APHG : passéisme et discours de classe pour l'enseignement de l'histoire
Les critiques adressées aux programmes d’histoire et de géographie en lycée, fortement médiatisées, et de façon très orientée, dans le cadre d’une bruyante campagne orchestrée par l’Association des Professeurs d'Histoire et de Géographie (APHG), portent principalement sur l’horaire insuffisant attribué à la discipline et sur la disparition des « repères chronologiques » au profit d’une approche thématique. En réalité, une analyse superficielle et partiale du sujet.
Se lamenter de la diminution de l’horaire d’histoire-géographie et réclamer son rétablissement en classe de terminale oblige à aller au bout du raisonnement en précisant sur quelle autre discipline scolaire devrait être pris le temps attribué à l’histoire. Faut-il alors réduire le temps consacré à l’apprentissage du français, des langues vivantes, des matières scientifiques, des pratiques culturelles et sportives – domaines où, pourtant, les lycéens français ne brillent pas dans les comparaisons internationales – amputer le temps libre des élèves, alors que leur journée de travail est déjà la plus longue en Europe ? La logique d’une approche purement disciplinaire des savoirs scolaires, qui est celle de l’APHG, conduit à une impasse. Et si, comme le revendique l’association, l’histoire participe de la formation du sens critique et d’acquisition d’aptitudes civiques, sa prétention exclusive à les assurer paraît excessive et surtout bien méprisante pour le reste de la scolarité qui y travaille également.
Puisque le temps, paraît-il, manquerait pour boucler le programme, on serait sans doute mieux inspiré d’établir une progression historique d’ensemble, tenant compte notamment des acquis du collège, qui ne sont pas nuls, contrairement à ce qu’une opinion répandue chez certains enseignants de lycée voudrait faire croire. A titre d’exemple, on peut quand même s’interroger sur la nécessité de consacrer 15-16 heures de cours en Première sur « les Français et la république » alors que « la vie politique en France de 1918 à aujourd’hui » occupe, d’ailleurs très excessivement, 35% de l’horaire d’histoire en classe de Troisième. Ou encore la place dévolue en Première aux « guerres du 20e siècle » (16-17 heures) ou au « siècle du totalitarisme » (10-11 heures) est-elle vraiment légitime quand deux ans plus tôt, les collégiens de Troisième ont consacré 25% du programme d’histoire au thème des « guerres mondiales et régimes totalitaires » ? L’APHG est muette ou aveugle sur cette redondance, héritage de la tradition concentrique des programmes scolaires, qui impose de revenir sans cesse sur des sujets antérieurement travaillés, avec pour résultat – outre la démotivation des élèves - que le domaine des savoirs possibles en histoire se trouve singulièrement réduit à quelques sujets, toujours les mêmes.
C’est ici que le reproche majeur adressé aux programmes – négliger la chronologie au profit d’une approche thématique – dévoile toute son ambigüité. Si l’APHG regrette « la mise-en-place de programmes qui ne permettent pas de maîtriser les repères fondamentaux nécessaires à la poursuite des études supérieures et à l'insertion dans la vie professionnelle », la conception qu’elle soutient des repères et de la chronologie est quand même singulièrement réductrice. Alors que personne n’a jamais nié la nécessité de donner du sens à un événement en le replaçant dans son contexte – en quoi les programmes actuels ne le permettent-ils pas ? - on s’interroge néanmoins sur le choix de ces fameux repères censés fonder la chronologie mis en avant par les dix contributions présentées sur le site de l’APHG (2). « On n’apprend plus l’histoire des rois au Moyen Age », s’indigne la contribution 5, qui voit là une « volonté de casser la chronologie », manifestant ainsi une réelle méconnaissance des conditions d’élaboration d’un récit mythique plus qu’historique. Dans une veine voisine, un professeur de lycée lyonnais, syndiqué au SNES, rejoint « l’historien » (sic) Dimitri Casali pour regretter la disparition des « grands hommes » : « ce qui disparaît avec ces grands hommes, c’est la construction d’un état fort centralisateur qui applique dans tout le territoire la loi nationale » (contribution 10). Que, sous l’action de ces grands hommes, l’état en question ait été bien souvent despotique et oppresseur n’entre pas ici en considération. La chronologie très artificielle défendue ici renvoie soit à une réelle inculture historiographique soit à un choix idéologique faisant du « mythe national » le fondement de la société d’aujourd’hui. Mais dans ce cas, il faut l’assumer comme tel.
L’enseignement de l’histoire, tel qu’on le conçoit à l’APHG, se réfère implicitement – et désespérément – à une époque révolue : faisant fi d’un siècle de recherche historique et pédagogique, qui ouvre quand même d’autres horizons que la ligne bleue des Vosges, crispée sur un récit étroitement politique et institutionnel, ses défenseurs - cf. les enseignants de l’académie de Rennes, qui, dans une déploration très brighellienne, s’affligent de se voir réduits au rôle de « gentils animateurs » (contribution 6) – passent à côté du sujet, refusant obstinément de voir que les élèves d’aujourd’hui, de par leur origine sociale, n’ont plus rien à voir avec les élèves soigneusement sélectionnés qui fréquentaient les études secondaires il y a plusieurs décennies. Avec Suzanne Citron, il faut se poser la question :
« De quel savoir scolaire, et donc de quelle histoire, de quel passé les enfants des écoles et les adolescents des collèges ont-ils besoin, sont-ils demandeurs pour construire leur personnalité, pour se socialiser à côté des autres et pour se comprendre comme Français, ou comme habitant venu d’ailleurs dans la France, l’Europe et le monde d’aujourd’hui ? » (Le mythe national, l’histoire de France revisitée, Editions de l’Atelier, 2008)
Primaire, collège : tout ne se joue pas à 11 ans
Les différents projets éducatifs avancés ici et là dans le cadre des présidentielles, en dépit d’analyses partiellement divergentes, se rejoignent au moins sur un point : c’est sur l’école primaire, qu’il faut, selon la formule à la mode, « mettre le paquet », une expression confuse mais tellement commode pour dissimuler le flou du concept.
Curieusement, alors qu’on s’accorde généralement à reconnaître que le passage CM2/6e pose problème, il ne vient à l’esprit de personne que les difficultés pourraient résulter d’une inadaptation du collège, plutôt que des faiblesses, réelles ou supposées de l’école élémentaire. Une singulière cécité dont on tire, à droite, les conséquences : multiplication des évaluations en primaire, avec, à terme, le rétablissement d’un examen d’entrée en 6e, orientation précoce des élèves dont le niveau est jugé insuffisant. La fin du collège unique. Un choix brutal et facile, cohérent avec les valeurs de ceux qui le soutiennent, face auquel la gauche, à l’exception notable d’Eva Joly, s’en tient à une position convenue et équivoque : « mettre le paquet » sur le primaire – sans d’ailleurs, on se demande bien pourquoi, remettre en cause les désastreux programmes Darcos - garantira comme par miracle une scolarité efficace en collège. Une vision simpliste du problème qui laisse dubitatif le prof de collège qui écrit ces lignes, convaincu que, contrairement à l’opinion répandue, le collège est le maillon faible du cursus éducatif, non pas parce qu’on aurait ouvert les portes de l’enseignement secondaire à tous, y compris à des élèves qui, pour reprendre les récents propos du ministre, « ne seraient pas faits pour les études », mais parce que, depuis sa création, jamais le collège n’a été conçu en fonction des élèves tels qu’ils sont – c’est là l’erreur originelle – mais avec pour objectif l’entrée future au lycée.
Les faiblesses du collège sont pourtant connues et tiennent notamment à un découpage de la journée de classe incohérent et inadapté, à la fragmentation des savoirs en disciplines théoriques dont la pertinence n’est jamais interrogée, au gonflement continu des programmes officiels, dont le côté abstrait, trop souvent hermétique, peine à faire sens pour les élèves.
