29 décembre 2005
Pour Mamadou, 8 ans...
Pour expliquer l’influence de Le Pen sur la société française, une idée fréquemment mise en avant consiste à en attribuer la responsabilité à la paupérisation, au chômage, aux questions d’insécurité vues sous l’angle étroit de maintien de l’ordre policier. Le dernier sondage TNS Sofres sur « L’image du FN dans l’opinion » (rapidement évoqué dans Journal d’école du 15/12/2005) conduit pourtant à infirmer cette vision, à vrai dire confortable pour beaucoup : il suffirait donc de réduire le chômage, de faire régner l’ordre dans les banlieues, de remplir encore davantage les prisons pour faire disparaître le spectre de l’extrême-droite. Les chômeurs et les pauvres, tous ceux qui s’inquiètent pour leur avenir, constitueraient donc le gros de l’électorat lepeniste. Mais pourtant, que dit ce sondage ? Outre la prépondérance, dans cet électorat, des retraités ou des classes d’un certain âge, c’est-à-dire qui n’ont plus vraiment lieu de redouter de perdre leur emploi, on observe que le thème de l’insécurité, par exemple, n’intervient que très à la marge parmi les motivations des sondés : seuls 26% « approuvent les prises de position de Le Pen sur la sécurité et la justice » , 34% réclament le rétablissement de la peine de mort (contre 61% en 1988). Ce n’est manifestement pas de Le Pen que les Français espèrent la prospérité et la tranquillité publique. Mais qu’attend-on alors dans ces conditions ? C’est tout bête : la défense des « valeurs traditionnelles de la France » que 73% des Français affirment trouver à l’extrême-droite.
Si les sondés auraient sans doute bien du mal à s’expliquer sur les valeurs en question, à leur donner un semblant de contenu, il est clair que le vote Le Pen est très massivement le résultat de mentalités, d’un état d’esprit, de façons de penser qui privilégient avant toutes choses, l’attachement à un pré carré où l’on serait chez soi entre Français : 40% pensent qu’ « on ne se sent plus chez soi en France », 53% que « la construction de l’Europe est une menace pour l’identité de la France ». Que l’on commence d’abord par nous dire ce qu’est l’identité de la France ! Ce n’est pas en légitimant ce fantasme identitaire, en le parant d’attibuts prétendument républicains, que l’on peut espérer contrer l’extrême-droite dont c’est là la valeur suprême. L’école, en privilégiant dans la formation morale et intellectuelle des enfants l’acquisition d’une « conscience nationale », en particulier par les programmes scolaires centrés sur l’histoire de France à l’exclusion de tout le reste, porte une responsabilité majeure dans la persistance du vote Front national. La Marseillaise rendue obligatoire à l’école primaire par un député d’extrême-droite, n’est pas d’une nature différente de celle que l’on entend chantée avec ferveur dans les meetings lepenistes.
Je dédie ce dernier message de l’année à Mamadou, un petit malien de 8 ans, que la police de Sarkozy vient de renvoyer brutalement, tout seul, à Bamako, alors que sa mère était venue l’attendre à l’aéroport (Le Monde, 29/12/2005). L’argument des flics laisse sans réaction : « Nous ne faisons pas la différence entre un enfant tentant d’entrer illégalement en France et tout autre immigré irrégulier (...). Nous appliquons la loi ». Les policiers de Sarkozy, voilà au moins des gens qui font honneur aux « valeurs traditionnelles de la France » chères à Le Pen...et à 73% de Français.
19 décembre 2005
Esclavage et colonisation dans les programmes scolaires
A ma connaissance et sauf erreurs ou oublis involontaires , les questions de l’esclavage et de la colonisation sont évoquées dans les programmes scolaires selon les modalités décrites ci-dessous. Les passages entre guillemets sont tirés de différents Bulletins Officiels de l’EN consultables sur le site du ministère.
ECOLE ELEMENTAIRE
cycle 3
Du début des temps modernes à la fin de l’époque napoléonienne – L’époque des découvertes : « la planète désormais accessible mais l’apparition d’une nouvelle forme d’esclavage ».
