Journal d'école

Un regard distancié, très distancié, très très distancié sur l'école et sur le monde. L'école vient de loin, elle peut mener loin. A condition d'en sortir.

23 décembre 2006

Noël au collège

Un enfant est mort en collège et dans un premier temps, je m’étais interdit d’en parler. Trop indécent. Et puis, comme d’autres l’ont fait, sans vergogne, je ne peux m’empêcher d’en dire un mot. Pour me soulager. Je veux parler de ces politiciens qui, tous, de Royal à Le Pen en passant par Bayrou et de Villiers,  tentent cyniquement de récupérer à leur profit la mort d’un enfant. Charognards se disputant un enfant mort. Parce que, sans doute, ce collégien souffrant d’une grave malformation cardiaque serait toujours en vie si, comme le réclame Royal, on mettait un second adulte dans chaque classe, ou bien si les élèves portaient un uniforme ou si le drapeau flottait dans les cours de récréation ; puisque c’est à cela que se ramène le programme éducatif de ces tristes pantins.

Dans ce collège de Meaux, 13 conseils de discipline s’étaient déjà tenus depuis le début de l’année, un conseil de discipline par semaine, donc et 4 exclusions ont été prononcées. Et pourtant, il y a eu un mort. Et pourtant, à l’Education nationale, et dans la plupart des établissements, on persiste à penser la discipline et l’apprentissage de la vie en commun en termes de punitions, de menaces, d’exclusion. De règles qui n’ont que l’apparence de la morale, parce que la morale c’est d’abord celle que l’on pratique soi-même plutôt que de se satisfaire de leçons de morale. Face à la violence, on évite soigneusement la seule question qu’il faudrait pourtant poser : comment la violence vient-elle dans la tête d’un enfant, dans le cœur d’un élève ? Parce que la réponse n’est pas facile mais aussi parce que la question forcerait les adultes à se remettre en cause. La société est violente de même que les modèles qu’elle véhicule. Le système éducatif l’est également : comment exiger des élèves qu’ils se respectent mutuellement alors que les adultes – du moins beaucoup d’entre eux – les respectent aussi peu ? Les vrais responsables, ce ne sont pas ces deux petits de 11 ans, qu’on vient, pour se donner bonne figure, de retirer de chez eux pour les placer en foyer, lâchement offerts en pâture à une opinion publique aveugle et hargneuse. La Justice se couvre, l’Education nationale se couvre. Bon réveillon, monsieur le juge, bon réveillon, monsieur le ministre ! Soyez en paix avec votre conscience ! Les jeunes collégiens de Meaux, on leur souhaitera, si possible, un bon Noël, parce qu’ils y ont peut-être droit, eux.

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20 décembre 2006

Mineurs menacés, mineurs menaçants

Ils seraient 30 000...ou 80 000 enfants menacés par les sectes. On ne s’arrêtera pas sur l’imprecision des chiffres (un peu comme si le ministère des Transports annonçait pour cette année 5000 morts sur les routes...ou 13 000). L’important, c’est de faire peur, de désigner un bouc émissaire, de renforcer toujours un peu  plus ce sentiment d’angoisse à propos des mineurs : un mineur, lorsqu’il n’est pas un délinquant multirécidiviste, est un délinquant potentiel ; lorsque le mineur n’est pas mis en danger par internet, par les jeux vidéos, par les pédophiles, il l’est par les sectes. Sectes qu’on est d’ailleurs bien incapable de définir. Lorsque le mineur n’est pas scolarisé, c’est qu’il est aux mains d’une secte, même si l’école n’est pas obligatoire en France. Et lorsque le mineur fréquente régulièrement l’école, il est menacé par ces hordes de barbares et de sauvageons qui y font règner la terreur. Mineur menacé, mineur menaçant. Dans tous les cas, il faut sévir mais d’abord, effaroucher le bon peuple. Et ça, nos politiciens, toutes tendances confondues, savent faire, à l’instar de cette commission parlementaire qui vient donc d’avancer 50 propositions pour « protéger » les mineurs (Libé, 20/12/2006). Mais les protéger de quoi et comment ? Ce qu’on reproche aux témoins de Jéhovah, est-ce vraiment le refus de la transfusion sanguine ou plutôt celui du service militaire lorsqu’il existait ? Ou peut-être, également, de faire passer sa conscience avant la morale d’état ? Nos politiciens parlent beaucoup des mineurs. Beaucoup trop. Souvent pour en dire du mal, souvent comme prétexte à de nouvelles mesures visant à renforcer la surveillance des citoyens. Les sectes, finalement, c’est un peu comme Ben Laden : bien pratique pour faire accepter n’importe quoi à la société.

