12 février 2008
Les coups pour "faire passer la culture" (Rufo)
Dans le JDD (03/02/2008), le très médiatique pédopsychiatre Marcel Rufo prend le parti du prof gifleur...avec des arguments frappants. « Un enfant peut-il se construire sans l’école ? Doit-on tenir pour quantité négligeable le passeur de culture que représente l’instituteur ? (...) Vous avez compris, je suis du côté de l’école. En traitant son enseignant de connard, ce jeune garçon détruit le trésor qui lui est proposé (...) Ce fait divers montre notre confusion sociétale : un élève insulte, un prof gifle et le père gendarme porte plainte (...). »
Dans la mauvaise foi, Rufo atteint les sommets, feignant d’ignorer qu’avant l’insulte, il y a eu la brutalité du prof et l’humiliation de l’élève. On doute qu’un enfant de 11 ans soumis au traitement qui a été le sien puisse entrevoir le « passeur de culture » dans un individu qui renverse son bureau, le plaque au mur avant de le frapper violemment. Etonnante « culture » que celle dont Rufo fait l’éloge, un Rufo qui nous rappelle au passage, qu’à force de courtiser le gens au pouvoir (Bernadette Chirac pour ne pas la citer) pour obtenir quelque prébende, on a vite fait de se déconsidérer. Pour Rufo, « la dignité, c’est l’adaptation à l’autorité (...), les parents doivent être fiers qu’on leur déclare la qualité (...) d’adaptation de leurs enfants ». Autrement dit, tendre l’autre joue quand on reçoit une gifle. L’éducation, telle que la préconise ici Rufo c’est d’abord la soumission à l’autorité, quelle qu’elle soit, même quand elle est illégitime comme dans le cas qui nous intéresse. Il y a de quoi s’inquiéter de voir un individu aussi présent dans les médias, arguant de son autorité scientifique pour développer et tenter d’imposer ce qui n’est finalement qu’une morale d’adjudant, de garde-chiourme. Rufo se prétend défenseur « des passeurs de culture contre la barbarie » et notre « passeur de culture » de Berlaimont a donc eu raison de violenter ce petit « barbare » de 11 ans qui ne faisait rien d’autre que le regarder dans les yeux. Remarquez que les choses sont claires : la sempiternelle dénonciation de la « barbarie » est une marque de fabrique. De Brighelli à Finkielkraut, en passant par beaucoup d’autres, et appliquée systématiquement aux jeunes, elle est surtout le signe de toute une génération qui n’a plus grand chose à dire sur le monde d’aujourd’hui. C’est aussi un thème qui se vend bien auprès des éditeurs et tellement plus rémunérateur que celui, ringard des droits de l’enfant.
Avant de terminer, on s’en voudrait de ne pas signaler, dans cette triste histoire, la réaction de l’Union Syndicale des Magistrats (USM), « choquée » par le soutien de Fillon à l’enseignant : « Les interventions publiques dans cette affaire sont un moyen de pression indirect sur la justice », Virginie Valton, déléguée régionale de l’USM, soulignant que le collégien giflé n’était « pas un baraqué des banlieues tel qu’on a pu le penser mais un enfant de 11 ans (...). Quand on vient dire que la gifle est la riposte à l’insulte, je pense que c’est plutôt l’insulte qui est la riposte aux violences du professeur ».
Commentaires aléatoires
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Autre chose qu'un être à éduquer
Aujourd’hui, je n’ai pas le temps d’écrire mais comme j’ai toujours de bons auteurs, ce n’est pas trop grave...
« Les enfants ont un instinct effarant pour découvrir les insuffisances de l’éducateur. Ils remarquent souvent mieux qu’on ne le voudrait ce qui est vrai et ce qui est faux. C’est pourquoi le pédagogue devrait faire attention à son propre état mental, afin de voir d’où proviennement les difficultés qu’il rencontre avec les enfants qui lui sont confiés. Il se peut fort bien qu’il soit lui-même la cause inconsciente du mal. Nous ne devons naturellement jamais nous laisser aller à la naïveté ; il y a des gens, médecins-analystes aussi bien que pédagogues, qui pensent en secret (mais sans l’avouer) qu’une personne en situation d’autorité peut se comporter comme bon lui semble et que l’enfant n’a simplement qu’à s’adapter tant bien que mal, parce que, plus tard, les réalités de la vie en disposeront de même avec le jeune être humain. Ces gens sont en secret (jamais ouvertement) persuadés que la seule chose importante est d’obtenir un succès tangible et que la seule barrière morale réelle et convaincante, c’est le gendarme brandissant les paragraphes du code pénal. Lorsque l’adapatation absolue aux forces concrètes du monde représente le principe suprême, il serait évidemment déplacé d’espérer une introspection psychologique d’une personne en situation d’autorité et de faire de cette instrospection une obligation morale. Mais quand on est attaché à une conception démocratique du monde, on ne peut accepter une telle attitude, parce que l’on croit à une juste distribution des défauts et des qualités. L’éducateur n’est pas toujours celui qui éduque et l’enfant est parfois autre chose qu’un être à éduquer. D’un autre côté, l’éducateur est aussi un être faillible et l’enfant qui lui est confié reflète ses défauts. Aussi serait-il bon d’exiger que l’éducateur connaisse aussi clairement que possible ses propres conceptions et en particulier ses points faibles, ses propres défauts. De ce qu’est l’homme dépend ce que sera sa vérité dernière et la force de son efficacité. »
C.-G. JUNG, L’âme et la vie¸trad. française Buchet/Chastel, 1963.
