné un sérieux coup de main.

Ce soir, la France fait peur. Mais ça devient une habitude les soirs d’élection.

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19 avril 2012

Quand l'histoire au collège oublie ceux qui l'ont faite

« Dans ce livre, les bateaux naviguent ; les vagues répètent leur chanson ; les vignerons descendent des collines des Cinque Terre, sur la Riviera génoise ; les olives sont gaulées en Provence et en Grèce ; les pêcheurs tirent leurs filets sur la lagune immobile de Venise ou dans les canaux de Djerba ; des charpentiers construisent des barques pareilles aujourd’hui à celles d’hier (…) »

En 1977, avec La Méditerranée, L’espace et l’histoire, Fernand Braudel se penchait sur les paysages, les hommes et leurs savoirs, leurs métiers. Aujourd’hui, force est de constater que ses préoccupations de mettre en avant la civilisation matérielle ont pratiquement déserté les programmes d’histoire de collège, qui, dans leur dernière version (2009), privilégient de façon excessive l’histoire étroitement politique et institutionnelle.

Très représentatives de ce choix, les questions au programme de la classe de 6e, centrées sur la Méditerranée antique, occultent totalement la dimension matérielle et sociale de ces civilisations pour se concentrer sur l’émergence des états et des régimes politiques mais évoquée de façon tellement réductrice et arbitraire qu’on en passe à côté de l’essentiel. Au côté des croyances et des pratiques religieuses qui se voient accorder une place démesurée, la civilisation se définit, de façon très superficielle, par le pouvoir accordé au souverain. C’est un comble : alors que depuis Hérodote les historiens considèrent l’Egypte comme un « don du Nil », les collégiens d’aujourd’hui sont laissés dans l’ignorance totale de ce qui était à la base de la richesse du pays, et donc du pouvoir des pharaons : la crue du Nil et le travail quotidien des paysans. Qu’on ne cherche pas dans les programmes de 6e la trace des paysans, des pêcheurs, des vignerons, des charpentiers chers à  Braudel : le petit peuple de la Méditerranée a disparu au profit exclusif des détenteurs de l’autorité politique. Dans la même optique, pour les élèves de 6e, les civilisations grecques ou romaines ne sont abordées que sous l’angle de leurs institutions politiques, ce qui est quand même singulièrement restrictif.

Chose curieuse : alors que dans l’histoire des hommes, le travail de la terre est, jusqu’à une époque récente, la source principale, quand ce n’est pas quasi-unique, de l’accumulation des richesses, les paysans sont totalement ignorés des programmes scolaires. Durant toute leur scolarité en collège, les élèves n’auront droit qu’à une fugitive apparition du monde rural, en classe de 5e, dans le cadre de la seigneurie féodale.

Comme les  ouvriers ne sont guère mieux lotis, rapidement mentionnés en classe de 4e, on est bien obligé de constater que, pour l’histoire au collège, les travailleurs, à force de se faire discrets, en deviennent invisibles, jugés peu dignes, sans doute, de compter au nombre des « acteurs de l’histoire », titre que les auteurs des programmes réservent sans l’ombre d’une hésitation, aux « grands personnages », comprenez les chefs politiques et militaires.

Des chefs politiques et militaires auxquels les programmes scolaires persistent à réserver la part du lion, avec, notamment en 4e et en 3e de fastidieux développements sur « l’évolution politique de la France, de 1815 à 1914 » ou encore « la vie politique en France au 20e siècle », thème qui occupe à lui tout seul pas moins de 35% du temps consacré à l’histoire en classe de 3e. Cette domination du fait politique et institutionnel, est d’ailleurs confirmée par la liste des « repères historiques » exigée en fin de collège : sur 43 dates, 35 relèvent du champ politique, d’ailleurs très majoritairement national, ceci en dépit de la prétention des auteurs à affirmer que leurs programmes « veillent à l’équilibre entre les différents champs de l’histoire ».

