28 février 2006
L'inquiétant visage de de Robien
« L’homme, avant de ressentir le besoin de culture, a éprouvé la nécessité de l’ordre. En un certains sens, on peut dire que le policier a précédé le professeur (...) ». (Mussolini)
« Il faut rompre avec le pédagogisme à tout crin (...). Il faut rendre aux enseignants les moyens de rétablir l’ordre, s’il le faut en faisant intervenir la police : chacun son travail ! ». (de Robien à la Convention UMP sur l’éducation, 22 février).
Si l’on comprend bien cette dernière tirade du ministre, l’éducation, ce n’est plus l’affaire des pédagogues, des enseignants mais celle des policiers. Mises bout à bout, les décisions et déclarations de de Robien recèlent une logique forte et, à vrai dire, elles ne font plus rire : l’école d’il y a un siècle comme seul modèle, l’exclusion des élèves à problème, la violence des attaques contre les enseignants qui ne plient pas devant la morale officielle – cf les propos quasiment diffamatoires, menaçants, du ministre contre ceux qui « emploient des méthodes criminelles », qui « font n’importe quoi », ceux qui sont « coupables » de penser et de travailler autrement – la lourde insistance sur la présence policière dans les établissements (pratiquement pas un discours de de Robien qui n’y fasse allusion), tout cela prouve que derrière cette agitation médiatique, démagogique, qui, un temps, a pu faire se marrer, se cache en réalité une idéologie lourde de menaces, qui est celle de l’extrême-droite, mais pas seulement, et qu’on peut qualifier de totalitaire. Si l’on ajoute à cela la préparation par le gouvernement d’un nouveau projet de loi sur la prévention de la délinquance, directement inspiré du rapport Benisti et de travaux faussement scientifiques de l’Inserm, projet allant vers une criminalisation de l’enfance (voir mon message du 24/09/2005 sur Journal d’école, « Les mauvais élèves et le gentil docteur »), on voit bien que la politique de de Robien est en étroite symbiose avec la volonté de Sarkozy de placer la société sous camisole.
Curieusement, Libération publie aujourd’hui une longue tribune – « Le cerveau, puits de science : les neurosciences apportent des réponses cruciales en matière d’éducation » – ...tribune signée par de Robien soi-même. On y trouve développées, systématisées, mais avec un aplomb et une assurance stupéfiants, toute la philosophie, la mauvaise foi, les arrières-pensées, l’ignorance crasse du ministre sur l’éducation. Il n’hésite pas à opposer ce qu’il qualifie de « fausse science » à la « vraie science, la science expérimentale...la science du cerveau ». C’est la vraie science – affirme-t-il – qui a permis de « trancher certaines questions »...comme celle de l’apprentissage de la lecture : « on sait pourquoi, on a la preuve (...) que la méthode syllabique est plus efficace ». Bien évidemment, parmi les mauvaises sciences, se trouvent ce que de Robien appelle les « curieuses sciences, souvent mêlées de forts a priori idéologiques », comprenez le « pédagogisme ». Il est vrai que lorsque les responsables de « Sauver les lettres » viennent se faire acclamer dans un congrès UMP, il ne faut y voir aucun « a priori idéologique », juste l’expression d’une reconnaissance scientifique. Arrivé là, on se retient de s’esclaffer, non pas par respect pour le ministre, mais parce que cette longue tirade, jamais étayée, s’appuyant sur un scientisme éculé, s’inscrit dans ce qui ressemble de plus en plus à un projet cohérent, mais terrifiant, d’éducation : ce n’est plus l’éducateur qui éduque mais le médecin , le biologiste, le chercheur en laboratoire. L’ enfant, en difficultés devant certains apprentissages, ne relève plus de l’éducateur, du pédagogue mais du pharmacien qui saura conseiller la boîte de pilules ad hoc. Et pour les plus rétifs d’entre eux, les policiers ou l’apprentissage feront affaire. La « vraie science » que nous vante de Robien, c’est celle, non seulement imaginée par Orwell pour son modèle de société totalitaire mais également celles qu’expérimentaient, sans état d’âme, le Dr Mengele ou les psychiatres de l’époque soviétique. Sans état d’âme, parce que la « vraie science » ne se trompe jamais.
Pour ceux qui, malgré tout, continueraient à avoir des états d’âme, on les orientera vers une pétition lancée par des professionnels de l’éducation : « Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans ». (www.pasde0deconduite.ras.eu.org/index.php).
A signer d’urgence, avant qu’il soit trop tard.