COLLEGE
classe de 5e
Les grands voyages de découvertes et maritimes – « La destruction des civilisations amérindiennes et la constitution des premiers empires coloniaux font l’objet d’une étude synthétique »
classe de 4e
" La comparaison de cartes du monde en 1815 et en 1914 permet de mettre en évidence le phénomène colonial, sans entrer dans les détails chronologiques mais en évoquant les multiples raisons qui rendent compte de l’expansion mondiale des puissances industrielles, les formes diverses de cette expansion et les tensions internationales qu’elle suscite ».
classe de 3e
Les principales étapes de l’évolution des relations internationales depuis 1945 (monde bipolaire, décolonisation...).
LYCEE
classe de seconde
Les fondements du monde contemporain – La Révolution et les expériences politiques en France jusqu’en 1851 : « Une attention particulière est accordée à l’exclusion persistante des femmes dans la vie politique et à la difficile abolition de l’esclavage ».
classes de première ES et L
Le monde, l’Europe, la France du milieu du XIXe siècle à 1945 – L’Europe et le monde dominé : échanges, colonisation, confrontation : « on s’interroge sur les causes de l’expansion européenne et la diversité des formes (économiques, politiques, culturelles). Cette expansion est un phénomène complexe : elle rencontre des résistances, elle nourrit des échanges et influe sur les cultures européennes ».
classes de terminales L et ES
Le monde, l’Europe, la France de 1945 à nos jours – Le monde de 1945 à nos jours : « on analyse l’émancipation des peuples dominés, les difficultés économiques et sociales auxquelles les états nouvellement indépendants sont confrontées ». La France de 1945 à nos jours : « on présente l’enjeu de la décolonisation ».
classe de terminale S
Le monde contemporain – Colonisation et indépendance : « ce thème englobe la période qui va du milieu du XIXe siècle aux années 1960. Il permet d’étudier un phénomène majeur de l’histoire humaine, sinon dans sa totalité, du moins sur une durée significative. On présente les grands traits des conquêtes coloniales, l’organisation des empires, les modalités de la présence et de l’influence européenne, les modes d’exploitation économique ».
Observations
L’histoire de la colonisation, si elle n’est pas absente des programmes scolaires, intervient tardivement dans le cursus des élèves :
- rien à l’école élémentaire : pour les enfants, le Maghrebin, c’est toujours le méchant Sarrasin vaincu par Charles Martel ou le fourbe des Croisades.
- En collège, la constitution des « premiers empires coloniaux », évoquée très rapidement en fin de 5e (le plus souvent, dans les derniers jours de juin...) porte essentiellement sur les empires espagnols et portugais. Le « phénomène colonial » est étudié en 4e sous l’angle singulièrement réducteur des « raisons qui [en] rendent compte », ce qui tend à privilégier le point de vue du colonisateur tel que l’exprime alors, par exemple, Jules Ferry dans son discours sur les « races supérieures [qui] ont le devoir de civiliser les races inférieures » (28 juillet 1885). En 3e, les guerres de décolonisation prennent place dans le contexte limitatif de la guerre froide.
- Ce n’est finalement qu’à partir de 15-16 ans, en lycée, que l’élève est mis en contact avec la colonisation, mais essentiellement sur une période tardive de l’histoire, du milieu du 19e siècle aux années 1960.
Ce choix de programmation permet de pointer deux lacunes de taille : l’absence quasi totale dans le cursus scolaire de la traite des Noirs et, plus généralement de l’esclavage ; rien sur le Code noir (Colbert, 1685), sur le commerce triangulaire, rien non plus sur la situation des Antilles. Les élèves de 4e sont sans doute bien surpris d’apprendre qu’en 1848 Victor Schœlcher abolit un esclavage qu’on leur avait caché jusque là... Plus fondamentalement, ces tentatives partielles et disparates d’enseigner la colonisation à l’école butent sur l’occultation absolue (mise à part une très brève incursion du côté des Amérindiens en classe de 5e) de l’histoire des continents et des peuples dominés : les élèves français quittent le système scolaire sans avoir la plus petite connaissance des civilisations millénaires d’Afrique ou d’Asie. Une sensibilisation des enfants, un éveil aux mondes autres qu’européens éviterait pourtant les fantasmes racistes et constituerait sans doute, mieux qu’une loi ou un arsenal inutilement répressif, un salutaire contrepoison aux ratiocinations délirantes sur « les aspects positifs de la colonisation ».
