Journal d'école

Un regard distancié, très distancié, très très distancié sur l'école et sur le monde. L'école vient de loin, elle peut mener loin. A condition d'en sortir.

29 février 2008

Darcos invente un nouveau mode d'évaluation : le sondage

Pour évaluer les connaissances des élèves, on avait jusque là les notes, le contrôle continu, les examens. Darcos, lui, vient d’inventer quelque chose de révolutionnaire : l’évaluation par sondages. Il y a quelques jours, le ministre de l’Education - pardon, de l’Instruction - avait tenté de justifier la proposition de Sarkozy sur la Shoah en affirmant qu’un lycéen sur deux ne savait ce qu’était la Shoah. Sommé de citer ses sources, il s’était lourdement emmêlé les pinceaux, avec une mauvaise foi confondante, en ressortant une lointaine enquête de la Sofres (2000), selon laquelle « 55%  des 18-24 ans trouvaient qu’on ne leur parle pas assez de la Shoah », ce qui n’est évidemment pas la même chose. Vexé, et soucieux de ne pas perdre la face à l’approche des élections de Périgueux, il commande sans plus tarder un sondage à un institut d’opinion qui  interroge un demi-millier de lycéens. On constate au passage, qu’alors que l’on n’a plus de quoi remplacer les profs qui partent en retraite, il reste quand même dans les caisses du ministère de quoi satisfaire les caprices du ministre. Et puis, Darcos doit sans doute ignorer les très nombreuses études de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (c’est son nom), qui le renseignent sur les connaissances des élèves. Mais aux lycéens, la boîte de sondages n’a pas demandé s’ils avaient ou non, entendu parler de la Shoah, ce qui est le sujet de la polémique, mais de dire, « à partir d’une liste », s’il s’agit d’un mot hébreu signifiant catastrophe, d’un mot allemand voulant dire déportation ou d’un terme polonais traduit par « crime contre l’humanité ». A cette question tordue, il s’est quand même trouvé 49% des lycéens pour donner la bonne réponse...ce qui permettra à Darcos de faire l’intéressant dans les médias en affirmant qu’il avait raison.

Cette obstination puérile du ministre, on peut la rapprocher d’une certaine façon, de l’amateurisme, de l’impéritie, manifestées par les pouvoirs publics dans la gestion de l’éducation. Ainsi en va-t-il, par exemple, de la « réforme » du primaire : en dépit des principes inscrits dans une loi d’orientation, des programmes pourtant officiels à peine entrés en application depuis la dernière rentrée, on réunit toutes affaires cessantes dans le secret des cabinets quelques gens de bonne compagnie, écrivains, linguistes distingués, académiciens, universitaires, tous très ignorants de la chose scolaire mais dont on se sert ensuite devant les caméras pour cautionner des réformes dangereuses et inconséquentes. En cette période électorale, alors qu’il faut – déjà - sauver le soldat Sarkozy et sans doute, aussi, le soldat Darcos à Périgueux, il s’agit en toutes choses de flatter l’électeur et une partie de l’opinion ; le retour en arrière voulu par Darcos pour l’école primaire ne s’explique pas tant par le désir de réduire l’échec scolaire – il n’y a sans doute pas grand monde, à part quelques illuminés, pour y croire – que par pure démagogie ou par opportunisme politique. Le sondage d’opinion remplace l’enquête ou l’étude de fond, les pédagogues, les chercheurs, les éducateurs doivent s’effacer devant les histrions ou les illusionnistes. Et lorsqu’un président se lance dans une impayable initiative sur la Shoah, il ne manque pas de bons courtisans pour l’applaudir. Avec Môquet, avec la Shoah, avec le discours de Périgueux et la Marseillaise au garde-à-vous, l’éducation règle sa marche sur les foucades de Sarkozy. Il y en aura d’autres, assurément, puisque l’improvisation permanente et la frénésie de communication semblent être devenues l’unique moteur d’un régime politique qu’on n’ose plus qualifier de démocratique. Car la démocratie, c’est quand même autre chose que de se soumettre au bon-vouloir du prince, surtout lorsque c’est toute l’éducation qui est en jeu.