16 février 2006
La méthode syllabique au secours de Sarkozy
Le Bris, grand prêtre de « Sauver les lettres » et chancre (chantre, pardon) de la méthode syllabique, invité vedette de la prochaine convention UMP sur l’éducation aux côtés de Sarkozy. Cette petite info juste pour ceux qui n’auraient pas encore compris ce que cache – d’ailleurs très mal – le débat sur les méthodes de lecture. Quand on a échoué dans tous les domaines, y compris celui de la délinquance et de l’insécurité, la méthode syllabique, c’est tout ce qui reste à Sarkzozy pour espérer remporter les élections. Merci Le Bris et tant pis pour les gamins de CP.
09 février 2006
Anciens combattants ou rapatriés : faut-il choisir ?
Exit donc, l’article 4 de la loi du 23 février et les aspects positifs de la colonisation mais le silence, après le grand tumulte médiatique est-il entièrement justifié ? La Ligue des droits de l’homme (www.ldh-france.org) s’inquiète, dans une lettre au ministre de l’EN, rendue publique le 6 février 2006, de ce qui avait été fait « en amont de la loi », notamment de la création, en décembre 2003, d’un groupe de travail Education nationale/Anciens combattants avec la participation des rapatriés. Le secrétaire d’Etat aux anciens combattants déclarait le 2 décembre 2003 devant l’Assemblée nationale : « cette période de notre histoire [= la colonisation] doit être mieux traitée dans les manuels scolaires [...], en liaison avec mon collègue de l’Education nationale, nous nous y employons. Un groupe de travail a d’ailleurs été constitué auquel participent des rapatriés ». Un rapport remis au Premier ministre en septembre 2003 précisait que « l’exercice par le ministre de l’EN d’un droit de regard sur le contenu des manuels mis entre les mains des élèves et des maîtres [était] une des revendications des associations de rapatriés ». Le secrétaire d’Etat aux anciens combattants déclarait au Figaro le 11 mars 2004 : « L’Education nationale devra se mettre au diapason », alors que le président de la mission interministérielle aux rapatriés affirmait de son côté : « Nous avons constitué un groupe de travail avec l’Inspection générale [...]. Les inspecteurs ne sont pas fermés à cette évolution ». D’où il ressort que si l’Inspection générale « n’est pas fermée » à ce que l’histoire soit écrite par les associations de rapatriés, c’est qu’elle y est ouverte. Cela va tellement mieux en le disant clairement...
Si, pour l’instant, l’EN ne s’est pas encore mise « au diapason », on n’en dira pas autant de certains éditeurs scolaires qui semblent avoir devancé les vœux du législateur. Et la Ligue des droits de l’homme de pointer du doigt Nathan et son manuel d’histoire-géo de la classe de 5e (édition 2005), qui réussit à placer un texte sur « Les effets positifs de la colonisation », dans lequel le positif l’emporte très largement sur le négatif. Foin de considérations personnelles, mon ego n’étant pas surdimensionné, mais je ne peux m’empêcher de signaler à la Ligue des droits de l’homme que Nathan avait déjà fait l’objet d’une critique sur Journal d'école, dès le 22 juin 2005 – « La colonisation vue par Nathan » – critique reprise le 29 août sur Sortir de l'histoire de France. On dira ce qu’on voudra mais, pour ne pas éduquer idiot, «Journal d’école », ce n’est pas mal quand même.
Que retenir de cette pantalonnade historico-politique sur la colonisation ? D’abord, qu’il se passe de drôles de choses dans notre dos : commissions, groupes de travail, œuvrant le plus souvent dans l’ombre, lobbies actifs, tout cela laisse songeur sur la légitimité des programmes scolaires passés, présents et à venir. Ensuite, sur le lien actif Education nationale/Anciens combattants. Ces derniers ont pignon sur rue de Grenelle : l’ONAC, par exemple, très présente dans les structures académiques d’histoire-géo, avec un statut para-officiel (je sais, je sais, un calembour facile, dira-t-on...), chapeautant les participations plus ou moins forcées d’enfants de 7 à 8 ans à diverses commémorations militaires. Ce n’est faire injure à personne que d’affirmer que le gros des troupes ancienscombattantes est constitué, pyramide des âges oblige, des anciens d’Algérie ou d’Indochine. Vouloir faire de ces derniers les témoins éclairés de l’histoire aux yeux des élèves me paraît une supercherie de première grandeur. On aimerait savoir à quel titre, avec quelle légitimité, les anciens de guerres coloniales sont habilités à distribuer des leçons de civisme sur, par exemple, la résistance au nazisme ou la libération des camps, ce qu’ils font pourtant, régulièrement (cf leur participation au concours de la résistance en 3e et en lycée), sans que les profs d’histoire-géo y trouvent à redire.