L’indifférence (ou le mépris ?) affichée pour l’histoire des faits matériels, et plus généralement pour l'histoire sociale, n’est pas sans incidence sur les apprentissages des élèves, rapidement démotivés par une approche difficile, voire hermétique, portant sur des concepts abstraits peu stimulants pour leur âge, impropres à répondre à leur curiosité encore vive. Malgré toute sa bonne volonté et beaucoup d’imagination, l’enseignant aura toujours du mal à donner du sens à des questions comme l’émergence des cités-états mésopotamiennes ou les institutions de la république romaine à son public d’enfants de 11 ans. Que les auteurs des programmes ignorent à peu près tout de l’âge des élèves n’est malheureusement pas une chose nouvelle.

Indépendamment de cela, on peut poser comme hypothèse que l’écriture des programmes scolaires n’est pas neutre, qu’elle met en œuvre des choix qui reflètent des conceptions, des préférences, une idéologie. L’histoire en collège s’inscrit dans un récit dominé par les faits politiques, diplomatiques et militaires, ses acteurs restent très majoritairement ceux qui ont été à même de s’illustrer dans le cadre de l’histoire politique et militaire. C’est-à-dire, au final, une infime partie de l’humanité passée. Privilégier, dans le cadre de l’histoire scolaire, l’identité politique et, d’une certaine façon, nationale, des individus équivaut à leur refuser toute dimension sociale ou bien encore à placer l’identité sociale dans un état de sujétion par rapport au fait politique et national.

Si, indéniablement, le programme d’histoire peine à faire sens auprès des collégiens, il n’en va probablement pas de même pour ses rédacteurs.

 

[Cet article est publié sur le site d'Aggiornamento : http://aggiornamento.hypotheses.org/815]



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16 avril 2012

Service commandé contre service public

Un enseignant a-t-il encore le droit de critiquer son ministre de tutelle et le président de la république ? On peut légitimement se poser la question suite à la mésaventure arrivée à une enseignante du Nord qui, dans une lettre adressée au député UMP de sa circonscription, dénonçait vigoureusement la politique éducative de ces dernières années. Le député en question n’a trouvé rien de mieux que de cafarder en transmettant la missive au rectorat. Le recteur, se souvenant sans doute de qui il tient son pouvoir mais aussi soucieux de ne pas laisser échapper la substantielle prime d’obéissance attribuée par le ministre de l’EN à ses bons et fidèles serviteurs, s’est empressé de faire passer la prof devant une commission disciplinaire. Sanction : quinze jours de suspension, pour manquement au devoir de réserve (Nord éclair, 17/02/2012).

Une incrimination doublement injustifiée : d’abord parce que le devoir de réserve ne s’applique que dans des cas bien délimités et pas du tout à des enseignants dans l’exercice de leurs droits les plus communs. Ensuite, parce que cette sanction est le fait d’une haute administration qui, loin de se soucier de l’intérêt commun constitutif du service public d’éducation, s’est surtout préoccupée ces dernières temps de coller au plus près des caprices politiques des gouvernants. La lettre de rentrée publiée en mars (Journal d’école, 04/04/2012) semble davantage sortie de la cellule électorale de l’UMP que de la direction générale de l’enseignement scolaire qui, pourtant, lui donne son statut officiel.

Que les rouages de l’état aient été au fil des ans détournés de leurs fins n’est pas une découverte ; c’est même la marque de fabrique d’un pouvoir politique qui est allé très loin dans ce domaine et dont le discours sur l’autonomie des établissements dissimule mal un renforcement de l’autoritarisme.

On tremble à l’idée qu’on pourrait en reprendre pour cinq années supplémentaires...

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07 avril 2012

Les déchiffreurs de l'éducation

180 000 élèves décrocheurs ?  223 000 ? 306 000 ? Allez savoir, puisque, de toutes façons, ces chiffres sont avancés à intervalles rapprochés par le ministère de l’EN, selon le profit que l’on en attend. Une administration qui ne jure plus que par les évaluations, les tests, les chiffres, sans pourtant être en mesure d’en fournir de fiables. Les statistiques – même fausses, même tronquées – sont devenues un élément de communication. Un peu comme la campagne électorale où une bonne partie des commentaires tourne autour des sondages d’opinion.

Pour dénoncer cette situation, un « collectif de déchiffreurs de l’éducation » a donc vu le jour et se donne pour objectif « de présenter des données scientifiquement fondées qui permettent de contrer les allégations mensongères ou fantaisistes que certains font circuler sur notre système éducatif [et] de faire connaître les données utiles au débat public qui pourraient être occultées ou censurées ».