http://www.liberation.fr/actualite/societe/224357.FR.php

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16 décembre 2006

Ubu enseignant : la note de vie scolaire est arrivée

14,2/20, 16,4/20, 17,1/20... Ca y est, elles sont arrivées, les notes de vie scolaire. Grâce à de Robien, chaque collégien est maintenant en mesure d’apprécier, à la décimale près, son comportement citoyen, de juger de ses efforts, de ses faiblesses et de ce qui lui reste à faire. Dans mon collège, c’est le cas, par exemple, de ce petit 6e, bon élève, bon camarade, gentil comme tout, qui se voit récompensé d’un 19,8/20 ; en redoublant d’efforts, peut-être arrivera-t-il à 19,9/20 au trimestre prochain. Hugo, élève de 5e, lui, va se poser des questions sur son 14,4/20 et surtout se demander pourquoi diable sa note est à 3 points au-dessous de la moyenne de la classe. Qu’a-t-il bien pu faire, le malheureux, pour mériter pareille infamie ? Il n’en saura probablement rien et d’ailleurs, il n’aura pas la possibilité d’en demander la raison aux profs : dans mon collège, on ne s’est même pas donné la peine de porter une appréciation sur le bulletin en regard de la note de vie scolaire.  C’est comme ça et pas autrement. Il faut dire que les profs auraient sans doute bien du mal à justifier leur notation : entre ceux qui ont cherché à noter un comportement, ceux qui ont apprécié la tenue des cahiers ou le nombre de fois où l’élève a levé la main, ceux qui ont réglé leurs comptes avec l’élève (si si, ça existe !), ceux qui n’aiment pas les jeans taille basse, sans oublier ceux – c’est mon cas – qui ont boycotté la note de vie scolaire en attribuant 20/20 à tout le monde, on aura vraiment du mal à s’y retrouver. Mais cet arbitraire risque de lui donner des idées à Hugo, s’il compare son 14,4/20 avec la note, identique, d’un autre élève qui se signale régulièrement par un comportement brutal sur la cour mais dont les brutalités sont comme effacées par une attitude correcte en classe. 14,4 dans les deux cas. Je sais, dira-t-on : Hugo n’écrit pas très bien et ne lève pas la main en classe. Nul doute que sa note l’incitera à se ressaisir comme on dit dans les salles de prof. Mais si, au second trimestre, par pur mauvais esprit, Hugo choisissait de se laisser aller en frappant ses petits copains mais en levant la main en classe, ce ne serait après tout que la réponse du berger à la bergère, de l’élève trompé aux profs trompeurs, de l’enfant manipulé aux adultes manipulateurs.

Dans mon collège, comme c’est souvent le cas à la fin du 1er trimestre, l’ambiance s’est dégradée. On a beaucoup puni ; en pure perte. Les effets positifs de la note de vie scolaire risquent de se faire attendre encore longtemps. Ce qui n’a pas empêché de Robien de se féliciter du dispositif : dans son style inimitable, arrogant et simplet, il n’a pas craint d’affirmer que « dans la France entière, les établissements se sont mis au travail. Pour l’instant, il n’y a que des retours positifs... » Là, il fait franchement rire, le ministre.

