Journal d'école

Un regard distancié, très distancié, très très distancié sur l'école et sur le monde. L'école vient de loin, elle peut mener loin. A condition d'en sortir.

29 juillet 2005

La Marseillaise, pour oublier tout le reste

Il est tout à fait curieux de constater qu’alors que la loi d’orientation sur l’école, la loi Fillon,  néglige complètement l’éducation civique , n’y faisant quasiment pas allusion, la seule mesure faisant l’objet d’une attention particulière touche à l’apprentissage de la Marseillaise à l’école primaire, apprentissage qui, si l’on suivait les fantasmes manifestés par quelques-uns (Charasse, Vallini, tous deux parlementaires « socialistes »), devrait prendre l’aspect d’un gavage, d’un bourrage de crâne plus que d’une réflexion véritable sur l’initiation à la vie en société.

Il n’aurait pourtant pas dû échapper que cette loi a été votée par la seule UMP, un parti  qui, depuis, trois ans, s’est lancé avec une obstination jamais démentie dans une politique qui a contribué à creuser comme jamais les inégalités ; les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres et toujours plus nombreux. Quel rapport, dira-t-on, avec la Marseillaise ?

Faire naître et développer une conscience nationale, ce qui fondamentalement est l’objectif  de tout hymne national, n’est sans doute pas le moyen le plus approprié d’acquérir un esprit critique et même, plus simplement, de comprendre le monde dans lequel on est amené à vivre. En conduisant un enfant à se reconnaître comme français, en lui attribuant cette identité de préférence à toute autre, on occulte évidemment tout un pan du monde réel, un pan qu’on n’a peut-être pas trop intérêt à dévoiler. Pour un tout jeune enfant, l’identité la plus immédiate dans laquelle il se reconnaît est d’abord celle du sexe – on est fille ou garçon – puis celle de l’âge – 2 ans d’écart, lorsque l’on a 7 ans, c’est considérable – celle de la famille, puis le sentiment de familiarité plus ou moins grande avec un quartier, une école. Mais très vite, l’enfant prendra conscience d’une différenciation sociale, plus précisément d’une identité sociale qui le différencie également de l’autre : il est fils d’ouvrier, d’employé de bureau, de médecin, d’agriculteur, de chef d’entreprise ; il habite un petit appartement en HLM quand son camarade de classe habite une spacieuse villa, il reste dans sa tour pendant les vacances d’hiver alors que d’autres vont à la neige, il se rend compte que les différences de richesse et de niveau de vie court-circuitent l’image et le discours égalitaire que l’école prétend donner. Image qui, très vite va venir buter sur une implacable réalité : celle des notes, des résultats scolaires. L’observation sur le terrain et les enquêtes montrent que c’est le fils d’ouvrier et non celui du médecin qui redouble, que c’est toujours lui qui accumule les handicaps en collège et pour lequel les parents choisiront fatalement une filière courte ou l’apprentissage plutôt que des études longues.