Le collectif tient un blog dont on attend tout plein de bonnes infos mais il y a du boulot en perspective.

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04 avril 2012

Circulaire de rentrée ou tract électoral ?

Avec une circulaire de rentrée (septembre 2012…) publiée en mars, déjà, on a des doutes. Des doutes levés à la lecture du document : malgré la signature du directeur général de l’enseignement scolaire, il ne s’agit pas d’un document officiel mais plus sûrement d’un tract électoral de l’UMP. Non seulement les progrès sont spectaculaires à tous les niveaux du système éducatif, mais tout ira encore mieux l’an prochain si le gouvernement à qui le mérite en revient est reconduit par les électeurs. Cqfd.

Dans un style inimitable, qui rappelle un peu celui de la Pravda d’autrefois, J.-M. Blanquer dresse avec aplomb un tableau idyllique de la situation.

Les évaluations de CE1 et de CM2 montrent une amélioration notable du niveau des élèves ; en collège, la personnalisation des parcours est un succès, la découverte des métiers tout à fait compatible avec le socle commun ; la réforme des lycées permet de mieux accompagner les élèves ; le programme Eclair s’affirme comme « l’avant-garde de notre école », de même que les internats d’excellence (rappel : Blanquer en est le promoteur) ; l’effort sur l’enseignement des langues se poursuit sans relâche (dès la maternelle !) ; quant aux élèves handicapés, ils n’ont jamais été aussi bien accueillis. Succès, également, pour la formation des enseignants, « le professeur en devenir étant initié à une approche concrète du métier ». Sans oublier les équipes mobiles de sécurité qui assurent la paix et la sérénité dans les établissements scolaires.

Et tout ça grâce à qui ?

Avec cette circulaire, une question se pose, déjà abordée ces dernières années à travers l’action des enseignants désobéisseurs en primaire et qui pourrait rapidement devenir incontournable, celle de la légitimité des prescriptions règlementaires venues d’en haut. Certes, le statut de la fonction publique impose l’acceptation d’un certain nombre de règles mais qu’en est-il lorsque ces règles sont détournées de leurs principes par les détenteurs de l’autorité pourtant chargés de les faire respecter ? Ce n’est pas faire injure à J.-M. Blanquer d’affirmer que, déjà comme recteur de l’académie de Créteil il y a quelques années, il mettait en toutes choses un point d’honneur à devancer les moindres désirs de son ministre. Un choix personnel dont il n’a de compte à rendre qu’à sa conscience mais à la condition que cette liberté de choix soit également reconnue à tous les personnels de l’Education nationale, ce qui n’est manifestement pas le cas.

Par sa forme comme par son contenu, la circulaire de rentrée est un peu le pendant de ces descentes de police qu’on voit se multiplier ces jours-ci devant les caméras : une opération de pure communication à quelques semaines des élections. Dans ce catalogue à la Prévert, aucune des mesures préconisées n’a fait l’objet de la moindre concertation avec les personnels assimilés à de simples courroies de transmission. Emanant d’un ministre qui se flatte d’œuvrer à l’autonomie des établissements, elle les réduit en réalité au rang de simples exécutants.

Confrontés à ces coups de force permanents d’un ministère dont les préoccupations n’ont plus guère à voir avec le souci de service public de l’éducation, les enseignants, à la rentrée prochaine, auront sans doute des choix à faire. En leur âme et conscience…

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31 mars 2012

Horizon bouché

Alors qu’il y a encore quelques semaines, il n’y avait plus guère qu’un Français sur cinq pour accorder sa confiance à Sarkozy, aujourd’hui, une majorité de l’électorat s’apprête à le reconduire dans ses fonctions, fonctions pour lesquelles cinq années de pouvoir absolu ont pourtant montré qu’il n’était pas fait. Car en dehors de remplir les prisons ou d’expulser les sans-papiers, dans quel domaine a-t-il fait preuve de compétence ? Les raisons de ce revirement ? Exclusivement, la posture ouvertement raciste adoptée par le candidat, avec, en sus, l’exploitation sans vergogne des morts de Toulouse, que sa police  a pourtant été incapable d’éviter. Comme d’habitude, ce fut l’occasion pour la presse de retrouver ses vieux réflexes de courtisan, le Monde, par exemple, allant jusqu’à présenter les attentats de Toulouse comme « un succès pour le président » (sic).

