Je sais bien qu’il y a d’autres priorités : nos bureaux de poste, que l’Europe entière nous envie, fermeront-ils le samedi à 12 heures ou à 13 heures ? Nos services publics seront-ils remplacés par des services économiques d’intérêt général ? Notre sainte et noble laïcité devra-t-elle se signer devant un crucifix ? Nos patrons devront-ils délocaliser en Slovaquie ou pourront-ils continuer à le faire dans le Limousin ?

Pourtant, le bruit et la fureur de ce rude débat, dont l’importance n’échappe à personne, n’en font que mieux ressortir un vide, un manque, un trou béant, quelque chose de tellement insignifiant qu’on paraît presque honteux d’en parler, un « détail », comme dirait l’autre grand meneur du non. La paix. Quoi, la paix ? Ben oui, la paix, la paix toute bête, ne pas se faire la guerre, ne pas larguer des tonnes de bombes sur les villes, ne pas jeter des foules immenses en cohortes affolées sur les routes à la recherche d’un abri, ne pas faire hurler les enfants de souffrance et de terreur et d’autres encore avec les enfants, ne pas saccager le travail des gens, ne pas détruire en quelques jours ce qu’il a fallu des siècles à construire, ne pas rejouer ce qu’on a joué trop souvent en Europe, parce que décidément, on a la mémoire courte.

Soixante ans de paix dans l’Union européenne et l’Union européenne n’y serait pour rien ? En 1940, en l’espace d’une vie d’homme, Français et Allemands s’étaient fait trois fois la guerre ; on aurait bien pu la faire une quatrième fois, une cinquième fois, si, dans les années 50, des hommes politiques de tous bords, de tous pays, un peu plus lucides et courageux que ceux d’aujourd’hui, n’avaient cherché à établir entre les peuples d’Europe des relations fondées sur autre chose que la peur, la méfiance, le mépris ou la haine, l’orgueil national, toutes choses qui, à des degrés divers, sont le fond de commerce de bien des partisans du non, de leurs meneurs en tous cas.

Mais la paix, ce n’est jamais définitif : la guerre était encore à nos portes, il ya peu, dans les Balkans, là où ces sentiments se donnaient libre cours ; les Balkans, justement, pour qui la solution pourrait être d’intégrer au plus vite l’Union européenne. Pour avoir la paix, tout simplement.

Ils sont bien pitoyables, nos politiciens, de jouer avec le feu ; et l’opinion publique est bien coupable de se laisser ainsi berner. Laisser croire que l’on pourrait sans dommages revenir à l’Europe d’avant l’UE, l’Europe des années 40, donc..., relève d’un incroyable aveuglement. Quels que soient les défauts, les tares de la Constitution, l’Europe d’aujourd’hui vaut mille fois mieux que celle d’autrefois.