[Sur Journal d’école (22/11/2006), voir « Boycotter la note de vie scolaire »,

http://journaldecole.canalblog.com/archives/2006/11/index.html]

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14 décembre 2006

Laïcité à géométrie variable

« L’école est un espace commun dans lequel peuvent s’affirmer les valeurs du vivre ensemble. Dans cet espace, la politique et la religion passent au deuxième plan. » Sauf quand la politique s’appelle Bayrou : dans ce cas, elle passe au premier plan et s’essuie les pieds sur les principes qu’elle est censée défendre. Hier, sous couvert de faire l’éloge de la laïcité, Bayrou a tenu un meeting électoral au collège de Mouvaux (Nord), avec comme on peut le penser la bénédiction des autorités académiques. Les profs eux-mêmes n’y ont pas trouvé grand chose à redire (Libé, 14/12/2006). Dociles, ils ont sagement écouté les niaiseries du candidat sur les bienfaits de l’uniforme à l’école (en attendant, c’est de Villiers qui fait école) ou sortir les éléments perturbateurs des collèges (en les envoyant par exemple, en internat militaire ?). Les profs, nullement gênés, nous dit Libé, se contentent de « sourire aimablement ». Alors que c’est lui rire au nez qu’il fallait.

http://www.liberation.fr/actualite/politiques/223151.FR.php

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13 décembre 2006

Quand Ouest France parle d'éducation

En offrant une nouvelle tribune à Jean-Michel Djian, « Education : un vrai débat » (Ouest France, 13/12/2006), Ouest France persiste dans sa croisade conservatrice sur l’école.

http://www.ouest-france.fr/ofedito.asp?idDOC=357263&idCLA=3633

Djian se réjouit de ce qu’un « authentique débat sur l’éducation » se développe dans la campagne présidentielle. « Authentique débat » ? A-t-on bien lu ? Il est bien vrai que du haut de sa chaire à Paris VIII, notre universitaire ne doit avoir qu’une vue très lointaine d’un débat qui, au plan politique, n’a guère dépassé le niveau du Café du commerce. « Du coup – écrit Djian – des sujets perçus comme tabous sont mis sur la place publique. » Mais quels sont ces « tabous » pour notre homme ? Réponse : « L’hypocrisie de la carte scolaire ; le retour à des règles simples de respect et de politesse dans les établissements scolaires ; l’utilité d’impliquer les jeunes du futur service civil dans un soutien scolaire gratuit (sic. Là on voudrait quand même un dessin...) L’impossibilité de passer en sixième si l’élève ne sait pas lire et écrire ; restaurer l’excellence et l’autorité (resic. Là aussi, on demande un deuxième dessin...) etc ». Tout le monde se rend compte que Djian ne fait ici rien d’autre que l’apologie de la politique de de Robien, un ministre dont on s’accorde à reconnaître qu’il est le plus réactionnaire que l’Education ait connu depuis bien longtemps. Et d’ailleurs, la prose est la même : pour Djian, il s’agit de « retour », de « restaurer », de « restauration », c’est-à-dire de revenir au passé ; un passé scolaire fantasmé par les conservateurs, un passé où les jeunes étaient massivement exclus de l’école vers 13-14 ans, où moins de la moitié d’une classe d’âge obtenait un certificat d’études, un passé où l’école était fondamentalement au service d’un tri social : les études longues pour les gosses de riches, le turbin le plus vite possible pour tous les autres. « Qui peut dire à qui appartiennent ces thèmes, tellement on les retrouve aussi bien à gauche qu’à droite ? », poursuit Djian, oubliant de préciser que ces thèmes appartiennent aussi à l’extrême-droite, que la nostalgie éducative et le désir de revenir au passé constituent même le fond de commerce du Front national depuis toujours et que les autres partis politiques, par manque de courage ou par aveuglement ne font aujourd’hui que décliner à leur tour.