Comment, dans ces conditions, un enfant ne s’étonnerait-il pas, puis, tôt ou tard, ne se révolterait-il pas contre ce qui apparaît comme une injustice ? C’est ici que l’apprentissage de la Marseillaise trouve sa place, avec le gommage des inégalités sociales au profit de l’affirmation d’une uniformité de façade d’autant plus artificielle qu’elle est inexprimable, impalpable, peu évidente et qu’on appelle l’identité nationale. Il est tout à fait remarquable de constater que cette identité ne se définit jamais par rapport à des éléments constitutifs – par exemple des caractères propres aux « Français » – qui, de toutes manières, n’existent pas, mais par la mise sous l’éteignoir d’une bonne part de sa personnalité, l’appartenance à un groupe social. A l’école, le fils d’ouvrier, de RMiste ou de chômeur apprendra donc, non seulement à taire sa condition, mais à éprouver une solidarité « nationale » avec le patron, parce que celui-ci est français, plutôt qu’une solidarité de classe, qui semblerait pourtant bien plus naturelle avec l’ouvrière indonésienne, le paysan brésilien...ou le plombier polonais. On retrouve là la vieille rhétorique lepeniste et xénophobe selon laquelle on se sent plus proche de ses enfants que de ses cousins, de ses cousins que de ses voisins, du Français plutôt que de l’étranger, rhétorique reprise sans sourciller par l’école de la République. Dans cette optique la Marseillaise joue un rôle de diversion idéologique : il s’agit, en la chantant, de détourner l’attention de l’injustice sociale pour la reporter vers un sentiment d’unité, de communauté nationale, sentiment complètement artificiel mais qu’il est strictement interdit de remettre en cause. A-t-on remarqué que l’ « outrage » à la Marseillaise et au drapeau national – c’est-à-dire, en fait, la simple raillerie sur un refrain et sur un bout de chiffon – constituent un délit au même titre que, sous l’Ancien Régime, le blasphème ? Une société ainsi aseptisée, anesthésiée par le sentiment national, sera alors prompte à faire porter à l’autre, à l’ « étranger » la responsabilité de ses propres malheurs et acceptera sans état d’âme la traque policière sur les sans-papiers, les zones de rétention, les charters d’immigrés, les atteintes toujours plus graves aux droits de l’homme. Il suffira alors à n’importe quel politicien ambitieux d’entretenir la grande frayeur devant l’étranger, de jouer du bouc émissaire, pour emmagasiner les suffrages aux élections. Aujourd’hui, en France, le politicien en question s’appelle Sarkozy, dans l’Allemagne des années 30, il s’appelait Hitler.

Cette dimension de diversion que prend la Marseillaise à l’école, s’inscrit dans un cadre plus large qu’on peut qualifier d’ethnicisation de la réalité sociale, procédé bien pratique pour évacuer toute réflexion dérangeante ; le problème des banlieues, ce n’est pas le chômage, la pauvreté, la discrimination, mais la présence d’Arabes, d’Africains ou de Musulmans nécessairement inassimilables. De même à l’école, il suffira d’affirmer la francitude des élèves pour, d’un coup de baguette magique, résoudre tous les problèmes : alors que la loi Fillon fait l’impasse sur toute réflexion touchant aux méthodes pédagogiques, aux contenus de l’enseignement, aux procédures d’évaluation, à l’orientation, elle voudrait faire croire à l’opinion publique que le seul apprentissage d’un hymne national permettrait de mieux instruire et éduquer les enfants. De la poudre aux yeux, en quelque sorte, qui, finalement, satisfait tous les conservateurs : à la rentrée, on ne change rien, mais on apprend la Marseillaise.

D’une certaine manière, l’ Internationale – avant que cet hymne ne soit récupéré, galvaudé et détourné à d’autres fins par l’Union Soviétique et ses thuriféraires – voulait signifier ce que l’on cherche aujourd’hui à masquer. A la fin du 19e siècle, si les « prolétaires de tous les pays » avaient bien voulu, selon la formule célèbre, s’unir et dépasser les clivages nationaux, ils n’auraient pas péri par millions dans les tranchées de Verdun et de la Première guerre mondiale. Pour leur malheur, ils avaient passé leurs années d’enfance entre les mains d’instituteurs aveugles et dociles qui leur avaient appris à chanter la Marseillaise.

L’école mène à tout, à condition d’en sortir.

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27 juillet 2005

Rien compris depuis 60 ans

Sarkozy vient donc d’expulser vers l’Afghanistan une quarantaine de réfugiés. Vers l’Afghanistan, c’est-à-dire, probablement, vers la mort. « Il y en aura d’autres ! », a promis en ricanant cette sinistre fouine à casquette de flic ; la seule question qu’il se pose quant à l’émigration étant de savoir à partir de combien de charters les électeurs du FN lui apporteront leurs suffrages.

Le crime de ces réfugiés ? Ils sont étrangers.

Il y a 60 ans, on libérait les camps de la mort. Des millions de gens y sont morts. Leur crime ? Ils étaient juifs.