16 décembre 2005
Excellence ?
Le débat sur l’intégration des « bons élèves » de ZEP dans les lycées d’ « excellence » (observez bien les guillemets) est un de ces débats-bidons dont raffolent les médias et les politiciens toujours aussi ignorants des questions éducatives. En ce qui concerne les médias, je vais quand même faire une exception avec Libé d’aujourd’hui et l’éditorial de Gérard Dupuy qui m’a piqué mes idées. Et comme, ce soir, je commence un peu à saturer, je m’en vais citer quelques extraits :
« Parmi les diverses attitudes d’esquive, la fuite en avant est la plus prisée par les esthètes à cause des gestes élégants qu’elle permet. Un exemple typique de cette astucieuse échappatoire peut être trouvé dans l’ardeur et le léger gâtisme avec lesquels on fait semblant de prendre quelques lycées des beaux quartiers parisiens pour mètre étalon d’un enseignement de qualité. Face à l’ampleur des questions, notamment pédagogiques, soulevées par les émeutes du mois dernier, ce prurit élitiste est du même tonneau que, à l’autre extrême de la réalité scolaire, la chasse à la « méthode globale qui rend dyslexique » (et sourd, c’est prouvé) [...] ».
Un journal qui écrit de si bonnes choses ne peut pas être un mauvais journal. Je vais peut-être finir par m’abonner.
15 décembre 2005
"Merci au non de gauche" : ça se confirme...
Elle continue sa progression, la bête immonde. Le dernier sondage TNS-Sofres montre à quel point les idées du Front national ont progressé dans l’opinion (Le Monde, 14/12/2005). Ils ne sont plus que 39% à trouver « inacceptables » les idées de Le Pen ; près d’une personne sur quatre se dit « tout à fait d’accord » ou « assez d’accord » avec ses idées ; 63% estiment qu’ « il y a trop d’immigrés en France ». Comment en irait-il autrement alors que Sarkozy et d’autres avec lui ont repris à leur compte et popularisé les obsessions de l’extrême-droite ? Mais on remarque également que les avis positifs concernant la position du FN sur la construction de l’Europe ont bondi en deux ans de 13 à 19% et que 45% des sondés estiment que « l’Europe est une menace pour l’identité de la France ». L’europhobie comme moteur de la lepénisation de l’opinion, ça n’est pas une hypothèse gratuite mais une certitude. On me permettra de faire remonter sur ce Journal d’école un message que j’y avais posté le 22 mai 2005, en pleine campagne referendaire :
Merci au non de gauche
« Quel que soit le résultat du referendum, on peut dès à présent rendre hommage au non de gauche, à ses hérauts, à ses chefs, grands et petits, pour leur forte contribution à l’émergence d’un monde nouveau, d’un monde meilleur.
Merci au non de gauche pour avoir remis au goût du jour, avec les plombiers polonais, les vieilles rengaines sur les étrangers qui viennent manger le pain des Français.
Merci au non de gauche, en ravivant les vieilles craintes, les méfiances, les fantasmes sur les Polacks, de nous avoir replongés un siècle en arrière, lorsqu’on se gaussait de la même façon des Ritals et des Espingouins. Pour les Juifs, ça viendra un peu plus tard...
Merci au non de gauche pour avoir relooké, donné une nouvelle apparence au racisme, à la bêtise et à la xénophobie, dans un pays toujours tenaillé par ses vieux démons.
Merci au non de gauche pour la légitimité nouvelle apportée aux pitreries de de Villiers, que plus personne ne prenait au sérieux, même en Vendée, aux rodomontades franchouillardes de Chevènement, notre Déroulède de gauche.
