31 mars 2008
Pétition contre les programmes Darcos
Enseignants, éducateurs, mouvements pédagogiques, parents, syndicalistes, ils lancent un appel à Darcos pour qu’il retire son projet de programme pour le primaire. Une pétition que chacun peut signer en ligne, toutes affaires cessantes.
« Monsieur le Ministre,
Nous voulons une école plus juste, dont les finalités et les contenus soient compris et partagés par tous. Nous sommes persuadés que l’école peut et doit faire réussir tous les élèves, et que pour cela, elle doit se transformer.
Votre projet de programmes est marqué par l’inadaptation des contenus, par un affaiblissement de leur dimension culturelle et par une conception mécaniste des apprentissages.
Loin d’être « plus ambitieux », comme vous l’annonciez, il marque un appauvrissement sans précédent des apprentissages et des objectifs, à commencer par la lecture et l’écriture. Face à un tel renoncement sur l’essentiel, l’introduction de nouveaux contenus dans d’autres matières apparaît comme un affichage qui accroît l’incohérence de l’ensemble.
Loin de contribuer à la réussite de tous les élèves, il pénalisera de fait ceux qui ont le plus besoin d’école. Il ne favorisera pas la maîtrise de l'ensemble des connaissances et des compétences que l'école se doit de faire acquérir à tous les élèves. Il tourne le dos à l’ambition des programmes de 2002 qui était de doter tous les élèves des outils nécessaires pour réussir au collège.
Nous réaffirmons avec force que les apprentissages fondamentaux que vise l’école primaire s’appuient sur un travail de l’élève dans lequel la recherche, la découverte et l’expérimentation s’allient nécessairement à la rigueur, à la structuration des connaissances et à la mémorisation.
Nous vous demandons, Monsieur le ministre, de suspendre votre projet et de tenir compte de l'avis des personnels et des partenaires de l'Education afin d’en revoir profondément la conception et la rédaction. »
30 mars 2008
La planète ? Connais pas
L’histoire réduite à quelques dates apprises par cœur, la géographie à mémoriser les noms des cinq fleuves français (et encore, on n’est pas sûr que le Rhin fasse partie de la liste, c’est un fleuve européen...), c’est à former des citoyens sourds et aveugles – et muets bien sûr – que travaille Darcos avec ses programmes de primaire. Micheline Roumégous et Pascal Clerc, géographes, dénoncent à leur tour « la formidable régression pédagogique, disciplinaire et didactique », à l’œuvre avec les nouveaux programmes d’histoire-géographie voulus par le ministre. A lire intégralement sur le site du Café pédagogique.
Extraits :
« (...) Car on le sait bien : « les petits enfants de France » ne reçoivent à Noël aucun jouet fabriqué en Chine, n’utilisent jamais d’ordinateur qui en vienne ; ils n’ont dans leur classe aucun camarade issu d’une immigration risquée et que l’enseignant intègre de son mieux ; leurs parents n’ont pas à subir les effets des délocalisations d’entreprises en Bulgarie ou en Pologne, les fraises de ces jours-ci ne viennent pas de Huelva, cueillies par des Maghrébins et des Polonaises. La mondialisation et l’Europe, ces réorganisations économiques et sociales, culturelles, politiques, qui obligent à interroger toutes les frontières, le fonctionnement de tous les espaces, à en reconstruire le sens, ce n’est pas pour les enfants. De tout cela ils sont protégés, ils n’en voient rien, ils n’en vivent rien dans leur cadre local, régional et national. Or, contrairement à la vulgate en cours, il est possible d’aider les élèves à décoder, même simplement, leur environnement mondial. Prenons une classe de cycle 3, demandons à chaque élève de lire l’étiquette de son tee-shirt, repérons sur la carte du monde la localisation des lieux de fabrication et l’on pourra déjà tirer quelques enseignements simples d’un fonctionnement d’échelle mondiale dans laquelle les vêtements que nous portons en France sont fabriqués en d’autres lieux (...) »
25 mars 2008
Au-dessous de la ceinture
Même pas honte. Le prof cogneur de Berlaimont refusant la procédure du plaider-coupable, réclame un procès public car « il est important, affirme-t-il, de défendre la corporation des enseignants ». Son avocat place l’affaire « dans le cadre de l’exercice de l’autorité d’enseignant » (Libération, 25/03/2008). Lorsque, donc, un quinquagénaire mesurant 1,90 m, renverse le bureau d’un petit 6e, le colle brutalement au mur avant de le gifler violemment, il s’agit là de « l’exercice de l’autorité d’enseignant ». L’autorité des brutes est toujours légitime, on saura sans doute s’en souvenir sur les cours de récré. Au cours du procès, remis à une date ultérieure (sine die ?), le prof en question bénéficiera du soutien des gros bras du Snes et du Snalc qui lui vouent un attachement indéfectible. Le Snes, justement, parlons-en, qui vient de lancer une semaine d’action et de revendications, amalgamant à la défense des postes, celle du prof de Berlaimont. Alors qu’on ne trouve pas un mot de solidarité avec les enseignants du primaire, pas une critique sur les programmes Darcos, le Snes veut faire du 27 mars, une « journée d’expression de la solidarité au collègue de Berlaimont ». On n’en attendait à vrai dire pas moins d’une organisation dont on connait les faveurs pour l’école de la trique et de la blouse grise.