Il y a juste quelques semaines, dans toute la France, écoliers, collégiens et lycéens, soigneusement encadrés par des enseignants à la mémoire aussi courte que leur conscience est élastique, commémoraient ce 60e anniversaire. Avec de belles phrases, apprises et récitées par cœur devant les anciens combattants assemblés : « Plus jamais ça ! Il faut se montrer vigilant pour que cela ne se reproduise plus ! »

Sérieusement, les petits jeunes, à partir de combien de charters votre vigilance va-t-elle se réveiller ? Aux profs, on ne posera même pas la question ; il sont en vacances.

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26 juillet 2005

Un tract contre la Marseillaise

Vallini, le député social-nationaliste de l’Isère, insiste : il vient d’écrire à de Robien pour exiger que l’on chante la Marseillaise tous les lundis matins dans les écoles primaires. Le texte ci-dessous est une réponse aux fantasmes de nos politiciens. On peut (on doit) l’imprimer, le photocopier, le polycopier, le distribuer autant qu’on peut, en visant tout spécialement les milieux éducatifs et les parents. S’il faut une signature, on peut très bien donner mon nom – Lubin, enseignant – et l’adresse du blog.

Marseillaise à l’école ? Non merci !

« Qu’un sang impur abreuve nos sillons (...). Quoi ! Ces cohortes étrangères feraient la loi dans nos foyers ! (...) Tout est soldat pour vous combattre. S’ils tombent, nos jeunes héros, la terre en produit de nouveaux (...). »

En incluant la Marseillaise dans les apprentissages obligatoires de l’école primaire, le gouvernement donne une vision plutôt inquiétante de la formation civique des jeunes, contraire à ce que l’on est en droit d’attendre de l’éducation.

Il ne tient pas compte des réticences, de l’hostilité de nombreux parents qui ne se reconnaissent pas dans la rhétorique brutale et guerrière de l’hymne national et qui, jusqu’à plus ample informé, restent les premiers responsables de l’éducation de leurs enfants.

La Marseillaise, par la violence et le fanatisme de ses paroles, est en parfaite opposition avec les valeurs de tolérance, de non-violence, de respect des autres, d’ esprit critique, valeurs qui demeurent les fondements de l’éducation et que les enseignants s’évertuent à transmettre à leurs élèves.

On ne peut accepter que, dans un monde où la guerre fait des ravages, chez nous, dans nos écoles, la guerre soit magnifiée par de tout jeunes enfants à qui les programmes scolaires feraient chanter « Aux armes, citoyens », oubliant ainsi les milliers d’enfants qui meurent à cause des armes.

On ne peut accepter, à une époque où le racisme, la xénophobie, le rejet de l’autre constituent une lourde menace pour la vie en société, que l’intégration d’un jeune ne puisse se réaliser que dans une entité nationale qui s’érige sur la distinction entre sang pur et « sang impur » et qui exigerait de ses enfants qu’ils apprennent à verser le « sang impur ». Le rôle de l’école est d’ouvrir sur le monde, non de dresser des barrières artificielles entre les individus.

On ne peut que déplorer que, sur un sujet qui touche au libre-arbitre, à la morale personnelle, le gouvernement ait choisi d’imposer à chacun par la force, de façon règlementaire, une croyance partisane, une sorte de  dogme révélé qu’on ne soumet jamais à la discussion, bafouant ainsi la plus élémentaire des libertés de conscience. Ce faisant, la Marseillaise est contraire au principe fondateur de la république. Son apprentissage obligatoire s’assimile à un bourrage de crâne.

En démocratie, lorsqu’une loi, un règlement heurtent aussi brutalement ceux à qui ils s’adressent, ils perdent toute légitimité. Il est même parfaitement légitime d’y désobéir.

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25 juillet 2005

Chiche, Sarkozy ?

Trois jeunes ont été interpelés pour avoir lancé une bouteille d’acide chlorhydrique dans la cour d’une école juive du 18e arrondissement. Quelle aubaine pour Sarkozy qui, depuis 2 jours, ne s’était plus montré à la télé : « Je n’ai pas l’intention d’accepter la moindre parole qui serait de nature raciste ou antisémite. Je ne connais qu’une stratégie, celle de la tolérance zéro : ne rien accepter et sanctionner tout de suite ».

