02 février 2008
La gifle : entre fantasmes punitifs et projet de société
Récapitulons.
Un élève de 6e humilié, bousculé, poussé brutalement vers la porte, ses affaires renversées, avant d’être giflé par un prof qui devait avoir pas loin de 0,5 gramme d’alcool dans le sang, taux qui vous interdit de prendre le volant mais pas d’exercer dans une classe avec les pleins pouvoirs sur les élèves. Aujourd’hui, c’est l’élève qui est puni (trois jours d’exclusion) alors que le prof peut attendre tranquillement le non-lieu et peut-être même les palmes académiques qui viendront récompenser son coup d’éclat. Au-delà des faits eux-mêmes, le plus consternant reste encore cette campagne médiatique obscène, orchestrée par un syndicat d’enseignants qui, au-delà de la défense corporatiste d’un collègue pourtant dans son tort, s’est transformée en une apologie des coups et châtiments corporels, avec, en arrière-plan, une nostalgie affichée, une célébration du « bon vieux temps », celui où chacun savait rester à sa place et où l’on pouvait frapper sans retenue un enfant. Campagne relayée par les médias les plus réactionnaires, qui savent si bien se faire l’écho de la France profonde. Cette France profonde, bête et brutale, s’exprime sans retenue dans les colonnes des journaux, sur les ondes, devant les caméras, sur les forums internet, faisant entendre, à travers ses excès de langage, avec une véritable aversion pour les jeunes, un projet de société bien inquiétant.
Pour s’en tenir à Libération, on a pu lire ceci sur un forum ouvert spécialement pour les circonstances. Ce sont très majoritairement des enseignants qui parlent (précisons que les commentaires y sont «modérés », les plus outranciers ont donc dû être gommés) et cela donne ça :
« En guise de soutien à ce pauvre homme, pourquoi ne pas instaurer une journée de la baffe, giflons les élèves qui le mérittent. » (sic)
« Je félicite ce professeur pour sa réaction. »
« Une gifle n’a jamais tué personne ».
« J’ai la conviction qu’une gifle peut être un acte éducatif majeur ». La gifle seulement ? Mais le fouet aussi donnait d’excellents résultats.
Légitimer la gifle, c’est aussi remettre en cause un sytème éducatif qui fabrique des barbares et des crétins. Les brighellistes s’en donnent à cœur joie :
« On est de tout cœur avec le malheureux professeur qui paie pour le laxisme de tout le système ».
« Ici, l’enfant est roi, les profs n’ont aucun respect ni autorité ».
« J’ai élevé deux enfants en leur inculquant le principe : le prof a raison, si une sanction est donnée, le prof avait raison ». Ce qui, en d’autres temps et d’autres lieux, se disait ainsi : « le chef a toujours raison. »
« Si le prof est sévèrement condamné, c’est la fin du respect. Il suffira alors aux petits cons qui peuplent les collèges et lycées d’insulter les profs. »
« Faudra-t-il attendre de voir les élèves pisser sur leurs profs menottés au tableau ? »
« D’une génération avant 1968, quand cela nous arrivait, si l’on se plaignait en rentrant à la maison, c’est une deuxième que l’on recevait. »
C’est sûr, tout cela est la faute de mai 68, des « parents démissionnaires » (mentionnés vingt fois), de la loi Jospin et de la pédagogie qui a placé l’élève au centre. Si l’on interdit à un prof de frapper les élèves, la société court à sa perte. Finkielkraut fait des émules :
« Crise de valeur, crise de société, crise de civilisation. La décadence avant la chute ? »
« Tout fout le camp et de plus en plus vite. »
« A l’époque, les profs ne se gênaient pas pour nous gifler ou nous botter les fesses. Je peux vous dire que ces profs là, je leur dis merci, merci de nous avoir appris la discipline, la peur du supérieur ».
Inculquer aux enfants la peur du supérieur ? Effectivement, tout un projet de société derrière ces derniers mots. Aux discours nauséabonds qui se sont exprimés ci-dessus et qui continuent de le faire sans retenue, on ajoutera les quelques lignes suivantes qui y trouveront sans peine toute leur place : « L’éducation que j’avais reçue de mes parents m’imposait une attitude respectueuse à l’égard de tous les adultes (...), indépendamment du milieu dont ils sortaient. Je considérais comme mon premier devoir de porter secours en cas de besoin et de me soumettre à tous les ordres, à tous les désirs de mes parents, de mes instituteurs, de monsieur le curé, de tous les adultes et même des domestiques. A mes yeux, ils avaient toujours raison, quoi qu’ils disent. Ces principes de mon éducation ont pénétré tout mon être ». Ces paroles sont celles de Rudolf Höss, ancien commandant du camp d’Auschwitz (cité par Alice Miller, C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant, Aubier, 1984).
Merci aux collègues du Snes et à quelques autres pour leur juste participation à l’émergence d’un monde nouveau.