Posté par Lubin à 18:42 - Education, au jour le jour - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

28 février 2008

Le socle commun, c'était quand déjà ?

« La spécificité [du socle] réside dans la volonté de donner du sens à la culture scolaire fondamentale, en se plaçant du point de vue de l’élève et en construisant les ponts indispensables entre les disciplines et les programmes (...) Maîtriser le socle commun, (...) c’est posséder un outil indispensable pour continuer à se former tout au long de la vie afin de prendre part aux évolutions de la société ; c’est être en mesure de comprendre les grands défis de l’humanité, la diversité des cultures et l’universalité des droits de l’homme, la nécessité du développement et les exigences de la protection de la planète. » C’est un document très lontain, qui remonte à la plus haute antiquité comme on disait autrefois : les plus anciens d’entre nous auront reconnu là le préambule du socle commun de connaissances et de compétences, paru au Journal Officiel du 11 juillet 2006 et sur lequel Darcos, avec ses nouveaux programmes du primaire vient de tirer un trait de plume (sergent-major). On y lisait même que « la culture humaniste [l’un des piliers du socle] enrichit la perception du réel, ouvre l’esprit à la diversité des situations humaines, invite à la réflexion sur ses propres opinions et sentiments et suscite des émotions esthétiques. »

On chercherait en vain la trace de cet idéal dans les programmes d’histoire-géo présentés par Darcos il y a quelques jours : l’histoire ramenée à l’histoire-batailles avec une succession de dates, une galerie de portraits, choisis presque exclusivement à l’intérieur des frontières nationales, un enseignement où l’élève se voit assigner pour tâche de recopier, de réciter par cœur, un enseignement vidé de sens et dont l’élève ne garde finalement rien. En parallèle, la quasi disparition de la géographie, là encore pratiquement limitée à l’hexagone ; la culture humaniste devra se contenter de cartes du relief, hydrographiques ou administratives. La liste des sous-préfectures n’est pas loin. Une vision non seulement obsolète de l’histoire et de la géographie (1) mais aussi singulièrement pauvre et réductrice : ici, le conservatisme éducatif va de pair avec un appauvrissement des savoirs, des savoirs que les pédagogues et le concept de l’élève au centre étaient censés avoir mis à mal. Avec les programmes Darcos, l’élève n’est plus qu’un récipient vide qu’il faudrait remplir, non pas de connaissances mais de prescriptions administratives dénuées de sens. A la fin de sa scolarité en primaire, un enfant de 11 ans ne connaîtra rigoureusement rien du monde, ni dans le passé, ni dans le présent : l’Afrique, où plusieurs millions de Français ont leurs ancêtres proches, reste une terra incognita, l’Asie avec ses quatre milliards d’habitants n’est pas davantage digne d’intérêt et l’Amérique n’apparaît dans les programmes que lorsqu’elle est « découverte » par Christophe Colomb. Yssingeaux plutôt que Mexico. Cette approche étroitement bornée d’un enseignement dont le rôle officiel, selon les prescriptions du socle, est d’ « ouvrir l’esprit à la diversité des situations humaines », est évidemment porteuse d’une lourde idéologie : ignorer l’autre, ignorer le monde a pour objet de renforcer l’identité nationale, priorité d’un gouvernement qui lui consacre même un ministère à temps plein. L’ennui, c’est que le titulaire du poste est également chargé de l’immigration, ou, plus précisément, de la chasse aux étrangers. En bridant la curiosité pourtant naturelle des enfants à l’intérieur des frontières hexagonales, les programmes scolaires portent une responsabilité certaine dans le développement d’un sentiment, de réflexes de rejet face à l’étranger : la dénonciation des « barbares », récurrente dans les milieux qui ont inspiré ces programmes (Bentolila, Brighelli pour s’en tenir aux plus médiatiques), se nourrit des fantasmes, des peurs irraisonnées, de phobies pour tout ce qu’on ne connaît pas. Non seulement les programmes Darcos (s’ils sont appliqués...) ne sont pas en mesure de réduire l’échec scolaire – il y a même de fortes probabilités pour qu’ils le renforcent – mais leur impact sur les mentalités collectives et les tendances malsaines qui minent la société s’avère certain.