S’obstiner sur l’école élémentaire mène à une impasse, pour une raison relativement simple à comprendre : pourquoi voudrait-on en effet qu’arrivés à 11 ans tous les élèves maîtrisent parfaitement des savoirs et des compétences qui, de par leur nature, ne peuvent être acquis que graduellement, au rythme de chacun ? Cette logique mène tout droit à l’examen de passage. Jamais, par le passé, aucun système éducatif n’est parvenu à faire acquérir à la totalité d’une classe d’âge, celle des 11 ans, une habileté sans faille dans des domaines comme la lecture, l’expression orale et écrite ou encore les mathématiques. On s’en tirait par des redoublements massifs qui ne faisaient guère qu’anticiper l’éjection non moins massive des élèves vers l’entrée précoce dans la vie active. Le repli sur les «fondamentaux », le plus souvent à base d’exercices répétitifs, qu’on a cru bon mettre en avant ces dernières années, est un leurre. Il est quand même consternant d’entendre Brighelli – oui, il bouge encore malgré l’échec patent d’une politique qu’il a largement inspirée – réclamer que la moitié d’une journée de classe à l’école primaire soit consacrée au français, au détriment de tout le reste, une exigence qui signalerait surtout une faille dans la méthode d’apprentissage ou la faiblesse des enseignants.
L’histoire du système scolaire est pourtant éclairante : pendant longtemps, les études secondaires n’étaient pas considérées comme la suite naturelle de l’école primaire. Primaire et secondaire formaient deux ordres parallèles ne se rejoignant pas ; les enfants des milieux aisés suivaient des études secondaires, ceux des milieux populaires devant très majoritairement se contenter d’une scolarité primaire. Mais à partir du moment où le principe de la scolarité jusqu’à 16 ans pour tous s’est imposé, la distinction entre primaire et secondaire ne va plus de soi, surtout lorsqu’elle prend la forme d’une barrière à franchir dès l’âge de 11 ans, d’une rupture entre l’école élémentaire et le collège dont la pertinence n’est pas démontrée et qu’on pourrait avantageusement remplacer, me semble-t-il, par une sorte d’école commune, qui regrouperait primaire et collège et conduirait chacun à son rythme jusqu’au moment où les choix d’orientation pourraient se faire paisiblement. L’orientation en toutes connaissances de cause et non plus par l’échec, comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui.
On voit d’ici les blocages : les réticences d’une partie des enseignants de collège (mais pas de tous cependant), prompts à considérer cette évolution en termes de dévalorisation du métier voire de déclassement personnel. Mais aussi, une opinion de plus en plus répandue, qualifiée de libérale, favorable à la sélection précoce au nom d’on ne sait trop quels « dons naturels », en réalité une sélection de classe.
Face au projet éducatif de la droite, on attend toujours celui de la gauche mais qui soit une réelle alternative.
La droite et l'école : le passé comme seul horizon
« On appelle petites écoles celles où l’on montre à lire, à écrire, où l’on enseigne la grammaire. » Cette structure éducative propre à l’Ancien Régime, telle que la définissait en 1772 le Dictionnaire de l’Académie française, pourrait bien avoir une descendance jusqu’en plein 21e siècle, si certains projets politiques avancés dans le cadre des élections présidentielles venaient à voir le jour. Des projets, présentés comme « innovants » mais qui nous replongent en réalité très loin en arrière. Exposé il ya quelques semaines dans une publication dont la vacuité le dispute à la prétention, le concept d’ « école fondamentale », imaginé par la Fondapol, un think thank proche de l’UMP se décline ainsi :
«Les écoles fondamentales accueilleront, de la sixième à la troisième, les enfants dont les performances mesurées à l’école élémentaire ou au collège, en français, en mathématiques et en matière de « savoir-être », seront jugées insuffisantes pour intégrer un collège général ou y poursuivre une scolarité. »
Dans ces établissements, l’enseignement se verrait limité à trois disciplines : français, mathématiques et éducation physique et sportive. C’est en cela que – mise à part la référence à l’EPS, inspirée par un hygiénisme ringard et moralisant – le rapprochement avec les petites écoles s’impose : les « fondements » réduits en réalité à des rudiments mais aussi, comme sous l’Ancien régime, un système éducatif basé sur deux « ordres » distincts avec une scolarité réduite à sa plus simple expression pour les classes populaires, les études secondaires étant réservées aux milieux aisés, sans possibilité de passer de l’un à l’autre. Autrement dit, arrivés à l’âge de 11 ans, des élèves dont les résultats auraient été jugés insuffisants à la fin du CM2, se verraient condamnés sans fin à de désespérantes années d’exercices répétitifs, d’entraînement vide de sens, qui les conduiraient tout droit à la mise en apprentissage précoce.
Les « écoles fondamentales » rêvées par la Fondapol sont donc une formidable régression au regard de deux siècles d’histoire éducative qui ont vu l’école diversifier et enrichir toujours davantage les savoirs délivrés aux élèves – cf. les programmes très ambitieux prévus par Jules Ferry pour l’école primaire, très éloignés du simple « lire, écrire, compter », encore souvent fantasmé par certains défenseurs d’une école prétendument « républicaine » - parallèlement à un mouvement continu d’allongement de la scolarité et de généralisation des études secondaires.
A droite, ces dernières années, la parole s’est libérée, en matière éducative comme en toutes choses, au point qu’un ministre de l’Education nationale en exercice peut, sans s’attirer un déluge de critiques que pourtant il mérite, proclamer des énormités du genre : « il y a des élèves qui suivent moins bien à partir de la quatrième et qui ne sont pas faits pour les matières théoriques. Nous allons les ouvrir au monde professionnel et leur montrer d’autres disciplines » (Libé, 20/01/2012). Sans complexe, des responsables politiques donnent une nouvelle vigueur à une vision de l’école que l’on croyait disparue à jamais : une opposition entre activités manuelles et intellectuelles (qu’il appelle « théoriques »), des élèves qui devraient «être faits pour les études » plutôt que le contraire, l’apprentissage non pas comme projet professionnel mais comme voie de garage destinée à de très jeunes élèves en difficulté.
Dix ans après la mort de Pierre Bourdieu, et en dépit des connaissances apportées sur le sujet par une abondante littérature, nul de bonne foi, ne peut pourtant ignorer que les élèves en situation d’échec appartiennent tous, ou presque, aux milieux défavorisés. En acceptant comme une fatalité ce qui résulte d’abord des carences d’un système éducatif, en refusant de traiter l’échec scolaire à sa source, sur le lieu-même où il est produit, à l'école, le projet éducatif de la droite est un projet de classe, lourdement discriminatif. La mise en apprentissage précoce et sans doute massive qui semble se dessiner se situe, d’une certaine façon, dans la logique des internats d’excellence : un nombre infime d’élèves extraits de leur milieu d’origine pour donner le change à l’opinion publique, quand la très grosse majorité se voit abandonnée à son sort.
Face à un programme qu’on peut qualifier de réactionnaire, en ce sens qu’il prend comme modèle un passé lointain, brutal mais cohérent avec les valeurs de ceux qui le soutiennent, on attend toujours de la gauche une initiative pas moins cohérente mais qui s’appuie sur d’autres valeurs. Pour l’instant, on n’a guère entendu qu’Eva Joly (Café pédagogique, 20/01/2012). Mais son score attendu n’incite guère à l’optimisme pour la suite.
Internats d'excellence : un bien curieux bilan
Un bilan qualifié de « positif » pour les internats d’excellence, c’est du moins ainsi que le Figaro (05/01/2012) qualifie le très léger rapport d’étape d’un chercheur du Circeft, un chercheur qui, manifestement, n’aura trouvé que ce qu’il a bien voulu chercher car le moins que l’on puisse dire c’est que la méthodologie de l’enquête laisse à désirer (le meilleur est pour la fin, un peu plus bas).
