10 novembre 2007
Aux détrousseurs de cadavres et aux imposteurs
Il paraît que sur ordre du gouvernement (Laporte ? Hortefeux ?), une minute de silence doit être observée le 11 novembre au cours de toutes les compétitions sportives. En l’honneur des morts. Pauvres fous. A ceux qui se laissent berner par « tous ces salauds de massacreurs au verbe haut qui réclament du sang à cor et à cri », on recommande chaudement la lecture ou la relecture du roman de Dalton Trumbo, Johnny s’en va-t-en guerre, dont le héros est un soldat américain de la Pemière guerre mondiale. Encore et toujours d’actualité. Et même plus que jamais.
« Vous entendrez toujours de gens qui sacrifient volontiers la vie des autres. Ils font beaucoup de tapage et ils n’arrêtent pas de parler. Vous en trouvez dans les églises et les écoles et les journaux et les corps législatifs et les congrès. C’est leur métier. Leurs paroles sonnent bien. La mort plutôt que le déshonneur. Le sol sanctifié par le sang. Ces hommes qui sont morts noblement. Ils ne sont pas morts en vain. Nos glorieux morts.
Hmmmm.
Personne n’est-il jamais revenu d’entre les morts un seul mort sur les millions qui se font tuer n’est-il jamais revenu pour vous dire mon dieu que je suis content d’être mort parce que la mort vaut toujours mieux que le déshonneur ? Ont-ils dit je suis content d’être mort pour sauver la démocratie dans le monde ? Ont-ils dit je préfère la mort à la perte de la liberté ? L’un d’ eux a-t-il jamais dit je songe avec joie que j’ai eu les entrailles arrachées pour l’honneur de mon pays ? L’un d’eux vous a-t-il jamais dit regardez moi je suis mort mais j’ai péri pour défendre la morale et cela vaut mieux que d’être vivant ? L’un d’eux vous a-t-il jamais dit me voici il y a deux ans que je pourris dans la tombe en pays étranger mais c’est magnifique de mourir pour sa patrie ? L’un d’eux vous a-t-il jamais dit hourra je suis mort pour l’honneur des femmes et j’en suis heureux voyez commme je chante bien que j’aie la bouche tout obstruée de vers ?
Personne en dehors des morts ne sait si toutes ces idées dont parlent les gens valent la peine qu’on meure pour elles ou non. Mais les morts ne parlent pas. Aussi toutes les paroles sur la noblesse de la mort et le caractère sacré du sang versé et l’honneur sont-elles mises dans la bouche des morts par des détrousseurs de cadavres et des imposteurs qui n’ont pas le droit de parler au nom des morts. Si un homme dit plutôt la mort que le déshonneur c’est un sot ou un menteur car il ne sait pas ce qu’est la mort (...) S’il est assez sot pour croire que la mort vaut mieux que le déshonneur qu’il se mette sur les rangs et qu’il meure. Mais qu’on laisse donc les petits gars tranquilles quand ils sont trop occupés pour aller se battre. Et qu’on laisse également les gars tranquilles quand ils disent que préférer la mort au déshonneur c’est de la foutaise et que la vie est plus importante que la mort (...).
Et tous les gars qui sont morts tous les cinq millions ou les sept millions ou les dix millions qui sont allés au front et qui sont morts pour sauver la démocratie dans le monde pour rendre le monde propice à l’épanouissement de mots creux qu’ont-ils éprouvé au moment de mourir ? Qu’ont-ils ressenti quand leur sang s’est répandu dans la boue ? Qu’ont-ils ressenti quand ils ont été touchés par les gaz qui leur ont rongé entièrement les poumons ? Qu’ont-ils ressenti quand ils gisaient dans les hôpitaux en proie à la folie et qu’ils regardaient la mort droit en face et qu’ils la voyaient arriver et les emporter ? (...) Ils sont morts en pleurant en leur for intérieur comme des gamins. Ils ont oublié pourquoi ils se battaient pourquoi ils mouraient. Ils pensaient à des choses qui sont à la portée des hommes. Ils sont morts en souhaitant ardemment la présence d’un visage ami. Ils sont morts en réclamant dans leurs gémissements la voix d’une mère d’un père d’une femme d’un enfant. Ils se sont éteints la mort dans l’âme en aspirant à jeter un dernier coup d’œil à leur maison natale je vous en supplie mon Dieu rien qu’un coup d’œil. Ils sont morts en se lamentant et en soupirant après la vie. Ils savaient à quoi il fallait attacher de l’importance. Ils savaient que la vie c’est tout et ils sont morts dans les cris et les sanglots. Ils sont morts avec une seule idée en tête je veux vivre je veux vivre je veux vivre (...).