(1) Sur la géographie, on lira avec profit le dernier numéro des Cahiers pédagogiques : « Enseigner la géographie aujourd’hui ».

Posté par Lubin à 09:20 - Education, au jour le jour - Commentaires [37] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

27 février 2008

Faut-il gifler Sarkozy ?

Aux dernières nouvelles, le Conseil constitutionnel s’apprêterait à déclarer pour huit jours la déchéance de Sarkozy de son poste de président. Mais pour huit jours seulement. Le Conseil s’appuie sur la jurisprudence dite Gilles de Chin, du nom de ce collège du nord de la France, d’où un élève de 6e avait été exclu, pour huit jours également, pour avoir traité de « connard » son professeur. Injure inacceptable, n’est-ce pas ? Or, en visite au Salon de l’agriculture, le président a traité de « pauvre con » un contradicteur qui l’interpellait. Traiter un honorable citoyen de « pauvre con » est une injure inacceptable, n’est-ce pas ? Le petit élève de 6e avait en supplément, été violemment giflé par l’enseignant, ce qu’une large fraction de l’opinion publique semble trouver normal. Faut-il, dans ces conditions, gifler violemment Sarkozy ? Les sages du Conseil constitutionnel, pour l’instant, ne se prononcent pas.

Posté par Lubin à 19:55 - Education, au jour le jour - Commentaires [32] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Avec les nouveaux programmes, le religieux fait son entrée à l'école primaire

Si l’on n’en est pas encore à la prière obligatoire, il est pourtant certain que les nouveaux programmes de l’école primaire portent en germe quelque chose qui y ressemble : à défaut des religions, le religieux fait son entrée dans l’enseignement élémentaire, mais de telle sorte que les défenseurs les plus intransigeants de la laïcité n’y trouvent rien à redire.

Ainsi en est-il de la Marseillaise, dont l’apprentissage n’est pas une chose nouvelle – réintroduit dans les programmes il y a plus de vingt ans par Chevènement alors ministre de l’Education nationale, avant d’être renforcé dans la dernière loi d’orientation par l’amendement du député villieriste Jérôme Rivière – qu’il faudra dorénavant écouter debout. Pourquoi pas la main sur le cœur ou même à genoux ? Outre que la Marseillaise, avec ses relents guerriers et xénophobes, avec la bêtise et la brutalité de ses couplets, n’est sûrement pas le meilleur moyen de former des citoyens ouverts au monde et respectueux des autres, il faut comprendre que l’exigence de l’écouter debout, dans un silence faussement – car imposé – respectueux, va à l’encontre de ce qu’on est en droit d’attendre de l’école en matière d’esprit critique et de sens des responsabilités. Dans son principe, l’hymne national interdit toute interrogation, tout questionnement sur une identité nationale tellement incertaine, tellement vaine, qu’on préfère s’interdire d’y réfléchir. La nation n’existe que parce qu’un hymne l’exalte, un hymne dont l’apprentissage obligatoire par de tout jeunes enfants ne saurait souffrir aucune remise en cause. D’ailleurs, la loi l’interdit : en intégrant à la loi dite de sécurité intérieure ( !), en janvier 2003, un délit d’ « outrage aux symboles nationaux », passible de six mois de prison et de 7500 euros d’amende, les parlementaires de la république laïque avaient en quelque sorte rétabli le délit de blasphème : sous l’Ancien régime, on tranchait la langue de celui qui exerçait son libre arbitre sur les questions religieuses. La religion d’état était à ce prix. La morale d’état n’agit pas aujourd’hui autrement : avec la Marseillaise écoutée cérémonieusement comme à l’église, il y a là comme un dogme, qui ressort du religieux bien davantage que d’une éducation civique bien comprise. L’école est le lieu de la construction progressive des savoirs, des comportements, de la formation du jugement ; la parole révélée n’y a pas sa place.