Les « données incontestables » se ramènent à quelques témoignages soigneusement sélectionnés de parents, d'élèves « ravis », heureux de « pouvoir enfin travailler » et de ne plus se faire traiter de « bouffons » lorsqu’ils réussissent. Bref, la galerie de clichés tels qu’on les aime au Figaro.
Pour le quotidien, le succès de la formule est patent : en un an, les internes auraient en effet « rattrapé le niveau des collégiens du bon établissement de centre-ville dans lequel ils sont désormais inscrits. » Mais à partir de quoi notre fin chercheur repère-t-il le niveau en question ? Réponse toute bête : « ils obtiennent des résultats supérieurs de 20% à ceux de leurs collèges d’origine.» Affirmation quand même hasardeuse : des élèves soigneusement sélectionnés parmi les plus motivés, le plus souvent sur livret scolaire, bien suivis par leurs parents, se trouvant transplantés dans un environnement privilégié, jouissant d’un encadrement hors norme, obtiennent donc au DNB des résultats supérieurs à leurs anciens camarades. Surprenant non ? Il n’est même pas venu à l’esprit du brillant chercheur que les internats qui font l’objet de la recherche ayant ouvert leurs portes aux rentrées 2009 ou 2010, les élèves qui y ont obtenu le DNB à la session 2011 devaient la plus grosse partie de leur scolarité et donc de leurs mérites à leurs établissements d’origine.
Au passage, le rapport confirme ce qu’on sait déjà : la faible tolérance des internats dits d’excellence pour les élèves en difficultés. Ainsi, à Cergy, 12 élèves sur 29, soit plus d’un tiers, pas moins, ont été éjectés, car « peu motivés » ou « ayant des résultats médiocres ». Un tri sélectif contenu en germe dans le projet éducatif de l’UMP pour les prochaines années et qui, s'il était généralisé, déboucherait sur des taux de réussite au DNB de 120 % pour tous les collèges sans exception...
Seule observation négative : la surdose d’activités. Entre le poney, le théâtre, l’opéra, le karaté (le golf, le yachting ?), ils n’en peuvent plus, les élèves. On est quand même bien loin du recentrage sur les « fondamentaux », comprenez les rudiments, voulu par Chatel. Faire partie de l’élite, ça se mérite.
Bref, rien de bien nouveau dans ce rapport qualifié « d’étape » mais plutôt de circonstances, sinon une information qui mérite quand même le détour : c’est Total qui finance la partie privée du budget de Sourdun. C’est donc l’argent du pétrole gabonais ou du gaz birman qui paye les désormais fameux uniformes dont sont affublés les internes. Pétrole et gaz qui, manifestement, pour le proviseur, n’ont pas d’odeur. En Birmanie, assassinats, travail forcé : les uniformes de Sourdun ont décidément beaucoup à cacher (Libé, 05/07/2010).
PS - Pour juger du sérieux de ce rapport, précisons qu'il a été commandité et subventionné "par la DGESCO [i.e. le ministre lui-même] par le biais d’heures supplémentaires attribuées à des enseignants associés des différents sites ainsi que par l’ACSE (Agence pour la cohésion sociale et l’égalité) qui finance les internats d’excellence de Barcelonnette, Marly le Roi, et Le Havre à laquelle un rapport spécifique sera remis." (voir l'info sur le site du Circef). Autrement dit, les profs des internats d'excellence ont été rémunérés sur les deniers publics pour rédiger quelques pages à leur propre gloire. Nouvel aperçu de la rémunération au mérite...
Brutalisation (suite et pas fin)
24 000 places de prison supplémentaires, destinées aux « petits » délinquants, aux voleurs de poules, aux fumeurs de joint, aux sans-papiers, les gros, eux, n’ont rien à craindre, protégés qu’ils sont par un système judiciaire, une opinion publique qui ne trouvent rien à redire, ou pas grand-chose, à la fraude, à la triche, au détournement de fonds publics. 24 000 places évidemment financées par ce qui est pris sur tout le reste, à mettre en relation, par exemple, avec les 14 000 postes d’enseignants supprimés à la rentrée prochaine. Dans la foulée, vingt nouveaux centres éducatifs fermés voient le jour, à partir de moyens le plus souvent extorqués aux structures d’éducation ouvertes. Une fuite en avant perpétuelle, aussi coûteuse pour les dépenses publiques que néfaste à la société, la violence de la prison ne faisant qu’augmenter celle de ceux qu’on y enferme.
Dans le même temps, un ministre de l’Intérieur qui se fait gloire, sans honte, d’expulser toujours plus d’étrangers, alors que les bavures se multiplient dans les commissariats.
En cette période électorale, l’appareil d’état se fait toujours plus brutal pour apporter la victoire à son chef. Et de fait, les sondages voient Sarkozy progresser et Le Pen stagner : pourquoi en irait-il autrement puisque Sarkozy fait le boulot du FN ?
Dans un registre voisin, depuis plusieurs années, le débat éducatif est détourné de son objet par des considérations politiciennes : il ne s’agit pas de travailler à tel ou tel problème mais de plaire à un électorat très majoritairement ignorant des enjeux de l’éducation. Chatel, directeur de la cellule élections à l’Elysée et ministre de l’Education nationale par commodité, a promis d’occuper le terrain (Café pédagogique, 12/01/2012) : toute la question est de savoir si les milieux éducatifs accepteront de se faire les complices de ce qui est d’abord un dévoiement de la démocratie.
Contre l'échec scolaire
Une bouffée d’air frais dans la campagne électorale, c’est suffisamment rare pour qu’on le mentionne : l’Afev (association de la fondation étudiante pour la ville) soumet un appel à tous les candidats à l'élection présidentielle pour qu'«un débat de fond s'ouvre sur le modèle éducatif» (Cahiers pédagogiques, 11/01/2012). Il s’agit, en priorité, de lutter contre l’échec scolaire. Pour le reste, on ne se fait pas trop d’illusions sur l’accueil que les candidats réserveront à cet appel.
Extraits :
«La France, 5ème puissance mondiale, connaît un échec scolaire massif qui se traduit par la sortie du système éducatif de 150 000 jeunes sans diplôme chaque année. Fortement inégalitaire, cet échec scolaire menace la cohésion sociale, à une époque où la réussite scolaire est un sésame de plus en plus indispensable à l'insertion sociale et professionnelle.
Au-delà des chiffres, c'est une réalité très difficile que vivent, dans leur rapport à l'école, des milliers d'enfants et leur famille, et dans une autre mesure les enseignants eux-mêmes. Notre système scolaire est en effet caractérisé par une forte pression sur les élèves et leurs parents et par une compétition qui créent de la souffrance et nuisent à son efficacité.
Il faut passer d'un système de «sélection» à un modèle de «promotion», d'où chaque enfant, quelles que soient ses difficultés et ses appétences, pourra sortir avec la qualification et les compétences nécessaires à son futur parcours, avec un rapport confiant aux apprentissages et une image positive de soi.
Ce ne sont pas des mesures, ni même des réformes aussi audacieuses soient-elles, qui suffiront à redonner à l'éducation son rôle premier et son efficacité. Il faut aujourd'hui définir ensemble le modèle éducatif que nous souhaitons pour la société française. C'est l'un des enjeux des prochaines élections nationales.
Trois priorités :
1 - En finir avec l'amalgame effort-souffrance
L'acte d'apprendre nécessite des efforts répétés et soutenus. Or notre système a pour particularité de placer un nombre très important d'enfants en situation de souffrance, incompatible avec les exigences de l'apprentissage. Dévalorisation de soi, intériorisation de l'échec, violences des rapports avec les autres... Cette souffrance est un fléau qui impacte bien souvent l'ensemble de leur parcours.
