Dans Libération (12/04/06), le point de vue de Mehdi Ouraoui, « normalien, présidant la conférence Périclès, cercle de promotion de la diversité sociale et de l’égalité dans l’enseignement supérieur » (...c’est ainsi qu’il se présente) sur la ségrégation scolaire. Que l’école ne joue pas le rôle qu’elle devrait dans la réduction des inégalités, ce n’est pas vraiment nouveau et dénoncer cet état de fait n’a rien de révolutionnaire. D’autant moins révolutionnaire que les solutions préconisées par notre normalien ne sont sûrement pas de nature à faire progresser l’école vers davantage d’égalité ou de justice. Passe encore pour la réduction des effectifs par classe ou la coordination des activités périscolaires avec l’école ; on pourrait effectivement souhaiter que les établissements scolaires soient ouverts pour toutes sortes d’activités autrement que 7 heures par jour et 36 semaines sur 52. Par contre, la dénonciation de l’absentéisme scolaire comme facteur de « décrochage » des enfants n’est pas très sérieuse, ni documentée puisque les chiffres disponibles sur le sujet montrent que l’absentéisme est quasi inexistant en primaire et en collège, extrêmement réduit en lycée général et ne devient réellement préoccupant qu’en lycée professionnel à un âge où l’on n’est plus un enfant et pour une catégorie d’élèves taraudée par l’échec scolaire. Est-ce faire injure à Mehdi Ouraoui d’affirmer que le reste de ses propositions lui ont été suggérées par Sarkozy ? Comme par exemple le « quintuplement des places d’internat pour les familles en difficulté ». Mais quelle manie de vouloir interner, enfermer tout ce qui ne marche pas droit, surtout lorsqu’il s’agit de « familles  en difficultés » – comprenez de familles des milieux populaires - qui, comme chacun sait depuis le rapport Benito, sont incapables d’élever leurs enfants. Si, aujourd’hui, les internats publics sont à moitié vides, alors que ceux des établissements privés ferment leurs portes les uns après les autres – confessons que je ne dispose pas de sources précises sur le sujet, si quelqu’un peut en apporter, merci à lui – c’est me semble-t-il faute de clients, parce qu’en général, lorsqu’un couple choisit de donner la vie à un enfant, ce n’est pas pour s’en  débarrasser devant la première difficulté venue. L’internat ? Dernier fantasme des nostalgiques des maisons de correction. Pour Mehdi Ouraoui, la rénovation de ce qu’il appelle la « méritocratie républicaine » passe également par l’ouverture aux milieux modestes des grandes écoles, qualifiées d’établissements « d’excellence ». Encore une idée piquée à Sarkozy. On attend toujours et je pense que l’on attendra encore longtemps la démonstration de l’ « excellence », c’est-à-dire de la perfection, de la supériorité, des grandes écoles. Des établissements où le plus souvent, le bachotage tient lieu de pédagogie et le décervelage, le bourrage de crâne, de formation intellectuelle. Est-ce un hasard si certains de ces établissements sont les derniers lieux où se pratiquent encore les rituels barbares de bizutage ; humilier pour intégrer, briser et faire plier, la « méritocratie républicaine » offre un bien sinistre visage.

 

Internats, grandes écoles, augmentation des bourses seraient donc les remèdes à la ségrégation scolaire. Mehdi Ouraoui oublie juste une question, toute simple, toute bête, tellement simple et tellement bête qu’on oublie souvent de la poser : internats, grandes écoles, bourses, certes, mais pour quoi faire ?  Car à s’attarder sur les structures, on en arrive à négliger ce qui fait le fondement, la justification de toute éducation : que doit-on apprendre à l’école et comment apprendre ? Autrement dit, quelle pédagogie mettre en œuvre pour permettre au plus grand nombre de réussir ? Pédagogie...le gros mot est lâché, mot honni, vilipendé par tous les méritocrates républicains, pour qui il suffit de vouloir à l’école pour arriver dans la vie. Un peu de volonté, les enfants et vous grimperez les marches de l’échelle sociale et si vous ne grimpez pas, c’est que vous n’aurez pas été assez méritants, vous n’avez qu’à vous en prendre à vous-mêmes. Mettre en avant des préoccupations purement matérielles, voire budgétaires sur l’école – même si ces dernières sont légitimes – est un moyen facile pour occulter tout le reste, pour ne pas aborder les questions qui dérangent : permettre à chaque enfant de réussir dépend d’abord des programmes et de la pédagogie mise en œuvre. Augmenter autant qu’on le veut le budget de l’EN ne sert à rien si, dans le même temps, on persiste à penser que la méthode syllabique pure et dure est la seule valable pour apprendre à lire et qu’on se cramponne sur l’image fantasmée d’une école idyllique qu’aurait été celle du passé. Cette école, que certains persistent à auréoler de l’épithète de « républicaine » était en réalité une des plus inégalitaires qui soient : y « réussir » signifiant simplement qu’on pouvait y rester de longues années à la charge de sa famille alors que les enfants du peuple étaient mis au travail dès que possible. Une école que de Robien est en train de restaurer, avec, avouons le, la complicité d’une bonne partie du corps enseignant...au nom des grands principes républicains, bien sûr.