On attend avec impatience que Sarkozy répéte ces propos à l’adresse de sa police, dont les bavures et dérapages racistes sont en croissance exponentielle. La tolérance zéro pour les flics racistes ? Chiche, Sarkozy !

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22 juillet 2005

La pédagogie plutôt que l'armée

Dernière lubie du pouvoir pour tenter de remédier au chômage des jeunes : le service militaire adapté (SMA). Des volontaires de 18 à 21 ans recevraient donc dans des casernes désaffectées une formation débouchant sur un emploi. On rêve !

Tout cela serait assuré par d’anciens militaires rémunérés (leur retraite ne leur suffit pas ?) mais aussi par des enseignants détachés de l’Education nationale : l’Education nationale, qui supprime à la rentrée 3000 postes d’enseignants dans le secondaire, trouve néanmoins le moyen de refiler des profs à l’armée. Le montant de ce projet s’élève à 480 millions d’euros par an, un « stagiaire » à lui tout seul coûtant 24 000 euros au contribuable ! Rien de moins. Il faut dire que l’armée, elle, ne manque pas de moyens : plus de 43 milliards d’euros pour la présente année, un budget en hausse constante depuis plusieurs années, alors que dans le même temps, tous les autres secteurs doivent se serrer la ceinture.

Au-delà de la prétention de l’armée d’assurer une fonction socio-éducative pour laquelle elle n’a ni compétence ni légitimité – éduquer un jeune, ce n’est quand même pas la même chose que lancer des missiles – il y a tout lieu de s’inquiéter de cette orientation qui se développe aujourd’hui, pour laquelle la remédiation à l’échec solaire ne pourrait se faire qu’en dehors de l’école, dans des structures, des institutions de type plus ou moins coercitif, voire carcéral (cf les centres « éducatifs » fermés ou ces mystérieux « internats urbains » qui font tant saliver Sarkozy), en feignant d’ignorer la dimension pédagogique de l’éducation. Lorsqu’on arrive à 18 ans, l’échec scolaire et social remonte à loin en arrière ; bien qu’il soit détecté le plus souvent dès l’école primaire, on constate que le système scolaire ne se donne par les moyens de le traiter à la source. Et pourtant, les solutions sont connues depuis longtemps : une pédagogie adaptée à l’élève, des contenus, des programmes scolaires renouvelés, un climat d’établissement fondé sur la confiance et la responsabilisation des jeunes sont les garants d’une scolarisation réussie.

La loi Fillon s’est refusée à une rénovation pédagogique dont l’Education nationale a pourtant grand besoin. L’intervention de l’armée comme ultime recours aux problèmes de la jeunesse relève de la supercherie la plus grossière. Les enseignants qui, massivement, semblent avoir cautionné l’immobilisme du ministre, se contentant de protester à la marge sur des questions mineures, devraient quand même se méfier : si un jour, dans ce pays, les jeunes devaient être mis au pas, le tour des profs viendrait sans doute peu après, comme pour le reste de la société.

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17 juillet 2005

Rafle du Vel' d'Hiv' : détournement de mémoire

63e anniversaire de la rafle du Vel’ d’Hiv'.

Aujourd’hui, de Villepin appelle – sans rire – au « devoir de mémoire ». Ma mémoire à moi me rappelle que la rafle de 1942 était le fait de la police française, des autorités françaises, sous le regard complaisant des populations françaises ; que cette rafle avait été préparée, de longue date, par le fichage systématique mené par les préfets de la république.

