12 février 2008
Autre chose qu'un être à éduquer
Aujourd’hui, je n’ai pas le temps d’écrire mais comme j’ai toujours de bons auteurs, ce n’est pas trop grave...
« Les enfants ont un instinct effarant pour découvrir les insuffisances de l’éducateur. Ils remarquent souvent mieux qu’on ne le voudrait ce qui est vrai et ce qui est faux. C’est pourquoi le pédagogue devrait faire attention à son propre état mental, afin de voir d’où proviennement les difficultés qu’il rencontre avec les enfants qui lui sont confiés. Il se peut fort bien qu’il soit lui-même la cause inconsciente du mal. Nous ne devons naturellement jamais nous laisser aller à la naïveté ; il y a des gens, médecins-analystes aussi bien que pédagogues, qui pensent en secret (mais sans l’avouer) qu’une personne en situation d’autorité peut se comporter comme bon lui semble et que l’enfant n’a simplement qu’à s’adapter tant bien que mal, parce que, plus tard, les réalités de la vie en disposeront de même avec le jeune être humain. Ces gens sont en secret (jamais ouvertement) persuadés que la seule chose importante est d’obtenir un succès tangible et que la seule barrière morale réelle et convaincante, c’est le gendarme brandissant les paragraphes du code pénal. Lorsque l’adapatation absolue aux forces concrètes du monde représente le principe suprême, il serait évidemment déplacé d’espérer une introspection psychologique d’une personne en situation d’autorité et de faire de cette instrospection une obligation morale. Mais quand on est attaché à une conception démocratique du monde, on ne peut accepter une telle attitude, parce que l’on croit à une juste distribution des défauts et des qualités. L’éducateur n’est pas toujours celui qui éduque et l’enfant est parfois autre chose qu’un être à éduquer. D’un autre côté, l’éducateur est aussi un être faillible et l’enfant qui lui est confié reflète ses défauts. Aussi serait-il bon d’exiger que l’éducateur connaisse aussi clairement que possible ses propres conceptions et en particulier ses points faibles, ses propres défauts. De ce qu’est l’homme dépend ce que sera sa vérité dernière et la force de son efficacité. »
C.-G. JUNG, L’âme et la vie¸trad. française Buchet/Chastel, 1963.
Commentaires
Texte intéressant et mis en pratique par moi. Maintenant le travail d'introspection psychologique, s'il peut sembler plus que nécessaire, est très pénible et, à moins d'être confronté à un gros problème type dépression (re-moi), je pense que peu de personnes sont prêtes à faire ce travail.
Ce qu'écrit Jung pourrait d'ailleurs aussi concerner toutes personnes exerçant un métier basé sur le contact avec autrui, et pas seulement les éducateurs...
En même temps, je connais des enseignants qui n'ont pas fait ce travail et ne le feront sans doute jamais mais qui sont d'excellents enseignants reconnus par leurs collègues et élèves...
Pourquoi toujours essayer de fragiliser (en pointant et en appuyant sur ses zones fragiles)une profession qui aurait surtout besoin de soutien...
On a le droit de trouver cet extrait intellectuellement "un peu" faible ?
Depuis quand le professeur est il l'unique repère éducatif des enfants ? Cette vertueuse introspection de l'enseignant, au cours de laquelle il va se remettre en question personnellement à chaque échec de ses élèves a t-elle encore un sens si il est le seul à effectuer ce travail que ni les parents, ni la hiérarchie, ni ses propres collègues (à commencer par ceux qui le dénoncent dans leurs blogs...) ne pratiquent eux-mêmes ?
Quant à la défense de la démocratie, je me demande un peu quel sens elle a au moment où un élève utilise l'insulte publique. Je me demande aussi quelle préparation à la démocratie on propose quand on installe dans la tête de collégiens l'idée qu'ils peuvent tout se permettre sans jamais subir le moindre désagrément.
Une fois encore, il ne s'agit pas d'instituer la gifle comme moyen pédagogique, mais de se poser quelques questions sur la manière dont on la condamne, dont on l'assimile à de la violence, et dont on excuse un peu facilement les enfants.
Finalement, le propos que je vois développé ici consiste à déresponsabiliser les enfants (les conflits ne peuvent venir que de la défaillance (que dis-je ?!! DeS défaillanceS multipleS) de l'enseignant (et quand c'est écrit par un enseignant, ça veut forcément dire "des autres enseignants, ceux qui ont des problèmes, pas moi, bien sûr"). Pourquoi pas. Mais on ne peut pas en même temps refuser la responsabilité aux élèves, et se proposer de leur faire vivre la démocratie.
N'en déplaise aux non violents persuadés que la gifle est un pas de trop franchi dans le domaine de la force illégitime, il n'y a pas de démocratie sans violence. C'est d'ailleurs là une définition bien connue de l'Etat : "L'Etat, c'est le monopole de la violence physique légitime" (Max Weber).
A ce titre, je laisse à la méditation générale ce simple constat : dans le monde éducatif actuel, les seuls établissement à refuser cet usage légitime de la violence institutionnelle sont les établissements publics. Inutile de dire que dans les écoles privées, on prend moins de gants, et on utilise d'autres violences, telles que l'exclusion. Interdire à un corps d'Etat de recourir à la force légitime, c'est installer l'insécurité véritable, qui commence sur les bancs de l'école. Il ne s'agit certainement pas de considérer qu'on doit balancer des tartes au doigts à tout bout de champ. Mais une gifle n'est pas un coup de poing (on a rarement vu Mohamed Ali gagner des matchs en donnant des baffes) et n'a pas pour but de faire souffrir, ni de créer des séquelles. On peut rêver d'enfants cadrés, qu'on peut maintenir dans un juste cap en n'ayant recours qu'à la parole. Et sans doute beaucoup d'enfants peuvent ils être éduqués de cette manière. Mais lever ainsi la garde devant un geste qui, aussi discutable soit il, demeure néanmoins une simple gifle, c'est dire clairement aux élèves "maintenant, lâchez vous, faites ce que bon vous semble, il ne vous arrivera rien, parce que des adultes responsables ont décidé que vous ne seriez responsables de rien". Le texte de Jung commence avec le constat de la perspicacité des enfants. Sur ce terrain je suis d'accord avec lui : quand un enfant repère qu'un adulte ne le bornera pas, qu'il ne l'attrapera pas par le col au bord du précipice, il le sent, et il sait comment se comporter avec lui. Quand une génération sent que la génération précédente l'idolatre tellement qu'elle devient incapable de la tenir en sécurité, il est normal qu'elle même tombe dans les pires travers, et ce avec la complicité de ses parents.
Vos articles et vos interventions sont sans doute très bien intentionnées, et je souscris au fait que l'enfance doit être protégée. Mais je crains qu'elle ne doive être protégée contre ceux qui la frappent (là on est d'accord), mais aussi contre vous. Et j'en suis désolé.
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