Il faut prendre conscience de cette réalité sans la confondre avec un manque d'effort ou de ténacité. Le bien-être et la sérénité des élèves sont indispensables aux exigences de la performance scolaire (…).
2 - Réinventer le collège unique
Difficultés d'enseigner, tensions entre élèves, multiplication des processus de décrochage scolaire: le collège cristallise les difficultés du système éducatif français. Initialement pensé comme un «petit lycée», il n'a pas réussi, sur cette base, le pari de la massification menée dans les années 70.
Le collège doit être repensé comme le prolongement de l'école primaire afin que chaque élève en sorte avec les compétences scolaires et culturelles nécessaires pour son futur parcours. Pour cela, à l'entrée, les enseignements pourraient être organisés en grands blocs de matières pour devenir progressivement plus spécialisés, et le travail en groupes réduits gagnerait à être systématisé.
3 - Pour une orientation choisie en filière professionnelle
L'enseignement professionnel accueille un tiers des lycéens français. Mais souvent vécue comme une injustice — l'élimination d'une trajectoire scolaire idéale —, l'orientation en «pro» a trop longtemps été envisagée comme une option par défaut réservée aux élèves «non qualifiés» pour les filières d'enseignement général. C'est la raison pour laquelle la majorité des sorties sans diplôme se compte dans la voie professionnelle.
C'est un plan global qui doit être lancé. Il faut améliorer les conditions d'accueil, élargir l'offre de filières, moderniser le matériel mis à disposition, renforcer le lien avec le monde professionnel, accompagner les bacheliers professionnels vers la poursuite d'études ... Pour financer un tel plan, on pourrait s'appuyer sur la refonte de la taxe d'apprentissage.
Face à la «course à l'armement scolaire» à laquelle on assiste aujourd'hui, enseignants, familles et associations, nous devons unir nos forces pour aider les élèves les plus en difficultés à ne pas sombrer. Nous appelons à une nouvelle convergence contre l'échec scolaire !»
Le texte intégral et la liste des signataires sont ici.
La voix de son maître
Après une longue journée de travail, est-il vraiment indispensable de réagir au discours programme de Sarkozy (ses « vœux »,dit-il !) sur l’école (Le Monde, 05/01/2012) ? Ce qui restera de plus marquant de Sarkozy dans l’éducation, au point de devenir la marque de fabrique de toute la haute administration du ministère de l’Education nationale, c’est le détournement du verbe, le travestissement d’une politique bien réelle derrière des mots vidés de leur sens.
La rémunération des enseignants « devra être considérablement augmentée » mais dans le même temps le point d’indice de la fonction publique reste gelé et le projet d’évaluation par les chefs d’établissement aura pour effet de freiner la progression des salaires.
Les enseignants du primaire doivent devenir « de véritables experts des apprentissages fondamentaux » mais on a supprimé la formation pédagogique et les remplaçants sont recrutés à Pôle emploi.
Exaspérante, cette référence obstinée à « l’autonomie des établissements », alors qu’il s’agit en réalité, en confiant la carrière des profs au seul chef d’établissement, lui-même nommé par l’état, de renforcer l’autorité du pouvoir central sur l’école. Pour Sarkozy, tout ira pour le mieux avec « des équipes capables de parler d’une seule voix, d’une voix forte » (sic) : la voix de son maître, sans aucun doute. Mais d’où tient-il ces certitudes éculées, ces fantasmes d’adjudants ? On retrouve là la tonalité de la campagne électorale de 2007, avec la dénonciation de mai 68 à l’origine de tous les maux dont souffrent l’école et la société. Sarkozy développe une vision pyramidale, centralisée du système éducatif avec des chefs et des sous-chefs, un système où les relations se limiteraient à appliquer les ordres venus d’en haut. C’est ce qu’à droite on appelle le libéralisme.
Manipulation du verbe encore, avec la dénonciation du collège unique : pour Sarkozy, il n s’agit pas d’éjecter les élèves en difficulté ou de rétablir l’apprentissage à 14 ans mais, plus noblement, d’ « assumer la diversité des parcours en quatrième troisième » ou encore de « préparer à la voie professionnelle ».
Sarkozy confirme ainsi la véritable nature de son projet éducatif, réactionnaire dans le sens où il s’agit d’un véritable retour en arrière : d'un côté, une scolarisation minimum limitée aux rudiments, magiquement transformés en « fondamentaux » pour des élèves dont on feint d’ignorer qu’ils sont quasiment tous issus des milieux modestes ; de l'autre, et pour tout le monde, profs compris, une conception du sytème éducatif où dominent les préoccupations d'obéissance.
Ce soir, faisons un vœu : que les vœux de Sarkozy soient effectivement les derniers.
User et abuser des lois mémorielles
Il s’agirait donc de réaffirmer le rôle éminent de la France dans la défense des droits de l’homme mais aussi d’aider la Turquie à « regarder son histoire en face ». Mais lorsque ces prétentions sont le fait d’un parti politique et d’un président sous l’autorité desquels les droits de l’homme et l’histoire ont été sérieusement malmenés ces dernières années, il faut bien convenir que les prétextes avancés ne tiennent pas la route.
Personne n’a été dupe de la manœuvre destinée à s’attirer la sympathie de l’électorat arménien, nouvelle illustration de la confusion entre démocratie et clientélisme, même si l’on ne voit pas très bien comment le vote arménien, si tant est qu’il existe, pourrait à lui tout seul faire ou défaire une élection. Très vraisemblablement, la loi pénalisant la négation du massacre de 1915 a surtout pour fonction de réactiver la grande peur de la Turquie – pensez donc, un pays majoritairement musulman qui aurait la prétention de se considérer comme européen – et de rendre encore plus difficile son adhésion à l’Union européenne. Avec cette loi, on est quand même beaucoup plus proche de l’esprit des croisades que de la défense des droits de l’homme.
Quant aux droits de l’homme, justement, ils ressortent singulièrement altérés par cette atteinte à la plus élémentaire des libertés de conscience et d’opinion : qu’une poignée de parlementaires (une cinquantaine) réunis la veille des fêtes de fin d’année, puisse décider ainsi de ce qu’il est permis de dire et de croire sur un épisode historique sous peine de 45 000 euros d’amende et d’un an de prison, laisse pensif sur les dérives de l’action politique lorsqu’elle se mêle de ce qui n’est pas de sa responsabilité. Dans un ordre de préoccupations très voisines, ces mêmes parlementaires avaient, en 2005, voté une loi proclamant « les aspects positifs de la colonisation », avec une obligation de les traduire dans les programmes scolaires que seule une vive opposition avait fait reculer. D’une certaine façon, on n’est pas non plus très éloigné du délit d’outrage aux symboles nationaux, inscrit dans le Code pénal, voire du délit « d’outrage à la nation » que certains politiciens de droite voudraient voir instaurer : à partir du moment où l’on est convaincu que l’autre a tort et que lui interdire de s’exprimer est légitime, tout devient possible, même le pire, comme l’ont montré les régimes totalitaires qui ont érigé cette conviction en règle de fonctionnement.
Pour se justifier, les lois mémorielles ont l’habitude de toujours mettre en avant un souci pédagogique : selon la formule consacrée, il s’agirait de « ne pas oublier ». Mais en quoi, au juste, un délit rajouté au Code pénal peut-il donner du poids à un événement historique ? L’Education nationale, pour ce qui la concerne, se donne bonne conscience à peu de frais avec la croyance affichée que l’inscription d’un génocide et son rabâchage dans les programmes scolaires seraient de nature à en éviter le retour, à se prémunir des mauvais démons. Ce serait trop facile. En 1994, les célébrations du 50e anniversaire du débarquement en Normandie, pour lesquelles les établissements scolaires étaient massivement mobilisés, sont contemporaines du génocide rwandais, dans lequel la France est impliquée. Il n’est d’ailleurs pas interdit de penser que l’éclat des manifestations avait plus ou moins pour but d’occulter ce qui se passait au même moment en Afrique.
