Donc, pour les partisans du non, c’est un fait acquis : avec la Constitution européenne, c’en est fini du droit à l’avortement et, plus généralement, du droit des femmes, de la laïcité et plus généralement des droits de l’homme. Peu importe que la Charte des droits fondamentaux proclame le contraire, l’interdiction de la peine de mort, la création d’un statut pour les objecteurs de conscience dans tous les pays qui l’ignorent encore ; l’essentiel n’est après tout pas là, il suffirait de savoir lire.

Ce qui est insupportable, chez les partisans du non, c’est cette incommensurable vanité nationale par laquelle ils voudraient faire croire que la France, parce qu’elle aurait été « le pays des droits de l’homme », pourrait se permettre de faire la leçon à toute l’Europe. Et tant pis si, même jusqu’à nos jours, l’histoire de la France a davantage été celle de la négation et du mépris des droits de l’homme que de la défense de ces droits, si les Françaises ont obtenu le droit de vote ou le droit à l’avortement bien après tant d’autres, tant pis si la France fut un des derniers pays d’Europe à supprimer la peine de mort ou si des millions de travailleurs étrangers vivent ici, dans une caricature de république, sans aucun droit, comme des sous-hommes.

Et tant pis si, depuis trois ans, on a laissé se refermer sur la France, dans l’indifférence quasi-générale,  une chape de plomb policière et carcérale – loi Sarkozy 1, loi Sarkozy 2, loi Perben 1, loi Perben 2 (celle qui permet, aujourd’hui, d’incarcérer les avocats) – , tant pis si les bavures policièrs racistes connaissent une croissance exponentielle, tant pis si de Villepin prépare pour les prochaines semaines une loi dite de « prévention de la délinquance » encore plus brutalement répressive que celles de ses prédecesseurs ; en France, pendant ce temps, les partisans du non préfèrent nous bassiner avec l’avortement à Malte, quelques plaisanteries de curés polonais ou d’autres anecdotes de la même importance.

C’en est triste à chialer : une opinion publique qui s’essuie aussi ouvertement les pieds sur les droits de l’homme, qui  abdique toute dignité devant la police, les juges et les gardiens de prisons et qui, dans le même temps – par inconscience, aveuglement, orgueil franchouillard ? – s’autorise à dire non à l’Europe au nom de la liberté.

Eh, les Français, on se regarde un peu dans la glace, avant de voter non ?