Les développements de l’actualité récente font s’interroger sur :

- Le dérèglement d’un régime politique – dont il n’est peut-être pas inutile au passage de rappeler qu’il trouve son origine dans un coup d’état militaire en 1958 (en dépit de la gaullâtrie des programmes scolaires) – qui privilégie l’outrance verbale, les promesses démagogiques, l’image, au détriment du débat et de l’argumentation. Avec cette croyance archaïque et infantile, indigne d’une société majeure et évoluée, dans le primat d’un chef, père protecteur et tout puissant, la démocratie vire au populisme.

- La confirmation que les préjugés racistes ne sont pas en France un épiphénomène mais une tendance de fond, ce que confirme un récent rapport de la CNCDH : l'idée selon laquelle «de nombreux immigrés viennent en France uniquement pour profiter de la protection sociale» est partagée par plus de 70 % des Français, qui sont également 55 % à estimer «qu'aujourd'hui, en France, on ne se sent plus chez soi comme avant». Les fantasmes de l’extrême-droite, inavouables il y a encore quelques années, sont devenus majoritaires et s’expriment désormais sans honte. Une opinion politique comme les autres.

- L’incapacité de l’opposition politique, par culture historique, par frilosité, par calcul, à présenter des solutions réellement alternatives sur les thèmes comme l’immigration, le dépassement de la nation, les droits de l’homme, l’environnement, à une droite de plus en plus crispée et intolérante. Pour remporter une élection, est-il vraiment indispensable d’agiter des drapeaux tricolores ou de chanter la Marseillaise ?

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29 mars 2012

2017 : état de l'école

En 2017, le paysage scolaire en France a radicalement changé. Des signes avant-coureurs étaient toutefois perceptibles depuis déjà quelques années.

L’école primaire est devenue un filtre, une machine à trier. C’est son unique objectif. L’évaluation, déjà critiquée en son temps en CE1, s’est imposée également en CP et CE2, sous forme de grilles règlementaires et uniformes imposées par le ministère. Le travail des enseignants consiste principalement à préparer leurs élèves au cochage des items, à les corriger puis à faire remonter les résultats à la hiérarchie chargée de la statistique. Le rétablissement d’un examen d’entrée en 6e, avec pour corollaire des redoublements massifs en CM2, se traduit par un retard important pour de nombreux élèves qui commencent dorénavant leur scolarité en collège à 12 ou 13 ans. Pour ces derniers, la voie est toute tracée : l’orientation préprofessionnelle dès la classe de 5e, en réalité, une mise en apprentissage, avec cette réserve, toutefois, qu’elle ne débouche pas sur un CAP, les employeurs ne voyant pas spécialement d’un bon œil l’arrivée sur le marché du travail d’une main d’œuvre aussi peu qualifiée. Sans formation professionnelle et avec un niveau scolaire tellement bas que l’inscription au DNB leur est interdite, ces élèves disparaissent de la circulation et des statistiques officielles. Alors que dans le même temps, plusieurs de nos voisins européens prolongent la scolarité obligatoire jusqu’à 18 ans, la France, elle, la ramène à 13 ans, comme c’était le cas au début du 20e siècle.

Les internats d’excellence, aux effectifs microscopiques, continuent néanmoins à faire parler d’eux, même si leurs résultats sont toujours tenus secrets. Pour faire face à leurs dépenses de standing, ils font appel au sponsoring : après Total, Areva, Dassault, L’Oréal, d’autres encore, apportent leur soutien au projet contre une place au conseil d’administration de l’établissement et de substantielles déductions fiscales. Quant aux ERS, ils sont dorénavant rattachés au ministère de l’Intérieur, avec l’Immigration et les Affaires sociales.