Pourtant, si l’évocation des génocides et des grands massacres de l’histoire pouvait avoir une justification, tout spécialement en milieu scolaire, ce devrait être principalement par le rappel de ce qui les a provoqués : dans tous les cas, un mélange d’exaltation du groupe, de la collectivité, nationale ou autre, de peur devant l’image du voisin abusivement qualifié d’ « étranger » et surtout des habitudes d’obéissance à l’autorité qui interdiront de remettre en cause l’autorité, les ordres, même les plus inhumains. Pour en arriver à la mort de millions de Juifs, Hitler à lui tout seul n’aurait pas suffi, ni même les SS, ni même la Wehrmacht : il a fallu la complicité active, consciente ou pas de toute une administration – on ne faisait guère que dresser des listes, compléter des fiches, vérifier les aiguillages, conduire des trains – et du grand silence des braves gens, apolitiques bien sûr, et qui ne savaient pas.
Alors, pour éviter à l’avenir le retour du passé, apprendre à désobéir, à reconnaître que tout ordre n’est pas légitime, est sans doute plus utile qu’un nouvel article du Code pénal. Un idéal sans doute très éloigné des préoccupations du ministre de l’Education nationale, qui, à l’occasion de la réintroduction des leçons de morale à l'école primaire, a trouvé pertinent de donner une nouvelle notoriété à cet adage de Casimir Delavigne (1821) : « La loi fût-elle injuste, il faut la respecter ». Un respect de la loi qui ne faisait manifestement l’objet d’aucune remise en question en Arménie, aux alentours de 1915.
L'adjoint de Copé impose l'uniforme aux internes de Sourdun
C’est à ce genre de préoccupations que se mesure la qualité d’un projet éducatif : las de « se trimbaler dans les couloirs avec à la main les baskets confisqués aux mômes », fatigué de traquer les petites culottes des filles, le proviseur de l’internat dit «d’excellence » de Sourdun, tout pénétré de l’importance de sa mission a donc tranché : les élèves porteront l’uniforme (le Parisien ,12/12/2011).
Pas pratique (ainsi, les garçons se voient dans l’obligation de n’user que deux pulls, deux pantalons et quatre chemises dans l’année. Bonjour l’hygiène…) ; cher (300 euros mais rien n’est trop cher pour ce type d’établissement) ; et qui ne rapporte sans doute qu’à l’heureux fabricant (désigné sur appel d’offre ?). Mais l’important n’est pas dans ces détails mesquins : ce qui compte, c’est qu’à la mi-janvier, toutes les télés, tous les journaux prendront le chemin de l’internat pour la photo de Chatel en personne - et pourquoi pas Sarkozy, on ouvre les paris ? – passant en revue les élèves en uniforme. On vous l’assure la main (gantée) sur le cœur : le calendrier précipité choisi n’a aucun rapport avec la campagne présidentielle ni avec le projet de l’UMP qui prévoit d’imposer l’uniforme scolaire dans les établissements. L’internat de Sourdun a beau, dans son règlement, revendiquer fièrement sa laïcité, cette dernière ne vise probablement que l’Islam (pardon, « les » religions) mais pas les préférences politiques de son encadrement.
Car depuis sa création, cet internat, « objet scolaire non identifié » (Journal d'école, 01/09/2010), comme ceux qui ont suivi, a surtout fait office d’instrument de communication officielle à la gloire du prince qui l’a voulu. Qu’on se le dise : la politique éducative de Sarkozy, ce ne sont ni les dizaines de milliers d’emplois supprimés, ni la formation ubuesque des nouveaux enseignants, ni les difficultés croissantes des élèves issus des milieux défavorisés, ni l’assèchement des moyens accordés aux établissements qui en ont les plus besoin. Non : Sarkozy restera dans les mémoires comme l’initiateur de ces prodigieuses institutions éducatives que sont les internats d’excellence et les ERS, équivalents modernes des collèges de Jésuites de l’Ancien régime ou des lycées napoléoniens. Au moins.
Pourtant, au fil des ans, les internats ont eu l’occasion de se découvrir pour ce qu’ils sont réellement : des structures aux moyens budgétaires et humains surdimensionnés eu égard au contexte économique et surtout aux services qu’ils rendent ; un type de recrutement indécent qui aboutit à ghettoïser les établissements des quartiers pauvres privés de leurs meilleurs élèves ; des méthodes éducatives présentées comme innovantes mais en réalité traditionnelles et routinières ; des enseignants soigneusement sélectionnés et attirés par de menus avantages ; ces mêmes enseignants qui ne s’embarrassent pas de scrupules pour renvoyer les élèves à problèmes qui viendraient ternir l’image de marque à laquelle on tient par-dessus tout (Journal d’école, 04/10/2011). Tout cela pour des résultats jamais évalués et dont on a tout lieu de penser qu’ils ne justifient pas la mise de départ.
Un bilan finalement désastreux mais qui n’empêche pas le proviseur, tout sourire, de justifier l’uniforme scolaire par le souci de gommer les « discriminations entre élèves », alors que l’établissement qu’il dirige, dans son essence même, par la sélection drastique et arbitraire de ceux qu’il retient ou qu’il éjecte, érige la discrimination en principe directeur.
Le programme éducatif de l’UMP a pris corps à l’internat de Sourdun. On aimerait bien qu’il ne s’étende pas trop.
PS : ce qu'il faut savoir, et que j'ignorais, c'est que le proviseur de l'internat de Sourdun, Bernard Lociciro, est adjoint UMP au maire de Meaux, un certain J.-F. Copé. Dans ces conditions, c'est tout un établissement scolaire public, élèves, familles, personnel enseignant et non-enseignant qui se trouve ainsi embrigadé pour la campagne électorale du président sortant.
Prise d'otages
Ca remonte à loin – au 9 septembre 2002 - au détour d’une des premières lois dites « de sécurité intérieure », inspirée par un ministre de l’Intérieur qui fera son chemin depuis (on espère qu’il est aujourd’hui au bout du chemin), était créé le délit d’ « outrage à enseignant », passible de 6 mois d’emprisonnement et de 7500 euros d’amende. Depuis, que de fortes paroles n’a-t-on entendues, ponctuées de mâles résolutions sur le nécessaire respect dû aux enseignants et l’impératif absolu de restaurer leur autorité, mise à mal, comme on le sait, par quarante ans de laxisme soixante-huitard. On allait voir ce qu’on allait voir.
On a vu ce qu’on a vu.
Hier, en tout cas, avec l’intrusion de parents d’élèves dans une école des Bouches-du-Rhône et la prise d’otages du personnel, on a eu la confirmation que ce délit visait exclusivement les élèves mais pas les adultes, surtout pas les parents d’élèves de l’Enseignement catholique, qui, en toute charité chrétienne, se sont livrés à un coup de force très éloigné dans son esprit des leçons de morale rétablies par Chatel à l’école primaire. Des leçons de morale mais aussi, plus simplement, des règles les plus élémentaires de la vie en société.
Si, au moins, il s’était agi de défendre une bonne cause. Mais dans le cas présent, l’opération commando ciblait piteusement un jeune enseignant stagiaire largué sans bouée de secours au milieu d’une classe. Opération réussie : l’enseignant est viré, ou muté, ce qui, dans son cas, revient au même.