Aujourd’hui, la police française, les autorités françaises, les préfets de la république sont à l’œuvre contre les immigrés, les sans-papiers : fichage, harcèlement, rafles, camps d’internement, centres de rétention, expulsions brutales, injures racistes. Des milliers de gens traités comme des bêtes, sous les applaudissements du bon peuple de France, héritier des « héros » de la Résistance. Et, Sarkozy de surenchérir : la chasse aux immigrés comme argument électoral. Il peut être sûr de lui, Sarkozy, une large majorité de l’opinion étant d’avis qu’il y a trop d’étrangers en France, comme on pensait, autrefois, qu’il y avait trop de Juifs en France.

Certes, l’histoire ne se reproduit jamais deux fois à l’identique et, si Sarkozy n’est pas Hitler, on aurait tort d’oublier que la shoah n’est pas imputable au seul Hitler : il y eut le donneur d’ordres, les dociles artisans et des millions de braves gens qui avaient autre chose à penser, autre chose à voir, également. Un petit peu, quand même, comme aujourd’hui.

Certes, l’histoire ne se reproduit jamais deux fois mais moi, ce qui me dérange, c’est de voir un pays commémorer la rafle du Vel’ d’Hiv’ ou la fin du nazisme, alors que dans le même temps, ce pays s’acharne sur  des individus dont le seul crime est d’être des étrangers. Il y a là comme un détournement de mémoire ; un peuple aussi prompt à commémorer doit avoir mauvaise conscience, ou quelque chose à cacher.

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15 juillet 2005

Blasphème

62% des Français seraient donc favorables à une sanction pénale maximale de 6 mois de prison et 7500 euros d’amende en cas d’outrage au drapeau national et à la Marseillaise (sondage CSA, 21-22/06/05). Ceux qui n’ont pas encore compris à quel point la nation est un concept totalitaire pourront toujours méditer ces chiffres.

Sous l’Ancien Régime, le blasphémateur avait la langue tranchée. A l’époque, l’outrage constitutif du blasphème portait sur la religion ; aujourd’hui, sur la nation st ses symboles. L’humanité a-t-elle vraiment progressé ?

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5 mois de prison

Dieu merci, ce n’est pas encore à L*** que sévissent ces mauvais juges à qui il faut faire « payer leurs fautes ». Ici, les juges savent encore qui est leur maître et que leur toge noire est d’abord au service du pouvoir.

Il y a quelques jours, les forces de l’ordre conduisent au tribunal un individu qu’ils viennent d’interpeller suite à un différend familial. « Il nous a bousculés, Monsieur le juge », viennent pleurnicher les pandores. Bousculer des forces de l’ordre ? La société ne saurait tolérer un tel scandale ! Le dangereux délinquant est aussitôt jugé selon la procédure du plaider-coupable. Aucune enquête, donc.  Les affaires des HLM des Hauts-de-Seine, des fausses factures des lycées d’Ile-de-France, des faux électeurs ou des frais de bouche présidentiels, elles, traînent en longueur depuis 10 ans ; souvent jusqu’à prescription. Quant à notre brave président, on sait qu’il est au-desssus des lois. Pour notre homme, par contre, la sanction tombe sur l’instant : 5 mois fermes. Incarcération immédiate. L’individu est conduit à la maison d’arrêt de L***, déjà surpeuplée, où 130 détenus s’entassent dans 56 cellules.

5 mois de prison pour avoir « bousculé » des flics : à L***, la justice cogne dur sur les petits. On arrête, on ne juge même plus, on condamne, on conduit en prison. A terme, pour améliorer le rendement, on pourrait suggérer que les forces de l’ordre conduisent directement l’interpelé en prison, sans passer par la case tribunal, qui , de toutes manières, tend à devenir une annexe du commissariat. Patience, ça viendra.

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14 juillet 2005

Histoire officielle, morale d'état

Si la loi du 23 février dernier, exigeant que le « rôle positif » de la colonisation soit enseigné dans les établissements scolaires, a eu pour mérite de susciter un débat sur l’ambition des parlementaires d’écrire l’histoire, il faut reconnaître que – du moins jusqu’ à présent – seul un petit nombre d’historiens, et encore moins d’enseignants, se sont montrés concernés par le sujet mais aussi que le champ de la polémique en est resté très fâcheusement limité.