Cette sélection précoce se traduit évidemment par une baisse substantielle des effectifs en lycée – de nombreux établissements, faute de candidats, ayant d’ailleurs fermé leurs portes, d’où d’appréciables économies. Conséquence : moins de 50% d’une classe d’âge décroche dorénavant le bac. Dans certains milieux, on se réjouit de voir enfin cet examen réservé aux seuls élèves méritants et ne plus être bradé comme c’était le cas depuis un demi-siècle.

De son côté, l’enseignement supérieur en subit le contrecoup, un phénomène amplifié par la fermeture des frontières pour les étudiants étrangers, considérés comme indésirables ou comme des terroristes potentiels. Les facultés de médecine font exception : la France étant en passe de devenir un désert médical, les hôpitaux publics désertés, il a bien fallu relever les quotas d’étudiants, même en provenance d’Afrique. Le gouvernement ne voyant pas la nécessité de payer des chercheurs qui ne trouvent rien d’intéressant, la recherche française est à l’abandon. Les colloques internationaux se déroulent sans elle.

Les enseignants, en tant que corps spécifique rattaché à l’éducation, ont disparu ou sont en voie de disparition. Après cinq années d’études supérieures, les étudiants ne voient pas vraiment l’intérêt de se lancer dans un métier difficile, à peine mieux rémunéré que le smic, qui, en outre, depuis qu’ils sont choisis, notés et renvoyés directement par le chef d’établissement, ne leur offre plus la garantie d’emploi dont ils bénéficiaient auparavant. La plupart des enseignants sont recrutés directement à Pôle emploi ou par des petites annonces passées directement sur internet, sans aucune compétence particulière requise. Un DVD "tenue de classe", remis gracieusement au néophyte, suffit amplement.

Dans ce contexte, la France n’a cependant pas à craindre les comparaisons internationales, le ministère de l’Education nationale ayant tout simplement décidé de ne plus participer aux enquêtes de l’OCDE sous prétexte que ces dernières ne prenaient pas en considération les spécificités françaises. Effectivement.

Un tableau surréaliste de l’école en 2017 ? Pas du tout : en mai 2012, après une campagne électorale surréaliste, Sarkozy était réélu président.

 

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27 mars 2012

Chatel au Café du commerce

Commentant la quinzaine contre les devoirs du soir lancée par la Fcpe et les enseignants Freinet, un militant UMP, habitué du Café du commerce, y a vu la marque du « pédagogisme » et du « renoncement à l’effort, un des grands maux qui ont trop longtemps affaibli notre école »…, héritage de Mai 68, a-t-il oublié d’ajouter. Car nul n’en doute, tout vient de là. Le militant UMP en question, à ce qu’il paraît, est également ministre de l’Education nationale à ses moments perdus, mais ce doit être une erreur.

On ne va vraiment pas perdre son temps à réfuter les mêmes inepties radotées sur la pédagogie depuis des décennies et même avant, un radotage qui a quand même réussi à faire disparaître toute formation digne de ce nom pour les enseignants. Sur les devoirs à la maison, il est plus utile de consulter ce lien.

Je profite de ce message pour saluer le 200 000e visiteur qui a poussé la porte de mon Journal d’école, sans doute la nuit dernière. Merci à lui et à tous les autres, fidèles ou juste de passage.

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24 mars 2012

De l'illettrisme au terrorisme, c'est toujours la faute à internet

Comme tout le monde a déjà parlé de ce type, pardon de ce « professeur de lettres classiques », qui se vante d’avoir « pourri le web », trompé ses élèves, détérioré Wikipedia et j’en passe, il n’est pas nécessaire d’en laisser un lien supplémentaire. Quand on sait que Rue89 lui a ouvert toutes grandes ses colonnes (et dans le même temps refuse toutes mes contributions depuis plusieurs mois…), cela laisse songeur.

Que ce prof ait  du temps à perdre, c’est son droit mais qu’il perde également celui de ses élèves est déjà plus problématique. Plutôt que de piéger les élèves, il aurait été mieux inspiré de leur apprendre à travailler avec internet, ce qui fait d’ailleurs partie de ses obligations contractuelles. A considérer le profil, j’imagine qu’il fait partie de tous ceux qui n’ont que mépris pour le socle commun (2006, déjà !) et notamment son pilier 4 sur « la maîtrise des techniques usuelles de l’information et de la communication », maîtrise qui implique « l’usage sûr et critique des techniques de la société de l’information ». On ne croit pas que le prof en question ait passé beaucoup de temps à « faire acquérir à chaque élève un ensemble de compétences lui permettant de les utiliser de façon réfléchie et plus efficace » ou encore à développer chez eux « une attitude critique et réfléchie vis-à-vis de l’information disponible [et] une attitude de responsabilité dans l’utilisation des outils interactifs ».