Merci au non de gauche pour la crédibilité renforcée de Le Pen, qui peut toujours se rêver président : comment refuser sa confiance à un bien brave homme qui, sur l’Europe, a, depuis longtemps, avec une belle constance, préfiguré le non de gauche ?
Merci au non de gauche, pour avoir, derrière le thème de l’exception française, donné un nouveau lustre à l’orgueil national.
Merci au non de gauche pour le messianisme du peuple élu...en attendant la race des seigneurs.
Merci au non de gauche pour la démolition programmée, au nom de cette mystification qu’est « l’Europe des peuples », d’une Union européenne, seule véritable idée nouvelle d’un sinistre XXe siècle.
Merci au non de gauche de nous ramener sous peu à l’Europe d’avant l’UE, l’Europe des années 40.
Merci au non de gauche pour le mépris manifesté à l’égard de tous ces peuples d’Europe centrale ou de l’Est, qui, après avoir connu des décennies de dictature, avaient cru pouvoir nous demander un peu de bienveillance.
Merci au non de gauche pour le découragement et la détresse que fera naître, aux alentours de Sarajevo, la disparition d’une Europe, foyer de paix.
Pour tout cela, merci, encore merci au non de gauche. »
Le non de gauche, c’était il y a maintenant près de sept mois ; on nous avait promis que le rejet de la constitution européenne serait comme le début du printemps, comme une commotion qui réveillerait les peuples endormis. Le peuple français s’est certes réveillé mais avec lui tous ses mauvais penchants et le grand soir s’est donné des couleurs de peste brune.
14 décembre 2005
Des historiens à mémoire courte
Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet, on veut bien, leur vie, leur œuvre parlent pour eux mais pour les autres, on a des doutes : une vingtaine d’historiens viennent de signer une pétition « pour l’abrogation des articles de loi contraignant la recherche et l’enseignement de l’histoire » (Libération¸13/12/2005). Dans le colimateur de ces historiens célèbres et à la mode, la loi sur les effets positifs de la colonisation ; si la cause est louable, l’argumentation est incomplète et les motivations douteuses. Contrairement à ce que le débat médiatique voudrait faire croire, l’article 4 de la loi du 23 février 2005 ne résulte pas, ou pas uniquement, d’une dérive raciste ou populiste de quelques députés à la chasse aux voix mais il s’inscrit dans ce qui a toujours constitué un dogme intouchable de l’enseignement de l’histoire à l’école : l’édification chez l’enfant d’une conscience nationale à partir de programmes officiels centrés quasi-exclusivement sur l’histoire de France. Histoire nationale et histoire coloniale sont intimement liées (voir sur ce blog, Histoire nationale, histoire coloniale¸30 octobre 2005), la colonisation , comme l’esclavage, ne sont pas des accidents de l’histoire de France, ils en sont la matière même : l’histoire hagiographique nationale, qui sert aujourd’hui encore de support, de repère à l’enseignement de l’histoire, est incompatible avec tout ce qui est susceptible de faire tache sur l’image d’Epinal, comme, justement, la colonisation et l’esclavage que, pour ces raisons, on préfère taire. Enseigner les aspects positifs de la colonisation prend parfaitement sa place dans un récit mythique qui va de Clovis à de Gaulle, en passant par Charles Martel et Jeanne d’Arc. Et lorsque Bugeaud fait la conquête de l’Afrique du Nord, il n’est après tout que le continuateur de Godefroy de Bouillon ou de Saint Louis, nos grands héros dont on continue de farcir la mémoire des enfants.