Il n’ y a rien de noble dans le fait de mourir. Même pas si vous mourez pour l’honneur (...). La chose qui a le plus d’importance c’est votre vie mes petits gars. Morts vous n’êtes bons à rien sinon à servir de sujet aux discours. Ne les laissez plus vous duper. Ne leur prêtez pas d’attention quand ils vous taperont sur l’épaule en disant venez nous allons nous battre pour la liberté ou quel que soit le mot qu’ils emploieront car il y a toujours un mot (...) Rien n’est supérieur à la vie. Il n’y a rien de noble dans la mort. Qu’y a-t-il de noble à être enseveli dans la terre et à se décomposer ? Qu’y a-t-il de noble à ne plus jamais revoir la lumière du soleil ? Qu’ y a-t-il de noble à avoir le bras et les jambes arrachées ? Qu’ y a-t-il de noble à être idiot ? Qu’y a-t-il de noble à être aveugle et sourd et muet ? Qu’y a-t-il de noble à être mort ? Quand on est mort monsieur tout est terminé. C’est la fin. On est moins qu’un chien moins qu’un rat moins qu’une abeille ou une fourmi moins qu’un vermisseau qui rampe sur un tas de fumier. On est mort monsieur et on est mort pour rien.
On est mort monsieur.
Mort. »
Dalton Trumbo, Johnny s’en va-t-en guerre, 1939, trad. française Actes Sud, 1987.
Commentaires
illustration de la différence entre émotion et réflexion
Sur la guerre, il y a le "caca boum boum" bien pensant, facile et degré zéro de la réflexion de Lubin.
et puis il ya la philosophie, l'histoire des idées. Bref la réflexion la vraie, qui dépasse l'opinion basique, niveau maternelle et offre de nouveaux horizons à la pensée humaine sur les mutations de la violence, ce que n'arrive plus manifestement à faire les profs d'histoire pédagos.
4e de couverture d'un livre de Frédéric Gros, philosophe spécialiste de M. Foucault, prof à paris XII, a priori pas un lepéniste vatenguerre de base :
"La philosophie occidentale a longtemps pensé la guerre comme une mise en forme spécifique du chaos des forces. Elle l'a définie, dans une formulation fameuse, comme "conflit armé, public et juste", soutenu par une tension éthique (défense de l'honneur, courage, sens du sacrifice), un objectif politique (donner consistance à un État) et un cadre juridique (fonder le droit, défendre une juste cause, définir des règles de combat).
Cette construction spéculative n'eut pas d'influence directe sur la réalité des carnages, elle n'en constitua pas moins un horizon régulateur qui servit à définir en Occident un droit de la guerre, des conventions internationales et un imaginaire spécifique.
Or ce concept de guerre, stabilisé par des siècles de réflexion philosophique, échoue aujourd'hui à penser les nouvelles formes de violence : attentats terroristes, factions armées sillonnant des pays ravagés, envoi de missiles intelligents pour des conflits à "zéro mort".
La guerre et la paix tendent à disparaître, laissant place à l'intervention et à la sécurité. L'humanité serait entrée, depuis peu, dans ce que Frédéric Gros, par provision, appelle l'âge des "états de violence" : la fin de la guerre, ce n'est pas la fin des violences, mais leur reconfiguration selon des économies inédites.
Les états de violence transforment le rapport à la mort, ils imposent toujours plus la logique d'une destruction unilatérale de civils démunis, brisant un rapport ancestral d'égalité et d'échange. La guerre visait à défendre ou accroître une Cité, un Empire, un État ; voici que les états de violence s'adressent à la seule fragilité de l'individu, ramené à sa condition vulnérable de vivant. La guerre, enfin, avait été constituée comme violence justifiée ; les états de violence offrent, à travers leur médiatisation, le spectacle du malheur nu, le scandale de victimes dont la souffrance exhibée décourage d'avance toute reprise critique.
Cette radicale transformation exige de la philosophie qu'elle pense le présent, marque des ruptures, inspire de nouvelles vigilances, invente de nouvelles espérances."
Frédéric Gros
Etats de violence : essai sur la fin de la guerre
Gallimard
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=39633&pid=6837821
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :
