Pour évaluer les connaissances des élèves, on avait jusque là les notes, le contrôle continu, les examens. Darcos, lui, vient d’inventer quelque chose de révolutionnaire : l’évaluation par sondages. Il y a quelques jours, le ministre de l’Education - pardon, de l’Instruction - avait tenté de justifier la proposition de Sarkozy sur la Shoah en affirmant qu’un lycéen sur deux ne savait ce qu’était la Shoah. Sommé de citer ses sources, il s’était lourdement emmêlé les pinceaux, avec une mauvaise foi confondante, en ressortant une lointaine enquête de la Sofres (2000), selon laquelle « 55%  des 18-24 ans trouvaient qu’on ne leur parle pas assez de la Shoah », ce qui n’est évidemment pas la même chose. Vexé, et soucieux de ne pas perdre la face à l’approche des élections de Périgueux, il commande sans plus tarder un sondage à un institut d’opinion qui  interroge un demi-millier de lycéens. On constate au passage, qu’alors que l’on n’a plus de quoi remplacer les profs qui partent en retraite, il reste quand même dans les caisses du ministère de quoi satisfaire les caprices du ministre. Et puis, Darcos doit sans doute ignorer les très nombreuses études de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (c’est son nom), qui le renseignent sur les connaissances des élèves. Mais aux lycéens, la boîte de sondages n’a pas demandé s’ils avaient ou non, entendu parler de la Shoah, ce qui est le sujet de la polémique, mais de dire, « à partir d’une liste », s’il s’agit d’un mot hébreu signifiant catastrophe, d’un mot allemand voulant dire déportation ou d’un terme polonais traduit par « crime contre l’humanité ». A cette question tordue, il s’est quand même trouvé 49% des lycéens pour donner la bonne réponse...ce qui permettra à Darcos de faire l’intéressant dans les médias en affirmant qu’il avait raison.

Cette obstination puérile du ministre, on peut la rapprocher d’une certaine façon, de l’amateurisme, de l’impéritie, manifestées par les pouvoirs publics dans la gestion de l’éducation. Ainsi en va-t-il, par exemple, de la « réforme » du primaire : en dépit des principes inscrits dans une loi d’orientation, des programmes pourtant officiels à peine entrés en application depuis la dernière rentrée, on réunit toutes affaires cessantes dans le secret des cabinets quelques gens de bonne compagnie, écrivains, linguistes distingués, académiciens, universitaires, tous très ignorants de la chose scolaire mais dont on se sert ensuite devant les caméras pour cautionner des réformes dangereuses et inconséquentes. En cette période électorale, alors qu’il faut – déjà - sauver le soldat Sarkozy et sans doute, aussi, le soldat Darcos à Périgueux, il s’agit en toutes choses de flatter l’électeur et une partie de l’opinion ; le retour en arrière voulu par Darcos pour l’école primaire ne s’explique pas tant par le désir de réduire l’échec scolaire – il n’y a sans doute pas grand monde, à part quelques illuminés, pour y croire – que par pure démagogie ou par opportunisme politique. Le sondage d’opinion remplace l’enquête ou l’étude de fond, les pédagogues, les chercheurs, les éducateurs doivent s’effacer devant les histrions ou les illusionnistes. Et lorsqu’un président se lance dans une impayable initiative sur la Shoah, il ne manque pas de bons courtisans pour l’applaudir. Avec Môquet, avec la Shoah, avec le discours de Périgueux et la Marseillaise au garde-à-vous, l’éducation règle sa marche sur les foucades de Sarkozy. Il y en aura d’autres, assurément, puisque l’improvisation permanente et la frénésie de communication semblent être devenues l’unique moteur d’un régime politique qu’on n’ose plus qualifier de démocratique. Car la démocratie, c’est quand même autre chose que de se soumettre au bon-vouloir du prince, surtout lorsque c’est toute l’éducation qui est en jeu.