De quoi, alors, se plaint-on ? La main sur le cœur, nos historiens affirment : « L’histoire n’est pas une religion. L’histoire n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous [...). L’histoire n’est pas la morale. L’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner [...] ». Certes, mais pourquoi, alors, la plupart des signataires de cet appel n’ont-ils jamais remis en cause le « dogme », le « tabou », la « religion » que constitue l’histoire nationale, surtout dans sa transcription scolaire ? On s’étranglerait presque de voir dans la liste le nom d’Alain Decaux, chantre de l’histoire nationale devant l’éternel, vous savez bien, ce Decaux qui, en 1979 dans le Figaro magazine ( !) poussait son cri primal : « on n’apprend plus l’histoire à vos enfants ! », bientôt repris par une cohorte large, très large où se faisaient entendre Michel Debré, Max Gallo, Jean-Marie Le Pen et beaucoup d’autres. C’est Decaux, avec la collaboration d’une bonne partie de l’école historique française, qui fut à l’origine du grand retour de l’histoire de France à l’école au début des années Mitterrand[1]. Ce sont ces mêmes historiens que l’histoire scolaire, l’histoire officielle, l’histoire d’état, n’ont jamais rebutés, qui, aujourd’hui, soutiennent que « dans un état libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique ». Nos braves historiens ont décidément la mémoire courte. Au milieu des clameurs actuelles, on attend toujours que s’élève une voix pour condamner l’article 26 de la loi du 23 avril 2005, reprenant un amendement voté dans des conditions tout à fait identiques à celui touchant au rôle positif de la colonisation : un vendredi soir à la sauvette, à l’instigation d’un député d’extrême-droite. On ne se souvient plus ? La loi du 23 avril 2005, c’est la loi Fillon, l’article 26, c’est celui qui impose l’apprentissage de la Marseillaise dans les écoles primaires. Que l’exaltation de la nation à travers son hymne trouve un débouché dans la glorification de l’œuvre coloniale de la France, est-ce vraiment surprenant ?
[1] Sur cet épisode, voir, par exemple, Suzanne CITRON, « Mes lignes de démarcation », p. 315-317.
08 décembre 2005
Casernes de la république, république de caserne.
Le problème avec la rubrique « courrier des lecteurs » d’un quotidien, c’est qu’on ne sait jamais si elle reflète le point de vue du lecteur lambda, celui du responsable de la rubrique en question ou même la ligne générale de la rédaction. Parce que réserver plus d’une demi-page au courrier de Michel Arrouays (Libé, 08/12), avec un titre d’un centimètre de haut, « Salutaire service militaire », ça doit nécessairement vouloir dire quelque chose sur le journal hébergeur.
Pour Michel Arrouays, les émeutes urbaines de novembre sont la conséquence directe de la suppression du service militaire. Et le lecteur en question, d’y aller sans complexe de son couplet sur le mythe du service militaire, « creuset de l’intégration nationale (...), opportunité de cohésion sociale (...) », l’armée conduisant « au développement de l’entraide [et à la construction du] lien avec son prochain ». Propos que l’on retrouve sous des formes voisines aussi bien chez certains militants d’extrême-gauche que chez Le Pen ou de Villiers. Peu importe d’ailleurs que les émeutiers aient été très majoritairement beaucoup plus jeunes que les conscrits d’autrefois et donc que le maintien du service militaire n’aurait rien changé aux événements, à moins d’imaginer – certains y songent, à vrai dire – un service militaire obligatoire à 16 ans, voire à 14 ans. Des casernes pour enfants, en quelque sorte. Plus fondamentalement, derrière ce fantasme de la caserne comme lieu d’éducation civique, se retrouve toujours cette critique d’un système scolaire qui ne jouerait plus son rôle d’intégration sociale.