Ne pas accepter que les associations de rapatriés dictent l’histoire, certes, mais comment ne pas voir que les anciens combattants surfent sur des eaux et des valeurs très voisines ? La mauvaise foi ne sauve pas du dilemme : les rapatriés sentiraient l’extrême-droite alors que les anciens combattants se seraient battus pour la république. Mais quand la république légitime la torture ou qu’elle mène à l’extrême-droite, on s’en tire comment de la contradiction ?
08 février 2006
Quand les profs cirent les pompes
Quand le ministère de l’Education nationale organise un sondage, ça ressemble un peu à une élection dans l’ex URSS à l’époque de Brejnev : les camarades enseignants soutiennent massivement le camarade de Robien (sondage IFOP, réalisé du 27/01 au 06/02 « auprès d’un échantillon de 702 camarades représentatifs de la population enseignante »). Il y a, bien sûr, comme c’est une habitude au siège du Parti – pardon, du ministère – les questions truquées : par exemple, 96% des profs approuvent le recrutement de 300 infirmières scolaires. Parce qu’on s’attendait peut-être à ce que les enseignants condamnent le recrutement d’infirmières scolaires ; curieusement, personne n’a demandé aux profs en question s’ils trouvaient suffisant le nombre de 300 infirmières. C’est sans doute un oubli des sondeurs. De même, 93% des enseignants estiment que la mise en place de rendez-vous profs/parents est une « bonne mesure ». Et les réunions de parents, c’est effectivement une mesure dont l’audace et la nouveauté n’échappent à personne. Avec ce sondage, de Robien confirme surtout qu’il est le patron d’une boîte de pub et que la politique éducative se ramène désormais à des campagnes de com’.
Tant pis pour les élèves. Car de tous ces chiffres, j’en retiens au moins un, sur lequel je n’ai guère de doutes : 67% des profs approuvent l’apprentissage à 14 ans. C’est tellement plus facile de virer des élèves en échec que d’imaginer des solutions pédagogiques à l’échec. Bon débarras, les gêneurs. Ils devraient quand même se méfier un peu, ces profs cireurs de pompes ministérielles. Il existe dans les cartons du gouvernement un célèbre rapport, le rapport Benisti – je ne sais pas pourquoi, je manque toujours d’écrire le « rapport Benito » – qui envisage sans état d’âme de mettre en apprentissage des enfants en difficulté, dès la fin de l’école primaire, dès l’âge de 10 ans donc. Ce rapport constitue une des bases de travail du projet gouvernemental sur la « prévention de la délinquance ». Et lorsque dans quelques semaines, Sarkozy viendra annoncer devant les caméras que les enfants de 10 ans pourront dégager de l’école, il se trouvera sans aucun doute un de Robien pour applaudir l’ « apprentissage-bébé » comme il s’est aplati devant de Villepin avec son « apprentissage-junior ». Il se trouvera aussi sans doute 63% de profs pour approuver, des profs sans doute trop cons pour se rendre compte qu’à force de virer les élèves, il n’y a plus lieu de payer des profs à ne rien faire.
06 février 2006
Emmanuel Davidenkoff
Emmanuel Davidenkoff quitte Libé. Comme ça, sur le coup, on ne sait pas trop quoi dire ; et d’ailleurs on ne sait plus trop quoi dire sur l’école tellement les mots, les discours ont dérapé ; on pressent simplement qu’il n’y a rien de bon à attendre de ce départ.
Dans son Carnet de correspondance, il déplore avec amertume, manifestement, la pagaille des interventions et la « haine », dit-il, qui s’est installée entre les intervenants. Si le mot est fort, il n’en est pas moins juste. J’en sais quelque chose puisque moi-même j’avoue la ressentir, cette haine, souvent tenaillante, obsédante devant un monde où la bêtise et l’injustice triomphantes vous feraient pêter les plombs. C’est d’ailleurs un peu pour ça que j’ai ouvert ce Journal d’école ; ça m’aura évité de descendre dans la rue en novembre... Faut-il en avoir honte de cette haine ? Je n’en sais rien ; après tout, c’est un sentiment humain comme les autres, aussi respectable, en tout cas, que l’indifférence. En tout état de cause, il faut quand même se demander qui en est responsable, de cette dérive, de cette outrance verbale, qui touche de plein fouet l’école et, plus simplement, l’éducation. Des ministres venir dévider leurs évidences, étaler leur gros bons sens populaire sur des plateaux de télé, dans des émissions de variétés, c’est triste à pleurer ou à gueuler. Des politiciens, d’une ignorance crasse des enjeux éducatifs, faire de l’école le jouet de leurs minables ambitions carriéristes, ça rendrait dingue. Des profs ratés, d’une aigreur pathologique, se défouler sur la pédagogie et, à vrai dire, sur les élèves, dans des merdes – on ne va quand même pas appeler ça des livres – vendues chez Leclerc, c’est vrai que ce n’est plus supportable. Et des présentateurs de télé, des plumitifs besogneux, aussi niais que suffisants, ignares et malhonnêtes, pour qui le Pensionnat de Chavagnes est un documentaire sur l’école et Brighelli une référence en matière éducative, c’est sûr qu’avec ces gens-là, il y a de quoi devenir irascible.