Combien de fois aura-t-il fait travailler ses élèves sur internet pendant les heures de cours, plutôt que de les charger d’une hypothétique « recherche » à faire à la maison ?  Dans ma modeste pratique quotidienne de prof de collège, le travail sur internet se fait sur le temps de classe, malgré, d’ailleurs, les conditions matérielles difficiles : rechercher des informations consiste à les recenser, les critiquer, les classer et n’en retenir qu’un petit nombre sur des critères pertinents. Un travail qui ne peut se faire en dehors de la présence du prof dont l’aide est alors indispensable. Ce que, manifestement, on a du mal à comprendre chez les « néoprofs » - déjà bien vieux - les traditionnalistes et les thuriféraires de la « transmission ».  En un mot, dans cette opération racoleuse et malhonnête, ce ne sont pas les lycéens qui sont en faute mais le prof, qui n’a pas fait son boulot.

Internet, pour quelques-uns, c’est l’enfer, un peu comme les premiers livres imprimés au 15e siècle. Pensez donc : une invention qui ouvre la connaissance à tous et libère la parole, au lieu de les laisser confisquer par un petit nombre.

Dans une logique proche, Sarkozy a trouvé le responsable des attentats de Toulouse : internet. S’il est réélu, il fera voter une nouvelle loi renforçant la surveillance de la toile, comme en Chine. Car, figurez-vous, c’est en naviguant sur internet qu’on devient terroriste.

On n’a jamais prétendu qu’internet à soi tout seul rendait intelligent mais que ses contempteurs se recrutent massivement chez les demeurés est largement attesté.

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21 mars 2012

Mise en scène

sarkozy_toulouse

Photo piquée à France info sans autorisation d'Hadopi

 

C’est fou l’émotion et la compassion qui ressortent de cette photo… Si, après cette mise en scène, à laquelle, une fois de plus, l’Education nationale apporte sa collaboration, Sarkozy n’est pas réélu haut la main, c’est à désespérer de la politique de l’image.

Pour le dernier mois de campagne électorale, Sarkozy joue  donc le rôle de père de la nation, Guéant celui de sauveur de la nation, Le Pen d’agitatrice d’idées qui avait eu raison avant tout le monde. Pas un mot bien sûr, sur l’Afghanistan où la France est responsable de la mort de dizaines de civils et de nombreux enfants pour lesquels aucune minute de silence n’a jamais été requise.

Le terrorisme mène à tout, à condition de savoir s’en servir

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19 mars 2012

Minute de silence : je ne la ferai pas

Le terrorisme, le meurtre seraient donc solubles dans une minute de silence ? L’émotion ne serait réelle que validée par une cérémonie publique et officielle sur ordre venu d’en haut ? Ou encore s’agit-il de se donner bonne conscience à peu de frais ? Ce serait trop facile.

Il y a quelque chose d’indécent dans le spectacle de tous ces candidats à la présidentielle se précipitant avec empressement devant des cercueils, et surtout devant les caméras, terrorisés à la pensée que l’attentat pourrait leur faire perdre des voix ou avec le secret espoir qu’ils pourraient en tirer profit.

Pour dénoncer le racisme et l’intolérance, est-il vraiment indispensable d’en passer par une minute de silence ordonnée par un politicien qui, au cours de toutes ces années, n’a cessé de les entretenir avec une constance jamais démentie ? La France est à nouveau taraudée par ses vieux démons. Comme souvent dans son histoire. Mais la faute à qui ? Les enfants tués à Toulouse ne sont pas morts par hasard.

Actualisation : pour ceux qui ont encore des doutes, RV ce mardi matin 11h au collège François Couperin, Paris 04. L'entrée sera sans doute sécurisée...

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