Pour le reste, j’attends toujours de la défenseure des enfants qu’elle veuille bien répondre à la lettre ouverte que je lui ai fait parvenir le 6 février.
22 mars 2008
Mythe national
« Le discours frileux ou méchant de ceux qui voudraient nous convaincre que nous sommes menacés de « disparaître » sous la vague des nouvelles « invasions » ne débouche sur aucun futur, mais il se réclame de stéréotypes que l’histoire républicaine a diffusés : origine gauloise, France éternelle défendue à Poitiers par Charles Martel, nation supérieure à toute autre (« la nationalité française se mérite » ) ».
Ainsi s’exprimait Suzanne Citron, en 1987, dans la conclusion de son Mythe national, après un questionnement minutieux et clairvoyant sur l’histoire de France et son enseignement par l’école. Avec vingt ans de recul, c’est peu dire que cet ouvrage n’a pas pris une ride. Il était même singulièrement prémonitoire. Aussi se réjouit-on de sa réédition (en poche), aux Editions de l’Atelier, augmentée de considérations sur l’actualité récente. Avec une lucidité et une honnêteté qu’on chercherait vainement chez nombre d’historiens à la mode, Suzanne Citron montre que la France métissée d’aujourd’hui ne peut se satisfaire d’un récit mythique fabriqué au cours des siècles. Historienne mais aussi ancienne enseignante, elle place l’éducation au cœur de sa démarche : « (...) l’une des données , cruciales à mon sens, du décrochage scolaire, est celle des contenus scolaires. Cette question est trop souvent exclue des commentaires sur l’école. Or, elle rejoint le propos de ce livre. De quel savoir scolaire, et donc de quelle histoire, de quel passé les enfants des écoles et les adolescents des collèges ont-ils besoin, sont-ils demandeurs pour construire leur personnalité, pour se socialiser à côté des autres et pour se comprendre comme Français, ou comme habitant venu d’ailleurs dans la France, l’Europe et le monde d’aujourd’hui ? Les programmes prescrits d’en haut sont-ils aujourd’hui « écoutés », et peuvent-ils vraiment être absorbés par ceux et par celles à qui ils sont destinés ? »
En écrivant la préface de cette nouvelle édition, Suzanne Citron ne connaissait pas encore les affligeants programmes prévus par Darcos pour le primaire, qui font des Gaulois (même les Celtes ne sont plus mentionnés...), de Clovis et de Jeanne d’Arc les ancêtres exclusifs des Français d’aujourd’hui et de la mémorisation par des enfants de 7 ans de quelques dates vides de sens la base des apprentissages historiques à l’école. Une réédition qui tombe à point nommé, donc, non seulement pour ceux que l’histoire intéresse mais aussi pour tous les enseignants, les éducateurs, en activité comme en formation. Les programmes Darcos ne doivent pas passer : Suzanne Citron nous explique pourquoi.
Suzanne CITRON, Le mythe national, l’histoire de France revisitée, Les Editions de l’Atelier, mars 2008.