Du délit d’outrage à enseignant ou même d’une ferme condamnation pour la brutale prise d’otages, pas question. Chatel, qui ne rate jamais l’occasion de fustiger la moindre incivilité dès qu’elle vient des élèves, n’a rien trouvé d’incivil à ces méthodes de gangster, il n’a même rien trouvé à dire du tout, se déchargeant de sa responsabilité d’employeur sur l’Enseignement catholique. Il est vrai qu’à quatre mois des élections, on n’allait quand même pas envoyer la police contre des gens dont on attend traditionnellement les suffrages. On n’a pas, non plus, entendu Ciotti réclamer l’installation de portails de sécurité ou de caméras de surveillance pour contrer l’intrusion des sauvageons.
Du côté des syndicats du public, la réaction a été pour le moins discrète, comme s’ils n’étaient pas concernés. Ce en quoi ils ont tort : car finalement, ce qui s’est passé hier dans cette école des Bouches-du-Rhône, le renvoi brutal d’un enseignant suite à l’action musclée d’un groupe de parents, se trouve déjà plus ou moins en germe dans le projet, ardemment défendu dans certains programmes politiques, de renforcer le pouvoir des chefs d’établissement.
La sinistre figure des braves gens
Un fait divers qui nous replonge loin en arrière, à l’époque des grandes frayeurs collectives et qui en dit long sur la dégradation de l’opinion publique y compris, et peut-être d’abord, quand l’école est en jeu. A Brest, il ya quelque jours, un homme de 65 ans, suspecté d’être un pervers sexuel, pris en chasse par des parents d’élèves, se réfugie dans le hall de son immeuble avant d’être interpellé et immobilisé par des policiers appelés en renfort. Immobilisé est le mot qui convient : il meurt sur le coup. Crise cardiaque probablement. Après enquête – on aurait pu enquêter avant – il apparaît que l’homme n’a pas de casier judiciaire et que dans le cas présent, on n’avait rien à lui reprocher. Mort pour rien, tué par la rumeur et la bêtise des braves gens. Un homme sans doute un peu simple – il était placé sous curatelle – et qui vivait à proximité d’une école, circonstance aggravante à n’en pas douter (Libé, 01/12/2011).
Récapitulons : en pleine ville, un homme coursé comme une bête, traqué par des poursuivants « en furie », selon un témoignage (Ouest France, 30/11/2011), des policiers qui, au lieu d’arrêter les agresseurs, menottent brutalement la victime, qui fait un malaise. A ce jour, non seulement aucune suite judiciaire n’est envisagée, mais dans le quartier, les parents ne semblent même pas conscients de la gravité des faits : « Il est mort, je n'ai pas de réaction. Je pense que c'est un mal pour un bien. Maintenant, je suis tranquille » a cru bon ajouter une brave dame pour tout regret.
Trop facile de justifier ce fait divers par le souci de protéger les enfants des malades sexuels. Les faits de pédophilie ont le plus souvent pour décor l’intimité familiale et les agressions dans la rue ou à proximité des écoles restent statistiquement exceptionnelles. L’irruption de la figure du pédophile dans le débat public ces dernières années, au point d’en faire la menace absolue, est trop politique pour être honnête : couplé au refrain tant entendu sur la récidive ou le prétendu laxisme de la justice, la question de la pédophilie a fait l’objet d’un détournement de sens qui a rendu possible un alourdissement du code pénal, une surveillance accrue et une brutalisation de la société, sans rapport avec le sujet… et qui, paradoxalement, ciblent les enfants de plus en plus jeunes. Ainsi, pour la droite, comme on l’a vu ces derniers jours, la sécurité des enfants ne peut venir que de l’abaissement de la majorité pénale à 12 ans (Journal d’école, 21/11/2011). Dit autrement, « l’enfant-victime est utilisé pour renforcer la peine du coupable alors que l’enfant-coupable se voit refuser l’excuse de minorité » (Journal d’école, 18/08/2011).
Dix ans de sarkozysme ont fait dans l’opinion publique des dégâts impressionnants et il faudra sans doute plus qu’une simple alternance politique au printemps prochain pour faire évoluer les mentalités.
C'est la faute aux Allemands
Les fines sorties entendues ces derniers jours sur l’Allemagne ou sur l’accent norvégien d’Eva Joly sont à l’image d’un pays toujours taraudé par ses vieux démons. Incapables de mettre en œuvre des réponses pertinentes aux difficultés de l’heure, les politiciens se réfugient dans le racisme et la xénophobie : pour la droite, le chômage et la délinquance résultent d’une immigration non contrôlée, pour la gauche – ou une partie de la gauche, l’Allemagne est la première responsable de la crise économique. Comme palliatif aux faiblesses de l’argumentation, on s’en remet comme d’habitude aux symboles, portés par des représentations historiques sommaires. Dans un pays qui ignore tout de l’histoire du monde et de ses voisins les plus proches, il est effectivement facile de réduire l’Allemagne à Bismarck et à Hitler. De la part de politiciens qui prétendent éclairer l’opinion, il y a là une forte dose d’inconscience.
Tout occupés qu’ils sont à raviver les vieilles peurs sur la puissance allemande, ils seraient bien incapables d’expliquer à leurs compatriotes pourquoi les dépenses militaires par tête d’habitant sont deux fois plus élevées en France qu’en Allemagne. Ou pourquoi il est indispensable que le contribuable français verse chaque mois 142 millions d’euros à Dassault pour un Rafale (coût total du contrat : 40,6 milliards d’euros). Un budget militaire de 50 milliards d’euros, ça creuse pourtant les déficits plus durablement que la fraude aux indemnités journalières.
Statistiques, encore
Le ministre de la Statistique et de l’Evaluation nationales, nouvelle dénomination du ministère de l’Education nationale, a communiqué aujourd’hui (sur iTélé, la chaîne culturelle) sur deux thèmes qui lui sont chers et où sa ténacité fait merveille : l’absentéisme scolaire et les ERS.
Sur les 32 000 cas relevés d’absentéisme, 99, 5% ont été résolus « uniquement en convoquant les parents », explique Chatel et 160 familles ont fait l’objet d’une suspension des allocations familiales. « Ca marche », se réjouit le ministre. Avec ce chiffre de 99,5%, le ministère est au moins aussi efficace que le Gosplan du temps de la défunte Union soviétique. Sans vouloir faire de mauvais esprit, on voudrait quand même juste savoir où sont passés les 840 000 élèves absentéistes mentionnés par Ciotti dans la proposition de loi qu’il avait déposée sur le sujet (Journal d’école, 07/05/2011).
Pour ce qui est des ERS, le ministre a également tout lieu de se réjouir (le Parisien, 01/12/2011) : sur 152 élèves, 92 ont intégré un collège, 3 un lycée. Les autres, me direz-vous ? Quelques-uns sont en apprentissage, d’autres tout simplement virés. 57 élèves, un gros tiers de l’effectif, n’ont donc pas retrouvé un cursus normal. Avec un encadrement d’un adulte par élève, un coût par élève de 15 300 euros, soit le double d’un collégien ordinaire, un effectif actuel de 122 présents (sans compter les absentéistes) pour 17 établissements (soit 7 élèves par établissement…) le résultat n’est pas de nature à faire dévier le ministre de sa courageuse trajectoire : »Nous verrons après 2012, si besoin d’aller plus loin il y a » (sic), affirme –t-il.
C’est vrai qu’à ce moment-là, avec l’apprentissage à 13 ans prévu par l’UMP dans son programme présidentiel, les questions de l’absentéisme et des élèves perturbateurs seront effectivement résolues.
Bigeard aux Invalides : tout un symbole
Une protestation contre le transfert des cendres de Bigeard aux Invalides circule depuis quelques jours. Même si les morts qui reposent aux Invalides ne sont pas spécialement recommandables, cette initiative est quand même tout un symbole. Une pétition est en ligne.