Ce n’est au demeurant pas un hasard si Darcos, dans ces mêmes programmes, a choisi de supprimer l’éducation civique pour la remplacer par une « instruction morale et civique » qui retrouve d’ailleurs une formulation qui avait cours à l’époque de Vichy. Il s’agira pour le maître, d’énoncer quelques « maximes illustrées » dont on imagine qu’elles seront ensuite recopiées et apprises par cœur par les élèves. Ainsi conçue, cette « instruction morale » se rapproche du catéchisme d’antan – puisque d’ailleurs, l’Eglise elle-même est sortie depuis longtemps de ce petit jeu stérile des questions-réponses – à l’opposé d’une véritable formation citoyenne qui devrait s’appuyer sur le débat et la prise en considération de la parole de tous.

De la même manière, les programmes d’histoire ont été réécrits de façon à mettre en valeur les « racines chrétiennes » de la France, chères à Sarkozy. Limitée de façon arbitraire au territoire hexagonal, ignorant superbement le monde, l’histoire à l’école donne une importance disproportionnée au baptême de Clovis, reprenant sans aucune distanciation un mythe en grande partie imaginaire, à forte connotation idéologique. Croyant naïvement retrouver la chronologie du Moyen Age, les auteurs des programmes, s’appuient sur les figures de Saint Louis ou de l’inévitable Jeanne d’Arc. Les centaines de milliers de petits Musulmans qui fréquentent aujourd’hui l’école de la république, devront attendre l’épisode des Croisades pour découvrir un peu leurs ancêtres massacrés par les preux chevaliers.

Posté par Lubin à 16:33 - Marseillaise ? Non merci - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

21 février 2008

Lettre ouverte à la défenseure des enfants

J’ai fait parvenir à Dominique Versini, défenseure des enfants, le courrier ci-dessous. [sur Journal d’école depuis le 6 février]

Madame,

au-delà de l’impact médiatique outrancier auquel l’épisode a donné lieu, la gifle lancée par un enseignant à un élève éclaire d’un jour particulier le peu de cas qu’on semble faire en France, tout spécialement dans les établissements scolaires, de la Convention internationale des droits de l’enfant, pourtant signée par la France, mais aussi, plus simplement, du respect le plus élémentaire pour sa personne. Dans son article 19, la convention stipule en effet que « les Etats parties prennent toutes les mesures législatives, administratives, sociales et éducatives appropriées pour protéger l’enfant contre toute forme de violence, d’atteinte ou de brutalités physiques ou mentales (...), de mauvais traitements ou d’exploitation, pendant qu’il est sous la garde de ses parents (...) ou de toute autre personne à qui il est confié ». Bien que le texte de la Convention soit affiché depuis peu dans toutes les salles de classe, le respecte-t-on pour autant ?  Pour une gifle dont le retentissement traverse pour une fois les murs de l’école, combien de brutalités « physiques et mentales », de coups, de vexations, d’humiliations sont le lot quotidien d’élèves qui préfèrent se taire, encaisser sans broncher, parce qu’ils ont peur ou parce qu’ils savent bien que, de toutes manières, leur parole ne sera pas entendue. Cet enfant de 11 ans, maltraité, rudoyé, humilié devant toute la classe, comment devait-il réagir ? L’injure sortie de sa bouche n’est pas venue de rien, elle est la réponse, certes maladroite, à un adulte sorti de son rôle. Dans ces conditions, et même si la gifle qui a suivi peut être imputée à un réflexe impulsif, il est inadmissible que les plus hautes autorités de l’état, derrière le Premier ministre et le ministre de l’Education nationale, aient pu, en apportant leur soutien à l’enseignant fautif, légitimer cette  forme de violence et sembler couvrir à l’avance tous les dérapages dont les adultes se rendraient coupables à l’intérieur d’un établissement scolaire. Alors que ces mêmes autorités n’ont pas de mots assez forts pour dénoncer la violence lorsqu’elle vient des élèves, que la ministre de la Justice réclamait il y a peu « pour les mineurs, une réponse pénale à chaque infraction », on peut quand même s’étonner de la complaisance ainsi manifestée pour la violence lorsqu’elle vient des détenteurs de l’autorité.