16 mars 2008
"Au-dessus de la mêlée"
Il aurait été vain d’espérer que la mort du dernier combattant de la Première guerre mondiale soit l’occasion d’une réflexion sur le sacrifice forcé de millions de jeunes. Lazare Ponticelli est mort de sa bonne mort mais des millions d’autres de sa génération n’ont pas eu cette chance, cueillis à la fleur de l’âge, immolés au dieu de la guerre par la bêtise des hommes. Et surtout morts pour rien. Sitôt la nouvelle connue, les « détrousseurs de cadavres et les imposteurs » se sont mis à l’œuvre pour raviver la flamme patriotique et mortifère. Derrière l’hommage aux morts, c’est à l’exaltation de la guerre qu’on travaille, façon comme une autre de légitimer les monstrueux budgets militaires, les exportations d’armements ou l’idéologie nationale. La cérémonie prévue demain aux Invalides, avec son sinistre cérémonial, montre surtout que le genre humain n’a rien retenu d’une histoire qui devrait pourtant faire honte : pendant qu’on agitera les drapeaux, qu’on se repaîtra d’hymnes militaires, on continuera à s’entretuer un peu partout dans le monde, toujours avec de bonnes raisons.
Le 15 septembre 1914, de Genève où il s’était réfugié, Romain Rolland lançait son appel contre la guerre : Au-dessus de la mêlée. Un appel qui, s’il avait été écouté, aurait épargné quelque huit millions de morts. Un appel toujours d’actualité.
« (...) Vous faites votre devoir. Mais d’autres l’ont-il fait ? Osons dire la vérité aux aînés de ces jeunes gens, à leurs guides moraux, aux maîtres de l’opinion, à leurs chefs religieux ou laïques, aux Eglises, aux penseurs, aux tribuns socialistes.
Quoi ! vous aviez dans les mains de telles richesses vivantes, ces trésors d’héroïsme ! A quoi les dépensez-vous ? Cette jeunesse avide de se sacrifier, quel but avez-vous offert à son dévouement magnanime ? L’égorgement mutuel de ces jeunes héros ! La guerre européenne, cette mêlée sacrilège, qui offre le spectacle d’une Europe démente, montant sur le bûcher et se déchirant de ses mains, comme Hercule ! (...) Etait-il impossible d’arriver entre vous, sinon à vous aimer, du moins à supporter, chacun, les grandes vertus et les grands vices de l’autre ? Et n’auriez vous pas dû vous appliquer à résoudre dans un esprit de paix (...) les questions qui vous divisaient (...) et la répartition équitable entre entre vous du travail fécond et des richesses du monde ? Faut-il que le plus fort rêve perpétuellement de faire peser sur les autres son ombre orgueilleuse et que les autres perpétuellement s’unissent pour l’abattre ? A ce jeu puéril et sanglant, où les partenaires changent de place tous les siècles, n’y aura-t-il jamais de fin, jusqu’à l’épuisement total de l’humanité ?
Ces guerres, je le sais, les chefs d’Etat qui en sont les auteurs criminels, n’osent en accepter la responsabilité ; chacun s’efforce sournoisement d’en rejeter la charge sur l’adversaire. Et les peuples qui suivent, dociles, se résignent en disant qu’une puissance plus grande que les hommes a tout conduit. On entend une fois de plus le refrain séculaire : « Fatalité de la guerre, plus forte que toute volonté », - le vieux refrain des troupeaux, qui font de leur faiblesse un dieu et qui l’adorent. Les hommes ont inventé le destin, afin de lui attribuer les désordres de l’univers, qu’ils ont pour devoir de gouverner. Point de fatalité ! La fatalité, c’est ce que nous voulons. Et c’est aussi, plus souvent, ce que nous ne voulons pas assez. Qu’en ce moment, chacun de nous fasse son mea culpa ! Cette élite intellectuelle, ces Eglises, ces partis ouvriers, n’ont pas voulu la guerre... Soit... Qu’ont-ils fait pour l’empêcher ? Que font-ils pour l’atténuer ? Ils attisent l’incendie. Chacun y porte son fagot (...) »
Romain ROLLAND, Au-dessus de la mêlée (Journal de Genève¸15 septembre 1914). Extrait de Romain Rolland, Textes politiques, sociaux et philosophiques choisis, Editions sociales, 1970.