«De son vivant, le général Bigeard a toujours bénéficié de l’admiration des forces politiques les plus réactionnaires et de leur soutien actif. Et voici qu’une année après sa mort, il est de nouveau utilisé pour une manœuvre politicienne, orchestrée par le ministre de la Défense, dont le passé d’extrême droite est connu : le transfert aux Invalides de ses cendres.
Cette initiative est doublement pernicieuse.
D’une part, il y a une certaine indécence à mettre Bigeard au rang d’autres grands militaires qui y reposent, parfois depuis des siècles. On peut avoir des analyses critiques sur tel ou tel d’entre eux, mais beaucoup mirent leur génie au service de la défense du territoire français.
D’autre part, et surtout, une telle initiative serait une insulte à divers peuples qui acquirent au prix fort, naguère, leur indépendance. Ces pays sont libres depuis des décennies, ils ont le plus souvent des relations cordiales avec le nôtre. A-t-on pensé un instant quel signal le gouvernement français s’apprête à leur envoyer ? Est-ce du mépris à l’état pur ou de l’inconscience ?
On nous présente cet officier comme un héros des temps modernes, un modèle d’abnégation et de courage. Or, il a été un acteur de premier plan des guerres coloniales, un « baroudeur » sans principes, utilisant des méthodes souvent ignobles. En Indochine et en Algérie, il a laissé aux peuples, aux patriotes qu’il a combattus, aux prisonniers qu’il a « interrogés », de douloureux souvenirs. Aujourd’hui encore, dans bien des familles vietnamiennes et algériennes, qui pleurent toujours leurs morts, ou dont certains membres portent encore dans leur chair les plaies du passé, le nom de Bigeard sonne comme synonyme des pratiques les plus détestables de l’armée française.
Nous n’acceptons pas que la notion d’héroïsme soit liée à l’histoire de cet homme. Lors des guerres coloniales conduites par la France, les vrais héros étaient ceux qui, dans les pays colonisés, luttaient pour la liberté et l’indépendance de leurs peuples, ceux qui, en métropole, ont eu la lucidité de dénoncer ces conflits, si manifestement contraires au droit international, au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à l’intérêt même de la nation française.
L’objectif aurait été de réveiller les guerres mémorielles que les manipulateurs à l’origine de cette initiative ne s’y seraient pas pris autrement.
Nous exigeons que le gouvernement français renonce à cette initiative historiquement infondée, politiquement dangereuse et humainement scandaleuse. »
Notation des profs : où sont les pétitionnaires ?
La pétition demandant le retrait du projet sur l’évaluation des enseignants a recueilli à ce jour 43 000 signatures, ce qui n’a rien d’époustouflant au regard des 800 000 profs concernés. Plusieurs hypothèses :
- une défaillance technique du site hébergeant la pétition : pour ce qui me concerne, le mail de confirmation est arrivé en spam ;
- la conviction – quand même hasardeuse – qu’une prochaine alternance politique enverra le projet à la corbeille ;
- la confirmation que les profs n’ont jamais aussi peu contesté que sous Sarkozy.
Peut-être un mélange des trois.
Gérontocratie contre démocratie
Les jeunes jugés égoïstes, paresseux, intolérants, indisciplinés : c’est le jugement très négatif que l’opinion publique, notamment la plus âgée, porte sur la jeunesse (Le Monde, 23/11/2011).
Des leçons de tolérance données par une classe d’âge qui vote majoritairement et sans état d’âme Le Pen ou Sarkozy, cela ne manque pas de piquant. Pour ce qui est de l’égoïsme, les plus vieux, qui ont connu le plein emploi et la retraite assurée, seraient quand même bien inspirés de s’interroger sur l’héritage qu’ils laissent aux générations qui viennent après eux : une entrée dans la vie active faite de chômage et de petits boulots, des déficits publics ingérables, un système de soins qui déraille, une retraite toujours plus tardive et aléatoire, pour ne rien dire des problèmes environnementaux. En un mot, une génération (pardon pour la généralisation) qui a surtout pensé à son bien-être personnel, ne voit qu’égoïsme et paresse chez ceux qui viennent après.
On pourrait considérer comme insignifiant un jugement de cette nature, s’il n’avait déjà reçu sa traduction politique. Ainsi, en s’attaquant avec obstination à la justice des mineurs, les politiciens savent pouvoir compter sur la compréhension d’une large partie d’un électorat âgé, qui serait bien surpris d’apprendre que les mineurs ne sont responsables que de 18% de la délinquance, les 82% restants étant sans doute à considérer comme négligeables.
A l’Education nationale, les suppressions de postes de ces dernières années, si elles suscitent le mécontentement des enseignants et des parents, laissent indifférents une majorité d’électeurs, âgés, ceux qui n’ont plus de contact direct avec l’école. En laissant ouverte la perspective de nouvelles suppressions d’emplois, Chatel ne fait pas spécialement preuve de courage politique mais de démagogie et de préoccupations électoralistes à court terme. On est d’ailleurs frappé de voir, comment, ces dernières années, la plupart des décisions prises dans le domaine de l’éducation, l’ont été sans la moindre considération pour les principaux concernés, enseignants, éducateurs, associations, mouvements pédagogiques, parents etc, mis au pied du mur et qui doivent se contenter d’apprendre les nouvelles en lisant les journaux. Ce mépris de la concertation, des professionnels, sommés d’appliquer la dernière circulaire, le rejet de l’expertise, d’une certaine façon trouvent leur origine dans la volonté de coller à un corps électoral âgé, majoritairement ignorant du sujet, coupé du monde du travail, très accessible au discours simpliste, teinté de nostalgie, qui tient lieu de politique éducative.
La démocratie, c’est peut-être le droit de vote – y compris pour les étrangers – mais ce n’est pas suffisant.
Le camelot du président
«Chatel porte à 2000 euros le salaire des jeunes profs » (Le Figaro, 24/11/2011). Pourquoi donc cette annonce de Chatel en période de restrictions budgétaires ? Seul un mauvais esprit comme le mien peut y voir une manœuvre à destination de l’opinion publique à deux semaines d’une grève annoncée. Accessoirement, ça permet, l’air de ne pas y toucher, de relancer les attaques habituelles contre les fonctionnaires trop payés et toujours en grève. Amusant, d’ailleurs, de voir les titres de la (bonne) presse sur les 2000 euros, omettant au passage de préciser qu’il s’agit de 2000 euros brut. Une augmentation, qui, de toutes façons, est à comparer avec le blocage des carrières prévu pour la suite si jamais la notation des profs par les chefs d’établissement devait voir le jour.
Bref, du vent, de la com’, de la morgue : Chatel est bien le plus sarkozyen des ministres.
La prochaine annonce est pour les jours qui viennent, ou – si Chatel tombe malade entre-temps - pour dans deux semaines au plus tard.
PS - Deux collègues m'ont montré ce matin leur bulletin de salaire : elles gagnent net 1200 euros par mois pour 18 heures de cours. Chatel ne doit pas savoir ce qu'est le premier échelon.
Charognards
On a beau chercher, on ne voit pas d’autre terme pour désigner ces politiciens, ces médias aussi, qui se livrent à une exploitation éhontée de la mort d’une collégienne en Haute-Loire. Une mort tragique mais qu’aucune considération n’aurait dû autoriser à porter sur la place publique, à traiter comme un fait de société. Oui mais voilà, en période électorale, pourquoi faudrait-il se priver de flatter une nouvelle fois les instincts les plus bas, dont on attend les suffrages ?