Faut-il croire, comme on le soutenait encore il n’y a pas très longtemps, que les coups feraient grandir ou qu’un enfant n’en souffrirait pas ? La campagne lancée dans l’opinion publique suite à cet événement, où, malheureusement, les enseignants ne sont pas les moins virulents, est le signe d’une formidable régression dans le débat éducatif, régression déjà à l’œuvre depuis plusieurs années, par exemple dans les domaines de la pédagogie ou de la justice des mineurs : des pétitions initiées par des syndicats bien mal inspirés, ont ouvert les vannes à un flot furieux de paroles haineuses qui dépassent de beaucoup les deux protagonistes à l’origine de l’histoire. Il ne s’agit plus de défendre un enseignant mais d’en appeler, avec une brutalité invraisemblable, au retour des « bonnes vieilles méthodes », celles d’une époque où l’on pouvait frapper les enfants en toute bonne conscience, en toute impunité. Avec les conséquences que l’on pressent : vous êtes mieux placée que quiconque, Madame, pour constater les dégâts de la violence exercée sur les enfants, à l’école comme à la maison. Et lorsque des enfants meurent sous les coups, lorsque d’autres sont détruits pour la vie, c’est toujours parce qu’au départ il y a eu ces mots criminels : « c’est pour ton bien ! » (1). Votre fonction de défenseure des enfants vous impose, Madame, d’intervenir dans les médias, auprès de l’opinion publique, des autorités, pour faire cesser ce déferlement irresponsable, pour faire en sorte que, dans les établissements scolaires, la Convention des droits de l’enfant soit autre chose qu’une simple affiche placardée sur un mur, pour que l’on comprenne que les coups portés aux enfants ne sont jamais légitimes, que l’adulte n’a pas toujours raison, que l’enseignant peut aussi avoir des comptes à rendre. Il est plus que temps que, dans les écoles « le droit de l’enfant au respect » (Janusz Korczak) soit réellement pris en considération.

(1) Alice MILLER, C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant, Aubier, 1984

Posté par Lubin à 00:30 - Education, au jour le jour - Commentaires [24] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

17 février 2008

Le droit de l'enfant au respect

« Nous dissimulons nos défauts et nos plus viles actions. Sous peine de grave offense, les enfants ne peuvent ni nous critiquer ni même s’apercevoir de nos faiblesses, de nos travers, de nos ridicules. Nous posons aux êtres parfaits et défendons nos secrets, nous le clan au pouvoir, nous la caste des initiés investis des tâches élevées. L’enfant, tout le monde peut le dénuder impunément, le mettre au pilori.

Tricheurs professionnels, nous jouons contre les enfants avec des cartes truquées en abattant sous les as de nos qualités les petites cartes de leurs faiblesses.Nous nous arrangeons toujours de manière à opposer ce qui est le plus précieux en nous à ce qui est le pire en eux.

Où donc sont nos insouciants et nos étourdis, nos goinfres et nos paresseux, nos imbéciles, nos bambocheurs, nos aventuriers, nos tricheurs, nos ivrognes et nos voleurs ? Et notre brutalité, nos crimes notoires ou cachés ? Que de discordes, de ruses, de jalousies, de médisances, de chantages ; que de mots qui blessent, d’actes qui déshonorent ; que de sordides tragédies familiales dont les premiers martyrs sont les enfants !

Et nous avons l’audace de les accuser ?

Notre respectable société adulte est pourtant passée au travers de plus d’un crible : combien ont disparu dans les cimetières, les prisons, les maisons de fous ; combien sont allés rejoindre les eaux sales de la criminalité !