12 mars 2008
Darcos s'enferre
Les programmes Darcos « risquent de nuire gravement à la santé de notre système éducatif ». Lang et Ferry , dans un article à paraître demain dans le Nouvel Obs ne font guère qu’exprimer à leur tour ce que beaucoup disent depuis un mois ; les attaques sont lourdes mais parfaitement justifiées : « mensonge...paresse intellectuelle...vide abyssal...imposture...reniement ». Mais le plus intéressant dans la polémique reste encore la contre-attaque de Darcos, en campagne électorale à Périgueux. Car il est clair que depuis plusieurs mois, Darcos est en campagne électorale et que sa politique éducative y participe. Sa réaction affligeante illustre à merveille ce que ses deux prédecesseurs dénoncent comme un « populisme scolaire ». Devant ses électeurs, Darcos reprend en effet les attaques les plus brutales et les plus caricaturales de la mouvance réactionnaire : « il faut en finir affirme-t-il – avec les résultats catastrophiques de la France dans les études internationales ». Il faut toute la mauvaise foi d’un politicien en perdition pour lire les signes d’une catastrophe dans les enquêtes internationales – la France se classe dans la moyenne des pays développés – alors que d’ailleurs, le plus souvent, ces enquêtes pointent du doigt le conservatisme de pratiques scolaires dont le ministre fait régulièrement l’apologie. Cet après-midi, Darcos a retrouvé les accents sarkoziens, usant des ficelles les plus démagogiques dans l’espoir de gagner quelques suffrages : « il s’agit d’en finir avec 30 ans de pédagogisme qui a (sic) laissé croire qu’on pouvait apprendre en s’amusant ». Depuis 30 ans, donc, des générations d’enseignants n’ont rien fait d’autre qu’apprendre aux élèves à s’amuser. C’était bien Sarkozy, déjà qui promettait l’ « école du respect » ? Mais finalement, les bobards débités à coups redoublés par Darcos et d’autres avec lui sont dans la filiation du « pauvre con » lancé il y a peu par un président de la république : nos tristes gouvernants sont vraiment à court d’arguments.
10 mars 2008
Quand les journalistes abusent de la fumette
C’est le dernier sujet à la une : « Le cannabis se répand chez les collégiens » s’alarme le Nouvel Obs (06/03/2008), qui n’hésite pas à affirmer que « 300 000 collégiens de 12 à 15 ans ont déjà fumé un joint » , précisant même que « beaucoup d’entre eux s’approvisionnent directement au sein de l’établissement ». L’ennui est que le Nouvel Obs ne fait guère que reprendre là l’ « enquête » du Parisien (05/03/2008), « enquête » qui, elle-même, se réduit à un résumé de quelques lignes d’un bouquin signé Gilbert Lagrue, tabacologue, un bouquin dont le titre (« Stop au tabac et au cannabis ») est aussi gros que le contenu est creux. Car on chercherait en vain dans ces articles alarmistes la moindre statistique un peu sérieuse étayant la consommation de cannabis chez les enfants de 12 ans, alors que, par exemple, la dernière enquête de l’Institut de veille sanitaire (2005) parlait d’une consommation débutant à 15 ans. Pour ce qui est du solide et de la cohérence de ces infos, on aura du mal à les trouver par exemple au Nouvel Obs : alors que – si l’on en croit le gros titre de l’hebdo - 300 000 collégiens de 12 à 15 ans sont donc censés avoir fumé un joint, le même journaliste n’éprouve aucun ridicule à affirmer quelques lignes plus bas que « la première consommation de cannabis arrive à ...14 ans ( !) ». Il aura sans doute oublié de se relire.
Pourquoi se priver d’une recette qui marche si bien ? Avec ces publications, l’important n’est pas d’informer les parents mais d’effaroucher les braves gens. Et le cannabis à 12 ans, c’ est bien commode pour faire oublier le Prozac prescrit aux enfants de 8 ans en toute légalité. On le voit : malgré un léger reflux électoral, le sarkozisme reste bien vivace dans les têtes. Là où il fait le plus de dégâts.
08 mars 2008
Un sondage qui laisse des traces
Curieux.