Alors, c’est bien vrai que Davidenkoff n’est pas de ceux-là ; il tranchait même singulièrement (on ne sait pas s’il faut s’exprimer au présent ou à l’imparfait...) sur des gens qui étaient ses collègues en titre mais à qui il ne ressemblait pas. Une connaissance certaine du milieu éducatif, qui faisait qu’on apprenaît quelque chose en le lisant, une honnêteté qu’on lui reconnaissait même si l’on n’était pas toujours d’accord avec lui. Un blog, qui voulait faire bouger les choses, mais là, c’était manifestement demander l’impossible. Je ne sais pas s’il faut avoir des scrupules pour être intervenu de façon parfois véhémente sur son Carnet de correspondance – oh ! pas très souvent d’ailleurs, mais comment, aujourd’hui, se faire entendre ? – ou de lui avoir fait part, plusieurs fois, par emails, de critiques toujours un peu (beaucoup...) provocantes, auxquelles, d’ailleurs, il prenait le temps de répondre. Je vais m’arrêter, parce que là, c’est en train de tourner à l’hommage funèbre.
Funèbre, funeste, cette soirée est plutôt triste et l’avenir à l’avenant.
Liberté de la presse
La liberté de la presse défendue par France Soir ou par National Hebdo, moi, franchement, j'ai des doutes.
04 février 2006
Ces chefs d'établissements qui votent Sarkozy
Des propos qui ne surprennent même plus mais qui font froid dans le dos : « tolérance zéro dans les établissements scolaires (...). Détecter les toubles du comportement dès l’âge de 6 ans (...). Création d’un carnet de comportement de l’enfant allant de la naissance à l’entrée dans la vie d’adulte (...). Les élèves exclus des collèges enfermés en internat (...). Les surveillants des collèges formés par les policiers et les magistrats » etc. Non, ce n’est même pas du Le Pen devant les cadres du FN mais tout simplement une nouvelle bouffée délirante de Sarkozy , non pas dans un commissariat mais au cours d’une réunion de travail...avec les chefs d’établissements scolaires des Hauts-de-Seine (Lbé, 04/02/06). Proviseurs et principaux, directeurs d’école se sont donc rendus docilement à une convocation du ministre de la police pour y écouter sans broncher les effarantes ratiocinations éducatives d’un individu dont l’arrivisme politicien sans limite confine clairement à la pathologie lourde.
Dans la salle, il ne s’est pas trouvé un seul chef d’établissement pour lever le petit doigt, pour dire son fait à Sarkozy, pour lui dénier toute légitimité en matière éducative, pour s’indigner de ce qu’aujourd’hui en France, dans l’éducation, le policier l’emporte sur l’enseignant, pour reprendre la formule mussolinienne. Personne pour se dresser, pour tourner les talons, alors qu’il fallait quitter la salle ou, surtout, ne pas se rendre à la convocation. Un mélange de pleutrerie et de complaisance de la part de chefs d’établissements qui déshonorent leur fonction.
Des chefs d’établissements qui ont montré un bien sinistre visage mais aussi, sans doute, pour qui ils votent.
01 février 2006
Rivière and friends
Ce n’est pas le Conseil constitutionnel qui va les impressionner, Rivière et sa bonne bande de copains députés des Alpes-Maritimes ; les Alpes-Maritimes, tout en bas à droite, à l’extrême bas, à l’extrême droite de l’hexagone. Ils viennent de lancer un appel à « toutes celles et tous ceux qui sont fiers de l’histoire de la France (...) pour rendre un hommage solennel à tous les Français rapatriés qui ont servi notre pays outre-mer sur le plan civil et militaire » (Libé, 28/01/2006).
Rivière, on le connaît bien et on l’apprécie à sa juste valeur. Vous savez bien : il est l’auteur de l’amendement Marseillaise incluant l’hymne dit national dans les programmes de l’école primaire. Au passage, on attend toujours les réactions indignées des historiens sur ce sujet. Rivière est aussi co-signataire d’une proposition de loi visant à rétablir la peine de mort.
C’était juste un petit message pour rappeler aux instits grâce à qui ils ont l’honneur et le plaisir de faire goûter à leurs petits élèves une bonne rasade de sang impur qui abreuve les sillons.
