Le 29 juin dernier, dans sa rubrique quotidienne, P. Marcelle s’est permis à mon égard des injures publiques et gratuites. La rédaction de Libération n’a pas jugé bon de publier le droit de réponse que je lui ai adressé, quoiqu’elle y soit tenue par la loi. En voici le texte :

« Pour se former un jugement sur le système éducatif, ses objectifs, les moyens qu’il se donne pour les réaliser, on pourrait penser que le plus simple est sans doute de se renseigner aux sources : par exemple, consulter les programmes officiels de l’Education nationale, lire la littérature spécialisée sur le sujet, consulter les publications pédagogiques et scientifiques, interroger les acteurs de l’éducation. On y apprendrait ainsi que, par exemple, pour ce qui touche à l’enseignement du français en lycée, on y étudie toujours Maupassant, Baudelaire, Hugo et beaucoup d’autres, on y est attentif à l’orthographe et à la grammaire, on y pratique rédaction et dissertation, on cherche à sensibiliser les élèves au roman, à la poésie, au théâtre, à toutes les formes d’expression écrite, comme l’autobiographie. Pierre Marcelle, lui, pour se forger son opinion (Libération, 26/05/2006),  se contente d’un article du Figaro, de quelques mots tirés de la bouche d’Agathe, 17 ans, lycéenne, tout cela mis en scène sur son blog par M. Brighelli, prof de français, un parmi beaucoup d’autres mais qu’on entend beaucoup. Ce qui permet à Pierre Marcelle d’annoncer avec aplomb qu’aujourd’hui, dans les lycées, Hervé Vilard a remplacé Montaigne. Et de nous ressasser une nouvelle fois la rengaine éculée sur les pédagogues responsables de la ruine, du naufrage d’un système éducatif, autrefois fleuron de la république jusqu’à ce que ces « Diafoirus d’IUFM » aient entrepris de le saboter. On reste confondu par la violence de ces charges répétées, obstinées, agressives, jamais étayées, dont la pédagogie fait l’objet de la part de toute une mouvance ultra-réactionnaire, dont aujourd’hui M. Brighelli est le porte-flambeau, qui a ses entrées dans tous les médias et, ce n’est un secret pour personne, rue de Grenelle. Pour eux, il n’est de bonne école que celle du passé, qu’ils qualifient, curieusement, d’école de la république, cette école qui, pourtant, excluait massivement les enfants du peuple dès l’âge de 13 ans, alors que les études longues demeuraient le privilège des milieux aisés. Une école qui fonctionnait sur des procédés d’enseignement ennuyeux et répétitifs, nullement efficaces et qu’on voudrait malgré cela nous présenter comme un modèle à restaurer. Modèle aussi, sans doute, cette distinction fantaisiste opposant « savoirs » et pédagogie alors que la pédagogie n’est rien d’autre que le moyen d’accéder au savoir ?  Etrange, quand même, cette façon de considérer l’école d’il y a un demi siècle, voire un siècle, comme une référence absolue, accomplie, qui devrait servir d’étalon pour toutes les générations à venir.

Et puisque Pierre Marcelle se permet d’évoquer à mon propos « une vigueur équivalente à celle de [ses] ordinaires contradicteurs de très droite », on ne s’interdira pas  de signaler au lecteur la curieuse correspondance entre les thèmes et les anathèmes mis en avant par MM Brighelli, Lafforgue et les tenants du grand retour en arrière avec les principes éducatifs défendus depuis toujours par le Front national : la dénonciation des « pédagogues soixante-huitards (...), les générations entières sacrifiées (...) » , l’exaltation « des notions d’effort, de mérite », la suppression du collège unique, l’ « acquisition de la lecture par la méthode syllabique (...), l’apprentissage de l’hymne national », et je n’ajouterai rien sur « l’interdiction des signes communautaires » pour ne pas charger la barque,  tout cela, là où les guillemets sont ouverts, on peut le lire en toutes lettres dans le programme politique de Le Pen...et dans la prose de M. Brighelli. Le phagocytage du système éducatif par l’extrême-droite, on le voit à l’œuvre avec la bénédiction de M. de Robien mais aussi, et ce n’est pas surprenant, par toute une tendance s’affichant d’extrême-gauche. Il n’est pas certain qu’entre les deux extrêmes, la distiction soit ici pertinente : en matière éducative, c’est le regard qu’on porte sur l’élève, sur l’enfant qui fonde la démarcation. Alors que pour les uns, l’enfant, tout jeune, est déjà une personne, un sujet, qui doit être considéré et accepté pour ce qu’il est, qui ne grandira que parce qu’il aura été respecté par l’adulte – et c’est là où la pédagogie a tout son rôle – pour les autres, l’élève n’est qu’une sorte de récipient vide, qu’il faudrait remplir de force, même si au final on doit le briser. Cette tradition brutale et autoritaire de l’éducation qui a démoli tant de générations d’écoliers, il est plus que temps d’en sortir. »