Dans mon message du 6 mars sur le sondage Darcos, je mentionne "le site d'Opinionway". Avez-vous remarqué qu’en cliquant sur le lien (à la date du 6 mars, donc), on voit apparaître, pour chaque question, les champs cochés et renseignés ? Ainsi, on peut découvrir à l’instant présent tout le mal qu’une enseignante de 24 ans, demeurant à Paris 15e et mère d’un élève du privé pense de la réforme Darcos... Je n’ai pas les compétences informatiques nécessaires pour comprendre ce bidouillage ; merci à celui qui pourra m’éclairer.
La réforme du primaire, c’est vraiment du sérieux.
06 mars 2008
Après l'évaluation par sondage, Darcos invente la consultation par sondage
Sur mon Journal d’école du 29 février, j’écrivais : « Darcos invente un nouveau mode d’évaluation : le sondage ». Aujourd’hui, on peut également écrire : « Darcos invente un nouveau mode de consultation : le sondage ». Le ministère a donc fait savoir qu’il invitait « le grand public à s’exprimer jusqu’à la fin du mois de mars sur le projet de nouveaux programmes de l’école primaire ». Curieux par nature et tout à la joie de pouvoir donner mon avis pour une fois qu’on me le demande, je me précipite donc sur sur le site du ministère, pour finalement être aiguillé...sur le site d’Opinionway, la fameuse boîte de sondage déjà mise à contribution il y a quelques jours par Darcos avec son inénarrable enquête d’opinion tendant à montrer que les lycéens ne connaissent pas la Shoah. Nous dirons pudiquement qu’Opinionway semble proche du pouvoir et les questions posées ne devraient pas poser trop de problèmes d’exploitation au ministre. D’ailleurs, on n’en compte que quatre :
-« l’axe majeur de la réforme (...) consiste à recentrer les apprentissages de l’école primaire sur les savoirs essentiels. Selon vous, cette réforme va plutôt : dans le bon sens/le mauvais sens/ ni l’un ni l’autre ? »
- « selon vous, quels seront les principaux bénéfices de l’enseignememt de ces nouveaux programmes ? »
-« selon vous, sur quels aspects cette réforme pourrait-elle être améliorée ? »
-« avez-vous des remarques ou des suggestions à faire ? »
Mise à part la première question, toutes les autres, comme on le voit, ne peuvent qu’aller dans le sens du ministre. Pour apprécier le sérieux et l’honnêteté de l’enquête susnommée, il faut préciser qu’on peut voter autant de fois qu’on le veut et qu’à la fin du questionnaire, le sondé se voit demander sa date de naissance, nécessairement comprise « entre 1900 et 2000 » (sic). J’ai ainsi pu voter à plusieurs reprises en me donnant à chaque fois 8 ans d’âge...
Darcos nous confirme ainsi tout le sérieux avec lequel il travaille à la réforme de l’éducation et à l’avenir de ce pays.
05 mars 2008
"Politique de civilisation" : l'école au coeur
On l’apprend par le Café pédagogique (Expresso, ce matin) : c’en est fini du projet de collèges innovants confié à Gabriel Cohn-Bendit : « (...) L'administration de l'Education nationale, du fait de ses pesanteurs ou de l'absence de volonté politique, n'a pas réuni les conditions nécessaires à l'expérimentation de collèges d'initiatives éducatives malgré les latitudes offertes par l'article 34 de la loi de 2005". Pourtant, malgré les incertitudes et en dépit du grand silence de l’administration qui n’a rien fait pour populariser ce projet de collèges expérimentaux, plusieurs centaines d’enseignants s’étaient spontanément portés volontaires. Gabriel Cohn-Bendit analyse la situation avec amertume : « (...)Je crois que les responsabilités sont bien partagées entre l'administration et le corps enseignant. Si je prends cette triste affaire qui vient de s'achever avec 13 années de prison pour un élève, les enseignants de cet établissement déclarent avoir prévenu en vain le rectorat de ce qui allait se passer. Mais comment peut-on imaginer qu'on demande au rectorat de régler ce genre de problème ! Partout ailleurs qu'en France les enseignants et les élèves se seraient réunis pour prendre le problème à bras le corps. Ici c'est rare que l'on fasse cela. Nous les profs on est formatés pour résoudre tous les problèmes seuls (...) »