Pour Djian, le discours de Sarkozy à Angers le 1er décembre , comme les prises de position de Royal ou de Bayrou , illustrent une « prise de conscience » chez les politiques de la « crise de confiance dans l’institution scolaire ». Au niveau des enseignants, des pédagogues, des praticiens sur leterrain, des voix nombreuses se font entendre pour dénoncer l’ignorance crasse des candidats à la présidentielle en matière éducative et leur manière caricaturale d’évoquer les problèmes : tout obnubilés qu’ils sont par les sondages, ils n’ont ni le temps ni le courage de s’interroger sur les contenus de l’enseignement, les méthodes pédagogiques, les rythmes scolaires, la formation des profs. Aucun d’entre eux ne s’est encore exprimé sur le socle commun de connaissances et de compétences, inclus dans la loi d’orientation qu’ils ont eux-mêmes votée et qui pourrait, s’il recevait un début d’application, contribuer à faire évoluer le système éducatif de façon autrement plus sérieuse que les sempiternels discours sur les sauvageons, le retour de l’autorité ou les tenues vestimentaires des élèves.

Depuis plusieurs années, Ouest France a pris cette très mauvaise habitude de confier sa rubrique éducation à des intervenants parfaitement incompétents pour en parler, choisis le plus souvent parmi les tenants du retour au passé. Le lecteur mérite peut-être une autre considération.

[Sur les choix éditoriaux douteux de Ouest France en matière éducative, voir aussi « Quand Ouest France ne sait plus ni lire ni écrire ni penser », Journal d’école, 04/09/2006.

http://journaldecole.canalblog.com/archives/2006/09/04/index.html]

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Pierre Frackowiak dans Libé

Dans Libé d’aujourd’hui, une analyse de Pierre Frackowiak dénonçant le manque de courage de la gauche en matière éducative :

http://www.liberation.fr/rebonds/222856.FR.php

Frackowiak écrit notamment : « D’une certaine manière, de Robien fait preuve, lui, de courage politique. Il veut le retour à l’école de grand-père. Tout le discours est fondé sur le mot « retrour », sur la mythification du passé, sur le conservatisme. Il y parvient, sans grande réaction de la gauche, hors les questions sempiternelles de moyens. Nombreux sont les militants politiques, les syndicalistes, les acteurs des mouvements progressistes, les promoteurs d’une école à la hauteur des enjeux d’une société démocratique, moderne, généreuse, qui attendent l’expression d’un réel courage politique de gauche ».

Le conservatisme d’une large partie de la gauche en matière éducative est une évidence et chacun pressent que si Royal devait remporter les élections, cela se ferait au détriment de l’école, dans la continuité de la politique de de Robien. Pour la gauche, il est manifeste que l’école d’il y a un siècle reste la référence et rien, dans ce domaine, ne différencie le PS de la droite la plus extrême. Le ralliement de Chevènement à Royal est de ce point de vue un signal fort lancé aux conservateurs : on n’a pas oublié, qu’il y a un quart de siècle, Chevènement, alors ministre de l’Education, en « sifflant la fin de la récréation », avait été à l’origine d’un puissant mouvement de retour en arrière dont on n’est toujours pas sorti. Le collège d’aujourd’hui, dans ses grandes lignes, c’est le collège Chevènement. Ce n’est pas un hasard si le collège est le maillon faible du système éducatif.

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11 décembre 2006

Concours de la résistance

Les expulsions violentes, les brutalités flicardes contre les sans-papiers, il s’en vante, Sarkozy. Les larmes des enfants, il s’en vante aussi. Au cours d’une conférence de presse, au milieu du ban et de l’arrière-ban des courtisans (les journalistes), il s’est félicité d’avoir expulsé cette année 24 000 immigrés. Le Pen ferait-il mieux ? Sans doute pas. Et d’ailleurs dans quel domaine Le Pen ferait-il mieux que Sarkozy ? Aucun probablement. Cette conférence de presse, en pleine campagne électorale, c’est juste pour montrer à ceux qui ne l’avaient pas encore remarqué que la politique d’immigration de la France n’est rien d’autre qu’un volet de la propagande du candidat UMP en vue des présidentielles. La confusion des rôles entre Sarkozy ministre et Sarkozy candidat est écœurante. Et quand, au juste, depuis presque cinq ans, Sarkozy n’a-t-il pas été d’abord un candidat, un politicien fondamentalement malhonnête, qui met tout l’appareil d’état, les préfets, la police, et même les compagnies aériennes – cf la scandaleuse compromission d’Air France – au service de ses ambitions personnelles ? Un état qui,dans ces conditions, n’en est plus un, un état qui ne mérite ni considération ni respect. Pas davantage que ne les mérite un ministère de l’Education nationale, avec toute sa hiérarchie trouillarde et complaisante, qui laisse les sbires de Sarkozy rafler les enfants dans les écoles. Des enfants qui n’ont pas de papiers, qui n’ont pas la peau blanche. En collège et lycée, chaque année, est organisé un concours dit « de la résistance », soigneusement noyauté par des associations d’anciens combattants, qui, à défaut de résister contre le nazisme, se sont surtout illustrés dans les guerres coloniales. Je suggère que cette année, le thème du concours fasse réfléchir au devoir de désobéissance lorsque l’état se fourvoie dans une politique brutale et inhumaine. Et l’on repasserait aux élèves « Au revoir les enfants ». C’est toujours d’actualité. Il n’y a que les uniformes à avoir changé : le bleu marine a remplacé le vert-de-gris.

