Si l’on n’en est pas encore à la prière obligatoire, il est pourtant certain que les nouveaux programmes de l’école primaire portent en germe quelque chose qui y ressemble : à défaut des religions, le religieux fait son entrée dans l’enseignement élémentaire, mais de telle sorte que les défenseurs les plus intransigeants de la laïcité n’y trouvent rien à redire.

Ainsi en est-il de la Marseillaise, dont l’apprentissage n’est pas une chose nouvelle – réintroduit dans les programmes il y a plus de vingt ans par Chevènement alors ministre de l’Education nationale, avant d’être renforcé dans la dernière loi d’orientation par l’amendement du député villieriste Jérôme Rivière – qu’il faudra dorénavant écouter debout. Pourquoi pas la main sur le cœur ou même à genoux ? Outre que la Marseillaise, avec ses relents guerriers et xénophobes, avec la bêtise et la brutalité de ses couplets, n’est sûrement pas le meilleur moyen de former des citoyens ouverts au monde et respectueux des autres, il faut comprendre que l’exigence de l’écouter debout, dans un silence faussement – car imposé – respectueux, va à l’encontre de ce qu’on est en droit d’attendre de l’école en matière d’esprit critique et de sens des responsabilités. Dans son principe, l’hymne national interdit toute interrogation, tout questionnement sur une identité nationale tellement incertaine, tellement vaine, qu’on préfère s’interdire d’y réfléchir. La nation n’existe que parce qu’un hymne l’exalte, un hymne dont l’apprentissage obligatoire par de tout jeunes enfants ne saurait souffrir aucune remise en cause. D’ailleurs, la loi l’interdit : en intégrant à la loi dite de sécurité intérieure ( !), en janvier 2003, un délit d’ « outrage aux symboles nationaux », passible de six mois de prison et de 7500 euros d’amende, les parlementaires de la république laïque avaient en quelque sorte rétabli le délit de blasphème : sous l’Ancien régime, on tranchait la langue de celui qui exerçait son libre arbitre sur les questions religieuses. La religion d’état était à ce prix. La morale d’état n’agit pas aujourd’hui autrement : avec la Marseillaise écoutée cérémonieusement comme à l’église, il y a là comme un dogme, qui ressort du religieux bien davantage que d’une éducation civique bien comprise. L’école est le lieu de la construction progressive des savoirs, des comportements, de la formation du jugement ; la parole révélée n’y a pas sa place.

Ce n’est au demeurant pas un hasard si Darcos, dans ces mêmes programmes, a choisi de supprimer l’éducation civique pour la remplacer par une « instruction morale et civique » qui retrouve d’ailleurs une formulation qui avait cours à l’époque de Vichy. Il s’agira pour le maître, d’énoncer quelques « maximes illustrées » dont on imagine qu’elles seront ensuite recopiées et apprises par cœur par les élèves. Ainsi conçue, cette « instruction morale » se rapproche du catéchisme d’antan – puisque d’ailleurs, l’Eglise elle-même est sortie depuis longtemps de ce petit jeu stérile des questions-réponses – à l’opposé d’une véritable formation citoyenne qui devrait s’appuyer sur le débat et la prise en considération de la parole de tous.

De la même manière, les programmes d’histoire ont été réécrits de façon à mettre en valeur les « racines chrétiennes » de la France, chères à Sarkozy. Limitée de façon arbitraire au territoire hexagonal, ignorant superbement le monde, l’histoire à l’école donne une importance disproportionnée au baptême de Clovis, reprenant sans aucune distanciation un mythe en grande partie imaginaire, à forte connotation idéologique. Croyant naïvement retrouver la chronologie du Moyen Age, les auteurs des programmes, s’appuient sur les figures de Saint Louis ou de l’inévitable Jeanne d’Arc. Les centaines de milliers de petits Musulmans qui fréquentent aujourd’hui l’école de la république, devront attendre l’épisode des Croisades pour découvrir un peu leurs ancêtres massacrés par les preux chevaliers.