20 décembre 2007
Bentolila : et derrière les leçons de mots ?
Dans un point de vue au Monde (20/12/2007), Bentolila dénonce les « ghettos linguistiques », ces lieux où – poursuit-il – « l’imprécision et la pénurie des mots va (sic) de pair avec l’enfermement [de leurs habitants] ; elles constituent leur lot réduit parce que ni l’école ni la famille ne leur ont transmis l’ambition d’élargir le cercle des choses à dire et celui de ceux à qui on les dit ». Dénonciation qui pourrait se comprendre, si Bentolila, comme il en a coutume, ne limitait pas ses accusations aux seuls « jeunes des quartiers-ghettos », des banlieues, des cités, les fameux « Barbares » de Brighelli. « Cantonnés à une communication de proximité, prisonniers d’une situation d’extrême connivence, ils n’ont jamais eu besoin de mots justes et nombreux pour communiquer ensemble », écrit-il encore. Certes, cela existe bien, mais seulement à Villiers-le-Bel ou au Val-Fourré ? Et ces « pauvres du langage, condamnés à ne communiquer que dans l’immédiat et la proximité », les trouve-t-on seulement parmi les jeunes issus de l’immigration, cible privilégiée et obsessionnelle de ses accusations dégoûtées ? Si Bentolila voulait bien sortir de ses salons sorbonnards, peut-être se rendrait-il compte que la pauvreté du langage, les difficultés à communiquer, ne sont pas le signe distinctif d’une classe d’âge forcément jeune, forcément sombre de peau mais qu’on la trouve partout, à tous les âges, dans tous les milieux. Dans les campagnes, à l’heure de l’apéro, dans les villes, à l’heure de TF1, quelle langue parle-t-on donc ? Lorsque l'on ne s'exprime pas, ou qu'on s'exprime mal, ou qu'on ne s'exprime plus, est-ce parce qu'on n'a pas appris ou que l'on n'a plus espoir d'être entendu ? Et dans ces cités qui font tellement peur à Bentolila, pourquoi les jeunes devraient-ils faire l'effort de s'exprimer correctement face à des types casqués, matraque au poing, qui, eux, disposent d'un vocabulaire ne dépassant pas deux mots : "tes papiers !". Le dédain de Bentolila pour « les innovations linguistiques originales (...), les faiseurs de dictionnaires à la mode (au passage, quand ce petit pédant arrivera à la cheville d’Alain Rey, on en reparlera), (...) les audaces verlanesques », tout cela masque mal le mépris, la morgue, de l’intellectuel pour tout ce qui n’est pas de son monde. On retrouve là d’une certaine façon, ces auteurs bourgeois du 19e siècle, visitant les campagnes de la France profonde en se bouchant le nez, de loin de préférence, de peur de s’en revenir tout crotté. Ou bien le haut-le-cœur, le dégoût du Blanc débarquant dans un gourbi d’Afrique du Nord. Comme chez beaucoup d’obsédés de la pureté de la langue, le souci de pureté de la race n’est jamais loin, chez Bentolila. Les « leçons de mots » qu’il appelle de ses vœux pour civiliser les sauvages dissimulent mal des relents de racisme. On ne serait pas autrement surpris de voir Hortefeux lui confier prochainement une mission.