Mais d’intégration à quoi ? Arrivés à l’âge de 20 ans, les jeunes ont passé environ quinze années de leur vie dans une école qui leur a appris, non seulement à lire, écrire, compter et beaucoup d’autres choses mais aussi à vivre en société, à découvrir la vie, le monde, à s’ouvrir à l’autre. Et même si, dans tous ces domaines, l’école n’est pas sans reproches, on aimerait quand même savoir ce que la caserne offre de mieux, elle, en termes d’intégration. Certes, à la caserne on apprend à marcher au pas, à obéir aux aboiements de l’adjudant, on s’initie à la vie d’homme, de vrai Français, par les beuveries de chambrée, les rites de bizutage, les gaudrioles machistes. Tout ce que l’école ne fait pas, donc, et que la caserne fait tellement bien. Mais surtout, à la caserne, on apprend à faire la guerre, c’est-à-dire qu’on apprend à tuer ou se faire tuer sur ordre, sans discussion. Notre lecteur, qui ne se sent plus d’aise à l’évocation de la bataille de Valmy, aurait peut-être changé d’avis s’il avait visité le champ de bataille juste après, alors que la campagne, rouge de sang, résonnait encore du râle des mourants. Il trouverait peut-être le service militaire moins « salutaire », s’il avait à l’esprit les millions de morts de Verdun et d’ailleurs, tous fauchés en pleine jeunesse, sans qu’on leur demande leur avis, juste pour satisfaire les caprices des chefs et l’intérêt des marchands de canons. Dans l’histoire du monde, parce qu’il a fait périr des générations entières, le service militaire peut être considéré comme la plus criminelle des institutions humaines. Et c’est donc cela qu’on nous proposerait, pour revivifier la république ? La république s’accomode fort bien de la misère sociale, du chômage de masse, des ghettos urbains, du racisme, des violences flicardes, du populisme de politiciens carriéristes, tout ce qui, à des degrés divers, a préparé les émeutes de novembre et c’est donc la suppression par Chirac de la conscription – la seule bonne action qu’on puisse lui reconnaître – qui mènerait la république à sa perte ? Si c’était vraiment le cas, ce ne serait pas une grosse perte.
05 décembre 2005
Procès en diffamation contre TF1
Imagine-t-on un JT de 20 heures de TF1 au cours duquel le journaliste se permettrait quelque chose du genre : « La Mégane de Renault, c’est vraiment de la merde, tout ça parce que les ingénieurs de Renault sont nuls et incompétents » ? Evidemment, personne, chez Bouygues, n’oserait émettre un tel jugement qui conduirait son auteur et le responsable de la chaîne devant le tribunal, suite à la plainte en diffamation que le constructeur automobile ne manquerait pas de déposer.
Vendredi dernier, au JT de 20 heures de Bouygues-infos, on n’a rien dit sur la Mégane mais la « journaliste » de service a tenu les propos suivants : « ...jamais le niveau des enfants en lecture n’a été aussi bas (...), 30% des élèves de 6e ne savent ni lire ni écrire (...), les maîtres sont de plus en plus mal formés, etc ». Précisons tout de suite, mon honneur étant en jeu, que je ne regarde pas TF1 mais que cette nouvelle est tirée du Flash quotidien (05/12) de l’excellent Café pédagogique (www.cafepedagogique.net/) vers lequel on ne peut qu’orienter tout honnête homme désireux d’en savoir un peu plus long sur les questions éducatives. Loin de moi l’idée de vouloir polémiquer avec Bouygues-infos – comment diable pourrait-on polémiquer avec des cerveaux obstrués par le béton ? – mais il y a quand même matière à réfléchir devant l’arrogance et l’aplomb avec lesquels, depuis tant d’années, dès lors qu’il s’agit de l’école, les médias déversent leurs torrents d’âneries. Aucune enquête, aucune source, aucune référence, il suffit d’enfiler les énormités comme on enfile des perles. (En me relisant, je me dis que je n’aurai pas dû employer le mot « ânerie » : l’âne est un animal intelligent et sympathique). On sait que la « journaliste » en question a dû trouver ses références chez Brighelli ou Le Bris, à moins que ce ne soit dans une publication du FN, qui fait ses choux gras de ce thème de l’illettrisme, symbole de la décadence française.
Alors quand même, comme j’avais deux minutes devant moi – une minute pour chercher l’adresse de Télé-béton, une minute pour taper un courriel d’injures – j’ai surmonté mes réticences et fait connaître à la rédaction ma façon de penser. Après m’être allé laver les mains, je me suis dit que ce ne serait peut-être pas mal si d’autres faisaient la même chose : 10, 100, 1000 courriers, courriels, coups de fil d’injures, coups de pied au cul, dans un pays de 62 millions d’habitants, est-ce demander l’impossible ? Parce que ça commence à bien faire, de tous ces responsables de médias qui peuvent vomir n’importe quoi sur l’éducation sans que jamais les relents de leur vomissure ne leur reviennent à la figure. En attendant que de Robien dépose une plainte pour diffamation envers l’école. A moins que Me Vergès, en tombant sur ce message, ne m’indique la marche à suivre.