Les analyses à deux balles sur « cette jeunesse de plus en plus violente » fleurissent, censées justifier la dérive sécuritaire – en échec une nouvelle fois – de ces dernières années. Avec Le Pen et ses éructations sur la peine de mort, la palme revient à Dati l’écervelée, regrettant que son projet de loi pénale pour les mineurs n’ait jamais vu le jour, un projet qui, faut-il le rappeler, préconisait l’incarcération des enfants de douze ans, « une mesure de bons sens », affirmait-elle (Journal d’école, 29/11/2008). Un fait divers, une loi : avec ce principe, on peut faire confiance au gouvernement pour imposer dans l’urgence une de ces mesures qui remplissent les prisons sans assurer le moins du monde la sécurité de la population.
Il y a quand même quelque chose d’effrayant devant ce déferlement sauvage et sans retenue, qui accompagne régulièrement les informations de ce type et qui n’a rien à voir, ou pas grand-chose, avec l’expression de la compassion. Quand la haine, entretenue par des politiciens puérils et ambitieux devient le moteur de l’action politique, cela se termine généralement très mal.
Avec Chatel, il n'y a plus d'élèves en échec, rien que des préapprentis
A écouter Chatel (les Echos, 17/11/2011), on en vient à se demander à quoi peut bien servir le projet éducatif de l’UMP pour 2012, puisque, si l’on en croit le ministre, tout a déjà été réalisé : les élèves progressent, les profs, mieux formés, sont récompensés par de meilleurs salaires, la masterisation est un succès. Chatel ? Le plus grand des ministres de l’Education nationale depuis Jules Ferry.
Mais dans ces conditions, puisque tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, pourquoi cette faveur du ministre et de son parti pour la « préprofessionnalisation », vocable obscur pour désigner ce qui n’est rien d’autre que l’orientation vers l’apprentissage d’élèves même pas sortis de l’enfance ? « On a le droit à treize ans – explique Chatel – de ne pas être à l’aise dans sa classe dans le cadre d’un enseignement général et le « pré-pro » peut vous aider à vous intéresser à l’école sans pour autant faire toute votre vie dans une voie spécialisée. » A cette assertion, ou pourrait répliquer que si c’est effectivement un droit pour des élèves de treize ans, de ne pas aimer l’école, c’est peut-être un devoir, pour le ministre, de la leur faire aimer davantage – par une pédagogie, des programmes scolaires, un cadre et des règles de vie, des rythmes plus adaptés à leur développement – plutôt que d’envisager ce qui ressemble tout bonnement à une exclusion définitive. Avec la « pré-pro », c’en est fini des gêneurs, de ces élèves décidément peu doués pour les études, qui ralentissent la marche en avant de leurs camarades. Plus facile à mettre en œuvre que le conseil de discipline, moins coûteux que les ERS : la « pré-pro » UMP, c’est l’école de l’avenir.
De l’avenir ? Façon de parler, car cet apprentissage à treize ans qui n’ose pas dire son nom, nous ramène en réalité un bon siècle en arrière, à cette époque où les études secondaires étaient le domaine réservé des milieux aisés alors que les enfants des classes populaires devaient limiter leurs ambitions à l’instruction primaire. Examen d’entrée en sixième défendu par Copé, évaluation renforcée et orientation précoce en cinquième, reconnaissons à la droite une certaine logique, mais c’est une logique de classe, qui doit se reconnaître comme telle.
Pourtant, alors que Chatel n’en finit pas de s’auto congratuler, une étude de l’INSEE, apporte une lumière crue sur les tenants et les aboutissants du projet éducatif de l’UMP. Cette étude sur « l’évolution du nombre d’élèves en difficultés face à l’écrit depuis une dizaine d’années » montre en effet une aggravation de la situation. Si la presse a massivement relayé le chiffre d’un élève sur cinq en difficulté à l’entrée en sixième, elle s’est beaucoup moins attardée sur l’analyse que les statisticiens font du phénomène : « En France – écrivent-ils - le statut économique, social et culturel des parents explique aujourd’hui une plus grande part de la variation des scores des élèves qu’en moyenne dans l’ensemble des pays de l’OCDE. C’est dans les collèges en zones d’éducation prioritaire que l’augmentation des difficultés est la plus marquée : près d’un tiers de ces collégiens éprouvent des difficultés face à l’écrit, contre un quart il y a dix ans». Autrement dit, les difficultés et le retard scolaire sont liés au milieu social. Ce n’est pas une découverte dira-t-on, mais cette enquête, étayée par une méthodologie fiable, a le mérite de renvoyer à leurs contradictions et à leurs mensonges, un ministre et un parti qui président aux destinées de l’éducation depuis une dizaine d’années…, cette même dizaine d’années au cours de laquelle la situation de l’école s’est bel et bien dégradée. Retour aux fondamentaux, aux bonnes vieilles méthodes, restauration de la discipline, ce sont les mots d’ordre qui devaient permettre de régénérer l’école après des décennies de laxisme soixante-huitard.
Nullement gênée par ces constatations, l’UMP annonce dans son programme pour 2012 l’objectif de 100% d’élèves maîtrisant en CM2 lecture, écriture et calcul. Louable objectif sur lequel tout le monde s’accordera, même si l’on ne dit rien des moyens pour y parvenir ni comment il se fait que depuis dix ans que l’on s’accroche à ce dogme, les résultats aient régressé. Objectif que l’on sait parfaitement ne pas pouvoir respecter et dont la mise en perspective avec le projet de préapprentissage à treize ans montre toute la légèreté et surtout l’hypocrisie. Qui sont en effet ces élèves qui « ne se sentent pas à l’aise à l’école », pour reprendre l’expression de Chatel, sinon des élèves en situation d’échec et dont l’échec remonte loin en arrière, des élèves dont l’enquête de l’INSEE montre l’appartenance aux milieux les plus modestes ?
L’échec scolaire et sa manifestation la plus évidente, le retard scolaire, sont inséparables de l’histoire de l’école (Journal d’école, 22/08/2011). Pendant longtemps, la mise en apprentissage précoce des élèves en difficulté a permis de s’en accommoder. Le projet éducatif de l’UMP pour 2012, reconnaît à l’avance l’échec scolaire comme une fatalité : il est au sens propre réactionnaire dans la mesure où le retour au passé est privilégié sur tout le reste. L’école en uniforme rêvée à l’UMP ne ravive pas simplement le charme suranné d’une époque écoulée, elle est à l’image d’une société qui ne se reconnaîtrait plus dans le principe d’égalité.
Education : la droite refoulée mais décomplexée
Avec la proposition d’imposer l’uniforme dans les établissements scolaires, l’UMP retrouve ses vieilles obsessions et ses réflexes d’ayatollah. Il y a près de dix ans déjà, avec sa grossièreté coutumière, Darcos voyait dans les lycéennes des jeunes filles « qui se rendent désirables, jouent de leur charme ».
L’argument avancé – « gommer les inégalités » - ne manque pas de piquant quand on sait à quel point les inégalités se sont accrues avec la droite. Pour ce qui est de l’égalité à l’école, on aura du mal à en trouver la trace dans le programme éducatif de l’UMP pour 2012, qui prévoit d’envoyer en apprentissage dès la classe de 5e les élèves en difficulté, qui sont comme par hasard quasiment tous issus des milieux modestes. Une analyse de l’échec scolaire sans doute peu accessible à des politiciens obnubilés par la morphologie juvénile.
Cette revendication de l’uniforme scolaire est d’ailleurs la seule que l’UMP n’avait pas reprise jusqu’à présent au Front national. C’est fait.
Par ailleurs, avec ses fines saillies sur Hollande, Chatel confirme aujourd’hui qu’il est en service commandé auprès de son patron, ce qui n’est pas une découverte. C’est à l’aune de cet engagement politicien que les prochaines mesures qu’il ne manquera sans doute pas d’annoncer comme ministre dans une période rapprochée devront être considérées.