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10 décembre 2006

Indignation sélective

Finalement, la famille Raba a bien été expulsée. De la manière la plus brutale qui soit : un avion militaire, des dizaines de policiers, de magistrats pour règler son sort à un couple avec trois jeunes enfants de 7, 4 et 3 ans dont le crime est de ne pas avoir de papiers. Car être « français », c’est cela et rien d’autre : pouvoir présenter un petit bout de papier certifiant sa nationalité « française ». Ne pas avoir ce petit bout de papier vous fait considérer comme un délinquant et traiter comme tel.

Au passage, il semblerait que ce nouveau coup de force de Sarkozy n’ait pas ému beaucoup de monde chez les enseignants, en dehors des quelques courageux qui se démènent à Education sans frontière ou à leurs côtés. Indifférence qu’on peut rapprocher, d’une certaine façon, de la grande et noble indignation qui les avait envahis à propos du voile islamique. Quelques jeunes filles portant foulard et c’est l’école de la république qui est menacée et au-delà de l’école, la république elle-même. Alors que lorsque la police vient retirer directement à l’école des enfants, les maltraite et brutalise les parents devant eux, l’école de la république n’y trouve rien à redire ou pas grand chose.

[Sur Journal d’école (03/12/2006), voir « Devoir de rébellion », http://journaldecole.canalblog.com/archives/2006/12/03/3329289.html]

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Faut-il avoir peur de l'armée ?

Lourdes peines de prison pour les incendiaires des mosquées d’Annecy, le 5 mars 2004 (Libé, 09/12/2006). On ne leur jettera pas la pierre, d’abord parce qu’on ne se sent pas une mentalité de procureur, ensuite parce que la plupart des accusés ont vécu une enfance de misère qui est bien pour quelque chose dans leur dérive. Au cours de leur procès devant la cour d’assises de Haute-Savoie, deux d’entre eux, anciens militaires du 27e bataillon de chasseurs alpins ont montré comment ils avaient appris le racisme à l’armée (Le Monde, 07/12/2006) : l’un raconte comment, à l’armée, il a subi un véritable conditionnement, « un bourrage de crâne patriotique ». « La France, la France et encore la France », comme on le lui a martelé. Une France « où il n’y a pas de place pour l’Islam ». Envoyé en Côte d’Ivoire, il découvre les passages à tabac de rebelles auxquels se livrent les militaires français : « Quand on en arrêtait un, on le ligotait. Le sergent lui mettait un coup de poing dans la gueule et c’était chacun son tour ». « Avez-vous refusé les coups ? », demande un avocat. « Oui, on m’a traité de pédé ».

Ce n’est peut-être pas inutile de rappeler ce genre d’histoires, qui, d’ailleurs, n’est pas isolée, à un moment où nos politiciens rêvent de faire rééduquer les jeunes par l’armée. « Je ne vois pas pourquoi le mot armée ferait peur », affirmait Royal il y a quelques mois. Au 27e bataillon de chasseurs alpins, on pourrait peut-être lui expliquer à Royal.