01 décembre 2005
L'école en otage
Que le ministère de l’Education ait quitté la rue de Grenelle pour la place Beauvau n’est pas en soi une découverte ; depuis des mois, Sarkozy et sa police ont cannibalisé des pans entiers de la vie en société : l’intégration, c’est leur domaine exclusif, l’émigration de même, la famille – surtout celles où l’on parle le « patois » arabe – cela va de soi et, bien évidemment, l’éducation. Quoique Sarkozy soit d’une ignorance crasse dans ce domaine, cela ne l’empêche pas de pérorer à longueur de temps sur des sujets pour lesquels il n’a ni compétence ni légitimité. Sa dernière tirade sur « l’échec des ZEP » est à mettre au même niveau que ses sorties sur la racaille ou les quartiers à nettoyer au karcher : mensonges, affabulations, contre-vérités grossières, tout cela martelé avec une telle insolence qu’elles passent pour réalités chez le téléspectateur-électeur. Mais surtout, une prédisposition lourde, obstinée, sans doute caractérielle et bien inquiétante chez un ministre d’état qui vise les plus hautes responsabilités politiques, à injurier, insulter tous ceux qui n’entrent pas dans sa clientèle.
Sur ce terrain de la manipulation politicienne, Sarkozy est aujourd’hui rejoint par de Villepin et tous les deux ont pris l’école en otage. Car il ne s’agit plus pour eux d’affronter les défis réels de l’éducation, de réfléchir à l’école d’aujourd’hui et de demain, mais simplement de détourner ce thème pour la seule satisfaction de leurs ambitions politiques : l’école au service de la carrière personnelle du chef de gouvernement et de son ministre de l’Intérieur. Et comme il s’agit avant tout d’attirer à soi les électeurs d’extrême-droite, les dégâts en termes de politique éducative sont à la hauteur : amalgamer dans un même assemblage, rien que pour effrayer le chaland, les émeutes urbaines, l’échec scolaire, la délinquance, le terrorisme, l’apprentissage de la lecture, la polygamie, l’immigration, tout cela relève de la supercherie la plus éhontée. La loi Fillon, adoptée sur le caprice de la seule UMP, marquait déjà un retour en arrière du système éducatif susceptible d’attirer les suffrages de quelques fâcheux/fachos électeurs ; une loi, à peine appliquée depuis la rentrée et déjà mise au rencard par ceux-mêmes qui l’avaient votée. Les élèves à problèmes éjectés sans ménagements dès 14 ans ou poussés plus ou moins volontairement vers ces fameuses écoles dites de la « seconde chance », en réalité des casernes où les jeunes, encadrés par des sous-officiers à la retraite, partagent leur temps entre marcher au pas et les parties de badminton (voir sur ce sujet un inénarrable reportage dans Ouest France, 28/11/2005), la crispation sur les bonnes-vieilles-méthodes-qui-ont-fait-leurs-preuves-à-l'époque-du-certif, la Marseillaise pour les gamins de 7 ans en guise d’initiation civique, l’évocation nostalgique du bon temps des colonies, voilà comment on entame, en France, le 21e siècle.
Lorsqu’ils ont estimé que l’enflure et l’injure avaient dépassé les limites, les jeunes sont descendus dans les rues. Les profs et les milieux éducatifs devraient-ils, eux, rester bras croisés devant l’enflure et l’injure ou bien se contenter de protestations platoniques à peine répercutées par les médias ? Force est de constater que le pouvoir ne comprend aujourd’hui que le langage de la rue ; aveuglé par son clientélisme, il méprise et ignore le débat, le dialogue, la parole de l’autre, fondements de la démocratie. Face à une opposition politique inexistante, face à des médias sous la botte, la rue resterait-elle le seul moyen de faire bouger les choses ? Si c’était le cas, on signale que le ministère de l’Intérieur, c’est place Beauvau, l’Hôtel Matignon, c’est 57 rue de Varennes ; pour les permanences UMP, consulter les annuaires téléphoniques.