Au lieu de leur permettre de juger par eux-mêmes, nous leur imposons un respect aveugle pour l’âge et l’expérience. Nous encourageons ainsi un tas de jeunes impertinents, leurs aînés, à les entraîner, souvent par force, à partager leurs expériences douteuses.

Vicieux, déséquilibrés, ceux-là vont où bon leur semble, bousculent tout et tout le monde, distribuent des coups, font mal et contaminent les autres. Ils nous en font voir aussi au passage, c’est à cause d’eux que les enfants sont collectivement coupables. Ces quelques cas isolés alarment l’opinion en marquant de taches voyantes la surface de la vie enfantine et dictent à la routine pédagogique ses méthodes habituelles : mesures expéditives (bien qu’elles accablent plus qu’autre chose), rudesse (bien qu’elle soit blessante), sévérité (c’est-à-dire brutalité).

Nous ne donnons pas aux enfants les moyens de s’organiser. Irrespectueux, défiants, mal disposés à leur égard, c’est bien mal que nous en prenons soin. Pour savoir comment nous y prendre, il nous faudrait s’adresser à des experts, et les experts ici – ce sont les enfants ».

Janusz KORCZAK, Le droit de l’enfant au respect, 1929, trad. 1979, Robert Laffont

Posté par Lubin à 00:30 - Education, au jour le jour - Commentaires [31] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

15 février 2008

Discours de Dakar, de Latran, de Périgueux : une continuité certaine

Donc, à l’école primaire, jusqu’à ce jour 15 février 2008, on n’apprenait plus rien : ni à lire, ni à écrire, ni à compter, ni à faire des efforts, ni à s’instruire, pas davantage que les règles de la vie en commun, de la vie en société. Heureusement, en ce jour béni, Sarkozy est venu et d’un mouvement du menton a restauré tous ces « fondamentaux » que 40 ans de laxisme soixante-huitard avaient jeté aux oubliettes. Pourquoi aujourd’hui et pourquoi à Périgueux ? Périgueux, c’est la ville d’un des employés de Sarkozy, accessoirement ministre de l’Education nationale, en situation difficile à quelques semaines des élections municipales ; alors, ce discours de Périgueux, dans la lignée des discours de Dakar ou du Latran, il faut le prendre pour ce qu’il est, comme la contribution à la campagne électorale d’un copain dans l’embarras. Quant à l’intérêt des écoliers – à qui l’employé a quand même sucré une demi-journée de travail - quant à définir une politique éducative apte à faire face aux défis du siècle, on n’y songe même pas, ce n’est pas son objet. Il s’agit d’abord et uniquement de flatter son électorat. L’école au service de pouvoir politique. Pour cela, tous les moyens sont bons, même les pires : les éructations présidentielles sur les leçons de « morale et de civisme », aux remugles franchement pétainistes, sauront combler d’aise tous ceux qui rêvent d’une société au garde-à-vous. Un pays qui s’est donné pour chef un milliardaire, copain de milliardaires, un type qui laisse tomber femmes et enfants comme de vieilles chaussettes lorsqu’ils ne lui servent plus, préfère évidemment se tourner vers l’école et ses enfants plutôt que de se regarder dans la glace pour y découvrir son bien triste visage. Il paraît que Sarkozy voudrait que les élèves se lèvent pour écouter la Marseillaise, alors que, s’il faut écouter cet hymne bête et méchant, c’est en se tapant le cul par terre, comme dit la chanson. Mieux, ne pas l’écouter du tout. On s’y emploiera, promis juré. A bientôt.