Que le passé colonial fasse mal à une certaine idée de la France n’est pas une découverte : la brutalité de la conquête, la nature fondamentalement oppressive et répressive du système colonial, les guerres de décolonisation, autant de gifles à ce que l’on appelle communément l’honneur national. Il est bon que ce passé soit rappelé.

Toutefois, se limiter à dénoncer le seul passé colonial, en oubliant tout le reste, conduit à une impasse. Car, ce faisant, on oublie tout simplement que la mémoire coloniale est inséparable de la mémoire nationale, l’une n’allant pas sans l’autre ; c’est au nom de la France que l’on colonisait, c’est au nom de la France que l’on exploitait l’indigène, c’est un nom de la France que l’on torturait en Algérie. Fondamentalement, remettre en cause l’épisode colonial, c’est remettre en cause la France elle-même et ça, bien peu sont disposés à l’accepter.

La nation n’a aucune réalité tangible, c’est une création imaginaire, construite arbitrairement selon les principes du « mythe »[1]. Celui-ci est un mythe doublement dangereux, car, non seulement, en dessinant  des frontières artificielles, il tend à dresser les individus les uns contre les autres mais également, il est lié à une volonté éducative très forte dirigée vers les enfants des écoles chez qui, comme on le sait, il faut au plus tôt, afin qu’elle s’incruste davantage encore, faire naître ce que les programmes scolaires appellent une « conscience nationale ». Or un mythe ne saurait être entaché d’aucune tare ; le grand récit de l’histoire de France, qui constitue aujourd’hui encore le fondement de la culture historique scolaire, reste toujours très attaché aux « grands hommes » qui font partout le bien – même si, le plus souvent, ils font la guerre – à la mission civilisatrice de la France, à son rôle pionnier pour les droits de l’homme, davantage d’ailleurs sur le papier que dans la réalité. Pas question de salir cette image par l’évocation du travail forcé en Afrique, des massacres de Sétif ou des ratonnades policières de Charonne. L’occultation du passé colonial de la France, comme ce fut d’ailleurs le cas pour l’histoire de Vichy et de la collaboration, est inhérente au principe même d’histoire de France, selon lequel le beau doit l’emporter sur le vrai, le noble sur l’ignoble. Pour forger chez l’enfant un sentiment d’appartenance à une collectivité nationale, il faut nécessairement taire les crimes et les horreurs commis en son nom.

Parce qu’elle s’apparente davantage à une croyance religieuse avec un dogme révélé, ses cantiques – l’hymne national – des vérités incontestées jamais soumises à la libre critique, l’adhésion à la nation est susceptible de réelles dérives ; croire à la nation, comme d’autres croient en dieu, implique qu’on l’aime de façon irraisonnée, quelles qu’en soient les tares. De la sorte, l’école est amenée à former des sujets soumis et obéissants ou indifférents, plus que des citoyens conscients et responsables.

« L’état n’a pas à dire comment enseigner l’histoire », explique Pierre Vidal-Naquet, dans sa condamnation de la loi du 23 février[2]. Certes, mais c’est pourtant une vieille tradition que les hommes politiques au pouvoir, en France, interviennent directement dans les programmes scolaires, sans jamais susciter beaucoup d’opposition. Sans remonter jusqu’aux manuels patriotiques de la IIIe République, on ne peut s’empêcher d’évoquer l’irruption brutale et sans nuance dans la rédaction des programmes d’histoire, de J.-P. Chevènement, ministre de l’Education nationale il y a vingt ans maintenant. Alors que les années précédentes avaient vu une timide ouverture au monde de l’histoire scolaire, une remise en cause de l’histoire-batailles, c’est à lui que l’on doit le retour en force du fait national, de la chronologie fondée sur les guerres et les dynasties, de l’inénarrable galerie de portraits des « grands héros de l’histoire de France », de Clovis à de Gaulle, en passant par Charles Martel et Jeanne d’Arc. C’est ce même ministre, qui, toujours sans se soucier des opinions, des sensibilités et des valeurs de chacun, nécessairement diverses en démocratie, avait ajouté comme objectif à l’éducation civique celui de former les collégiens à « l’esprit de défense » ; comprenez que les programmes d’éducation civique touchant à la guerre et à l’armée, ainsi qu’une partie des épreuves écrites du brevet des classes de 3e reflètent exclusivement le point de vue des autorités militaires. Autrement dit, des parents désireux d’élever leur progéniture dans une morale pacifiste et non-violente sont priés de s’incliner. Curieux, soit dit en passant, de voir comment l’institution scolaire, si prompte à évoquer la neutralité de l’école à propos des signes religieux, s’essuie les pieds sur la plus élémentaire des libertés de conscience quand ça lui chante.