Quand les politiciens imaginent l'école du futur (suite et pas fin)

En se portant candidat à la présidentielle, de Villiers vient donc de présenter son programme « éducatif » : rétablir l’ordre et la discipline dans les établissements scolaires, blouse et uniforme obligatoires pour tout le monde, le drapeau tricolore dans les cours de récré. Voilà, c’est tout. Pas la peine d’interroger de Villiers sur les programmes, les méthodes pédagogiques, les rythmes scolaires, l’évaluation, l’orientation, la formation des enseignants ; il est probable qu’il n’y a jamais réfléchi. Quelques mesures simples et fortes suffiront. Même s’il est vrai que l’agité du bocage – pour reprendre le qualificatif du Canard enchaîné – n’a jamais été pris très au sérieux, on constate néanmoins qu’aujourd’hui, il n’hésite pas à avancer publiquement des conceptions qui, il y a peu encore, auraient fait rire tout le monde. C’est dire le chemin parcouru – en arrière – en matière éducative. Il est vrai que de Villiers n’est pas le seul à partager sa vision caricaturale de l’éducation. Rappelons que le thème de la tenue vestimentaire des élèves et de l’uniforme – qui, soit dit au passage, n’a jamais existé en France  - avait été jeté dans l’opinion publique par quelques politiciens de l’UMP, Darcos, Raoult, d’autres encore, avant d’être popularisé par les médias, repris par Bayrou et toute une mouvance de gauche au nom de la défense de la laïcité.  De même, on connait l’idôlatrie de la gauche pour les symboles nationaux, certains dirigeants du PS réclamant même qu’on la fasse chanter tous les lundis matin dans toutes les écoles. Donc, si de Villiers est pitoyable et ridicule, il n’est pas le seul.

Cette façon complètement irrationnelle d’aborder les questions éducatives révèle bien sûr une très grande ignorance du sujet ainsi qu’une approche populiste des questions de société, mais elle  relève surtout d’une forme de pensée qu’on pourrait qualifier de « magique » : on s’interdit toute analyse, toute réflexion pour feindre de se satisfaire de solutions simplistes, en fait sans rapport avec le problème qu’elles sont censées résoudre. Autrefois, dans les écoles catholiques, la journée commençait par la prière collective ; cette tradition a été abandonnée lorsqu’on s’est rendu compte que cette prière n’aidait pas spécialement au travail scolaire de la journée mais surtout ne contribuait en rien à former de bons chrétiens. On dit même que des générations d’athés sont issus d’établissements catholiques. Aujourd’hui, c’est donc l’école publique qui s’inspirerait de pratiques délaissées depuis longtemps par l’école privée. Car qu’est-ce donc que la Marseillaise, sinon un hymne religieux, qu’est ce que le drapeau national sinon l’équivalent du crucifix qu’on voyait autrefois sur les murs des écoles ? Des symboles, auxquels on est forcé de croire, devant lesquels on s’agenouille en laissant son esprit critique à la porte. Il est certainement plus facile de faire flotter un chiffon sur le fronton des écoles, de faire brailler des couplets sur le sang impur, voire d’affubler les élèves d’une blouse grise ou d’un « grand Tshirt siglé d’un slogan » (sic) comme le réclamait Darcos, que de mettre en œuvre chez les élèves des mécanismes qui leur permettront d’apprendre et de se former efficacement. Il est d’ailleurs curieux de constater que les plus acharnés à réclamer l’instauration de ces rituels dérisoires limitent leur curiosité pour les questions éducatives à ce seul sujet : peu importe qu’un élève soit en situation d’échec, peu importe qu’à l’issue de sa scolarité, un jeune se retrouve dans une impasse, son avenir hypothéqué, peu importe que l’école, dite hypocritement « de la république », ne remédie en rien aux inégalités sociales ; avec la blouse grise et la Marseillaise, l’échec et les injustices, ça se remarque moins.

[Sur de Villiers, on peut (re)lire aussi : « Qui copie qui ? » (Journal d’école, 10/09/2006) http://journaldecole.canalblog.com/archives/2006/09/10/index.html]

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