Posté par Lubin à 18:32 - Education, au jour le jour - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

14 février 2008

La Shoah, ça sert à tout à condition de savoir s'en servir

Malheureuse coïncidence, dira-t-on : aujourd’hui, Romain Dunant, militant du RESF vient d’être condamné à 800 euros d’amende pour avoir osé comparer la politique de Sarkozy à celle de Vichy : « voilà donc Vichy qui revient. Pétain a donc oublié ses chiens (...) », critiquant également une « politique qu’il faut bien qualifier de raciste ». Condamné pour avoir dit tout haut ce que beaucoup d’autres disent également tout haut. Or, il se trouve qu’au même moment, au cours d’un dîner en ville, le même Sarkozy a annoncé qu’à la rentrée prochaine, les élèves de CM2 se verraient chargés de «la mémoire » d’un enfant juif français (mais pas polonais ni allemand, Hortefeux s’y opposerait) victime de la Shoah. Après Guy Môquet et la résistance communiste, Sarkozy récupère maintenant la mort des enfants juifs, toujours sans le moindre scrupule. Et ce qu’on avait qualifié d’escroquerie en septembre-octobre l’est encore davantage aujourd’hui alors que les camps et les rafles se sont multipliés depuis l’automne dans notre beau pays. Le souvenir des enfants juifs, c’est quand même bien pratique pour tenter de faire oublier les larmes et les drames vécus sous nos yeux par des milliers d’enfants dont le crime est de porter un  nom un peu exotique. Il est vrai que ces enfants sont majoritairement originaires d’Afrique ou de lointaines contrées « à l’est » et que, pour Sarkozy, ce n’est pas la même chose qu’être français « de souche ». Même juif. Personne n’a jamais fait l’amalgame entre Sarkozy et Hitler mais lorsqu’Hortefeux fait boucler des gares ou des stations de métro – outre que ça évoque  quand même des souvenirs – pourquoi faudrait-il s’interdire de dénoncer le racisme d’un politicien qui n’a eu que cela à mettre en avant pour remporter les élections ?

Du discours de Dakar au discours de Latran, avec une inquiétante obstination, Sarkozy manipule l’histoire. Avec, en arrière plan, la reprise en main de l’éducation et de la conscience enfantine. Après la Marseillaise obligatoire, après l’épisode Môquet, après les aspects bénéfiques de la colonisation, l’intrusion brutale du pouvoir politique dans les programmes scolaires franchit une nouvelle étape. La méthode choisie, l’absence totale de concertation, ne laissent d’ailleurs pas d’irriter : une nouvelle fois les acteurs de l’éducation sont mis au service des caprices du prince.

A partir de vendredi 15 au soir, Journal d’école se met en veille pour quelques jours. Il faut quand même bien se changer les idées. Merci aux visiteurs qui le pourront de donner un peu de vie au blog pendant ce temps. Il y aura quand même (un peu) de lecture. Bonnes vacances à ceux qui en prennent.

Posté par Lubin à 19:30 - Mémoire et histoire à l'école - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

13 février 2008

"...cette mission compliquée qu'est l'éducation"

Toute vanité mise à part, c’est vrai que le petit coup de pub – non sollicité - du Café pédagogique à mon «Journal d’école » (Expresso, ce matin), fait plaisir. Car après tout, si l’on écrit, c’est quand même pour être lu, pas seulement, certes, mais ça compte un peu. Et si mon blog était rémunéré, j’aurais sans doute fait fortune aujourd’hui... Alors bonjour et bienvenue aux nouveaux visiteurs qui ont atterri ces dernières heures sur « Journal d’école » , et merci à ceux qui ont pris de leur temps pour y laisser un commentaire.

Je laisse pour ce soir la conclusion à Mpfff (ah ! ces pseudos...), aide-soignante qui a écrit ces très belles lignes :

« Qu'il serait beau, le monde où tous les enfants seraient faits sur le même moule, tous des anges obéissants au doigt et à l'œil, à qui on n’aurait pas besoin de faire comprendre quoi que ce soit, à qui on n’aurait pas besoin de faire apprendre quoi que ce soit. Des enfants tous identiques, qui adopteraient la même réponse réfléchie face à ce qu'ils ne comprennent pas, à ce qui leur fait peur, ou à ce qui les met en colère. Ce monde là n'existe pas, et surtout pas chez les adultes. Alors pourquoi diable voudriez vous qu'il existe chez les enfants, qui sont élevés par des adultes ? La seule chose qu'on peut faire en tant qu'adulte, dès lors qu'on est investi de cette mission compliquée qu'est l'éducation, c'est de réfléchir à cette éducation et à ce que l'on désire transmettre. C'est de réfléchir à nos propres réactions et à l'image qu'on va donner aux cerveaux encore malléables des enfants. »