L’état n’a pas à dire comment enseigner l’histoire, ni la morale et c’est pourtant ce qu’il fait depuis longtemps. Qu’une poignée de parlementaires décide, un vendredi soir, à la sauvette, d’imposer l’apprentissage de la Marseillaise à toutes les écoles primaires, que des hommes politiques suggèrent de la faire chanter obligatoirement par tous les établissements au moins une fois par semaine (M. Charasse, sénateur socialiste, M. Vallini, député également socialiste...) négligeant les sentiments infiniment respectables de parents, d’enseignants, d’éducateurs, d’élèves, qui ne se reconnaissent pas dans l’exaltation du sang impur, des armes ou des drapeaux,  tout cela résulte d’une tendance lourde qui dépasse largement l’histoire du fait colonial : en France, l’histoire officielle et la morale d’état sont une réalité quotidienne du système éducatif. Et ça, c’est un vice rédhibitoire.

[1] Suzanne CITRON, Le mythe national, 1987.

[2] Libération, 14 avril 2005.


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06 juillet 2005

Sarkozy et le petit gitan

C’est une chance qu’il soit là, Sarkozy, à veiller nuit et jour sur notre sécurité. Hier, il a déniché un nouveau criminel de grande envergure : un petit gitan de 14 ans, responsable, a-t-il tenu à préciser, de 10% de la délinquance commise à Tarbes en 2004. Comme le nombre total de crimes et délits s’élève, pour cette même ville, à 10110, ce petit dur est donc responsable à lui tout seul de 1010 délits, pour la seule année écoulée... Le journaliste qui interviewait Sarkozy n’a même pas osé lui faire remarquer à quel point ce chiffre était ridicule et à quel point Sarkozy lui-même était ridicule de se lancer ainsi devant micros et caméras dans une chasse à l’enfant (au singulier), un enfant qui, déjà, par deux fois, a tâté de la prison et des centres éducatifs fermés.

L’arrestation de ce dangereux criminel aura sans nul doute rassuré nos braves concitoyens des régions méditerranéennes, vous savez, ces régions où un électeur sur deux vote Le Pen. Comme chaque année à pareille époque, leur région est en flammes, on manque de pompiers, de matériel, on manque de tout pour faire face aux incendies mais personne ne songe à demander des comptes aux autorités de leur impéritie. Hier, justement, seuls quatre Canadair étaient disponibles pour tout le Sud de la France, alors que le risque d’incendie est à son maximum (Libération, 06/07/05). L’armée de l’air n’aurait-elle pas pu venir les épauler, elle qui dispose de superbes Rafale à 100 millions d’euros l’unité ? Il suffirait de remplacer les missiles par des bassines d’eau (c’est un ingénieur en aéronautique qui vous le dit...). Il est vrai qu’avec un budget militaire de 43 milliards d’euros rien que pour la présente année, on a de quoi s’en offrir, des bombardiers, des missiles et des porte-avions.

Et tant pis pour la protection des citoyens, ce qu’on appelle communément la protection civile. Au fait, le responsable de la protection civile, ce n’est pas Sarkozy, déjà ? Sarkozy, qui vient d’arrêter un petit gitan de 14 ans, à Tarbes. Dormez tranquilles, braves gens du Var, des Alpes-Maritimes et d’ailleurs, Sarkozy veille sur vous.

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