Cet échec n’est à vrai dire pas une surprise, peut-être même était-il programmé : au fil des mois, alors que les gages donnés par Darcos au lobby traditionnaliste étaient de plus en plus évidents, on voyait bien que les collèges expérimentaux ressemblaient davantage à un lot de consolation qu’à une véritable politique pour les collèges. Les récentes décisions ministérielles pour le primaire ont levé les derniers doutes : c’est bien un retour au passé qu’a décrété Darcos, dans le secret de son cabinet, sans aucune autre concertation que celle des chapelles conservatrices et dans un contexte électoraliste très marqué. Au demeurant, Darcos ne fait guère qu’appliquer à la lettre le programme éducatif de l’UMP. La messe étant dite, les choses ont au moins le mérite d’être claires : on ne va pas tarder à se rendre compte des effets désastreux d’une politique aberrante, fortement idéologique. Non seulement l’échec scolaire ne sera pas « divisé par trois » comme l’a claironné Sarkozy, mais il y a tout lieu de penser qu’il va se renforcer : en jetant l’anathème sur l’école primaire, l’accusant d’être à la source de tous les maux, on a commis une erreur majeure. Tout enseignant de collège, à moins d’être aveugle ou de mauvaise foi – mais le cas de figure n’est pas rare, effectivement – perçoit bien que le maillon faible du système éducatif n’est pas l’école élémentaire mais le collège. S’il ne s’agit pas de nier les difficultés d’une partie des élèves à la fin du CM2, on doit admettre que c’est l’inadaptation du collège qui aggrave l’échec scolaire. Avec les programmes Darcos, non seulement les élèves en difficulté vont y rester mais on peut s’attendre à voir baisser de façon non négligeable le niveau de connaissances et de compétences jusque là parfaitement honorable d’une majorité d’élèves de 6e. Alors qu’il faudra bien trouver un bouc émissaire, il va devenir de moins en moins crédible – si tant est que ça l’ait déjà été – d’en faire porter la responsabilité à Mai 68 – 40 ans, ça commence à faire un peu loin - à la pédagogie, à Meirieu ou à l’ « élève au centre ». Et sans vouloir jouer les devins, on pressent que le collège unique va devenir la cible privilégiée des traditionnalistes et des médias qui leur sont tout dévoués : si, malgré les « bonnes vieilles méthodes », à base de réciter-recopier-répéter, généreusement dispensées en primaire, les élèves éprouvent toujours autant d’embarras dans le secondaire, c’est que, décidément, ils ne sont pas faits pour les études. Discours ressassé et vieux comme l’école, y compris dans certains milieux enseignants qui n’avaient rien touvé à redire lorsque Robien avait rétabli l’apprentissage à 14 ans. D’ici peu, l’école française risque fort de se trouver replongée loin, très loin en arrière mais aussi avec elle, toute la société. Car un système éducatif est le reflet de la société qui le porte, de ses attentes, de ses valeurs : trier les individus dès l’enfance en vertu de concepts parfaitement arbitraires n’est pas le gage d’une société juste et harmonieuse. Mais il est vrai que par les temps qui courent, la république a une fâcheuse tendance à s’essuyer les pieds sur sa devise : liberté, égalité, fraternité.
Alors que chez Brighelli et ses copains on sable le champagne, il faudra bien que tout ce petit monde ait le courage d’assumer ses actes et ses paroles ou de se regarder dans la glace, pas seulement à travers le petit écran. Et de se dire également que cette formidable régression scolaire est l'œuvre du gouvernement sans doute le plus brutal qu’on ait connu depuis Vichy : ce n’est pas un hasard si le discours de Périgueux et le projet Darcos sont strictement contemporains d’une loi sur la rétention de sûreté qui rétablit l’embastillement et, par certains côtés, nie la principe d’éducabilité des individus, de la mise en cause par Sarkzoy d’une décision constitutionnelle, contemporains également des rafles et des camps, de l’emprisonnement de bébés ou d’une répression policière massive contre des quartiers en pleine détresse. La « politique de civilisation » est en marche, reste à savoir jusqu’où. Et l’école y a sa place.