Posté par Lubin à 18:46 - Education, au jour le jour - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

12 février 2008

Les coups pour "faire passer la culture" (Rufo)

Dans le JDD (03/02/2008), le très médiatique pédopsychiatre Marcel Rufo prend le parti du prof gifleur...avec des arguments frappants. « Un enfant peut-il se construire sans l’école ? Doit-on tenir pour quantité négligeable le passeur de culture que représente l’instituteur ? (...) Vous avez compris, je suis du côté de l’école. En traitant son enseignant de connard, ce jeune garçon détruit le trésor qui lui est proposé (...) Ce fait divers montre notre confusion sociétale : un élève insulte, un prof gifle et le père gendarme porte plainte (...). »

Dans la mauvaise foi, Rufo atteint les sommets, feignant d’ignorer qu’avant l’insulte, il y a eu la brutalité du prof et l’humiliation de l’élève. On doute qu’un enfant de 11 ans soumis au traitement qui a été le sien puisse entrevoir le « passeur de culture » dans un individu qui renverse son bureau, le plaque au mur avant de le frapper violemment. Etonnante « culture » que celle dont Rufo fait l’éloge, un Rufo qui nous rappelle au passage, qu’à force de courtiser le gens au pouvoir (Bernadette Chirac pour ne pas la citer) pour obtenir quelque prébende, on a vite fait de se déconsidérer. Pour Rufo, « la dignité, c’est l’adaptation à l’autorité (...), les parents doivent être fiers qu’on leur déclare la qualité (...) d’adaptation de leurs enfants ». Autrement dit, tendre l’autre joue quand on reçoit une gifle. L’éducation, telle que la préconise ici Rufo c’est d’abord la soumission à l’autorité, quelle qu’elle soit, même quand elle est illégitime comme dans le cas qui nous intéresse. Il y a de quoi s’inquiéter de voir un individu aussi présent dans les médias, arguant de son autorité scientifique pour développer et tenter d’imposer ce qui n’est finalement qu’une morale d’adjudant, de garde-chiourme. Rufo se prétend défenseur « des passeurs de culture contre la barbarie » et notre « passeur de culture » de Berlaimont a donc eu raison de violenter ce petit « barbare » de 11 ans qui ne faisait rien d’autre que le regarder dans les yeux. Remarquez que les choses sont claires : la sempiternelle dénonciation de la « barbarie » est une marque de fabrique. De Brighelli à Finkielkraut, en passant par beaucoup d’autres, et appliquée systématiquement aux jeunes, elle est surtout le signe de toute une génération qui n’a plus grand chose à dire sur le monde d’aujourd’hui. C’est aussi un thème qui se vend bien auprès des éditeurs et tellement plus rémunérateur que celui, ringard des droits de l’enfant.

Avant de terminer, on s’en voudrait de ne pas signaler, dans cette triste histoire, la réaction de l’Union Syndicale des Magistrats (USM), « choquée » par le soutien de Fillon à l’enseignant : «  Les interventions publiques dans cette affaire sont un moyen de pression indirect sur la justice », Virginie Valton, déléguée régionale de l’USM, soulignant que le collégien giflé n’était « pas un baraqué des banlieues tel qu’on a pu le penser mais un enfant de 11 ans (...). Quand on vient dire que la gifle est la riposte à l’insulte, je pense que c’est plutôt l’insulte qui est la riposte aux violences du professeur ».

Posté par Lubin à 21:55 - Education, au jour le jour - Commentaires [24] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1  2  3   Page suivante »