« La spécificité [du socle] réside dans la volonté de donner du sens à la culture scolaire fondamentale, en se plaçant du point de vue de l’élève et en construisant les ponts indispensables entre les disciplines et les programmes (...) Maîtriser le socle commun, (...) c’est posséder un outil indispensable pour continuer à se former tout au long de la vie afin de prendre part aux évolutions de la société ; c’est être en mesure de comprendre les grands défis de l’humanité, la diversité des cultures et l’universalité des droits de l’homme, la nécessité du développement et les exigences de la protection de la planète. » C’est un document très lontain, qui remonte à la plus haute antiquité comme on disait autrefois : les plus anciens d’entre nous auront reconnu là le préambule du socle commun de connaissances et de compétences, paru au Journal Officiel du 11 juillet 2006 et sur lequel Darcos, avec ses nouveaux programmes du primaire vient de tirer un trait de plume (sergent-major). On y lisait même que « la culture humaniste [l’un des piliers du socle] enrichit la perception du réel, ouvre l’esprit à la diversité des situations humaines, invite à la réflexion sur ses propres opinions et sentiments et suscite des émotions esthétiques. »

On chercherait en vain la trace de cet idéal dans les programmes d’histoire-géo présentés par Darcos il y a quelques jours : l’histoire ramenée à l’histoire-batailles avec une succession de dates, une galerie de portraits, choisis presque exclusivement à l’intérieur des frontières nationales, un enseignement où l’élève se voit assigner pour tâche de recopier, de réciter par cœur, un enseignement vidé de sens et dont l’élève ne garde finalement rien. En parallèle, la quasi disparition de la géographie, là encore pratiquement limitée à l’hexagone ; la culture humaniste devra se contenter de cartes du relief, hydrographiques ou administratives. La liste des sous-préfectures n’est pas loin. Une vision non seulement obsolète de l’histoire et de la géographie (1) mais aussi singulièrement pauvre et réductrice : ici, le conservatisme éducatif va de pair avec un appauvrissement des savoirs, des savoirs que les pédagogues et le concept de l’élève au centre étaient censés avoir mis à mal. Avec les programmes Darcos, l’élève n’est plus qu’un récipient vide qu’il faudrait remplir, non pas de connaissances mais de prescriptions administratives dénuées de sens. A la fin de sa scolarité en primaire, un enfant de 11 ans ne connaîtra rigoureusement rien du monde, ni dans le passé, ni dans le présent : l’Afrique, où plusieurs millions de Français ont leurs ancêtres proches, reste une terra incognita, l’Asie avec ses quatre milliards d’habitants n’est pas davantage digne d’intérêt et l’Amérique n’apparaît dans les programmes que lorsqu’elle est « découverte » par Christophe Colomb. Yssingeaux plutôt que Mexico. Cette approche étroitement bornée d’un enseignement dont le rôle officiel, selon les prescriptions du socle, est d’ « ouvrir l’esprit à la diversité des situations humaines », est évidemment porteuse d’une lourde idéologie : ignorer l’autre, ignorer le monde a pour objet de renforcer l’identité nationale, priorité d’un gouvernement qui lui consacre même un ministère à temps plein. L’ennui, c’est que le titulaire du poste est également chargé de l’immigration, ou, plus précisément, de la chasse aux étrangers. En bridant la curiosité pourtant naturelle des enfants à l’intérieur des frontières hexagonales, les programmes scolaires portent une responsabilité certaine dans le développement d’un sentiment, de réflexes de rejet face à l’étranger : la dénonciation des « barbares », récurrente dans les milieux qui ont inspiré ces programmes (Bentolila, Brighelli pour s’en tenir aux plus médiatiques), se nourrit des fantasmes, des peurs irraisonnées, de phobies pour tout ce qu’on ne connaît pas. Non seulement les programmes Darcos (s’ils sont appliqués...) ne sont pas en mesure de réduire l’échec scolaire – il y a même de fortes probabilités pour qu’ils le renforcent – mais leur impact sur les mentalités collectives et les tendances malsaines qui minent la société s’avère certain.

(1) Sur la géographie, on lira avec profit le dernier numéro des Cahiers pédagogiques : « Enseigner la géographie aujourd’hui ».