C’est un bien curieux sujet d’examen qui a été imposé aux collégiens passant l’épreuve d’histoire-géographie éducation civique du DNB (Diplôme national du brevet). L’an passé déjà, les candidats avaient dû travailler sur des documents émanant du service de propagande de l’armée mettant en avant les missions de l’armée, documents évidemment à sens unique destinés à montrer que l’armée française était un facteur de paix. Pour la session 2008 (26 juin), « la puissance française dans le monde » était le thème retenu (à choisir avec un sujet sur l’Allemagne nazie). Parmi les documents à étudier, un texte d’un grand penseur du 20e siècle, Hubert Védrine (on ne rit pas...) chantant, avec des accents dignes de Déroulède, les louanges de « la France, puissance mondiale », vantant « notre politique étrangère, une de celles qui comptent, notre capacité militaire à l’extérieur, la plus forte après celle des Britanniques (...). » Et l’auteur de conclure : « Ce tableau ne justifie pas un excès prétentieux de confiance en soi (...) mais il invalide le pessimisme ambiant. Il appartient aux dirigeants politiques de l’assumer ». Rappelons à ceux qui l’ignorent que les élèves de 3e sont âgés de 14-15 ans et que l’épreuve d’histoire-géographie du DNB, censée conclure quatre années de scolarité en collège, est normalement destinée à mettre en valeur non seulement leurs connaissances mais leur capacité de réflexion et leur sens critique. Le second document à étudier provient du ministère de la Défense ( !), les organisateurs de l’épreuve n’en ayant probablement pas trouvé d’autres : il s’agit d’une carte intitulée « la France dans le monde en 2007 », où, à part la mention des états francophones, la présence française se trouve limitée aux interventions de l’armée française ou à la présence militaire française. Les questions posées aux candidats sont d’une réelle indigence mais fortement tendancieuses : « Sur quel continent se manifestent à la fois cette puissance militaire et ce rayonnement culturel ?». On appréciera à sa juste valeur la conjonction de coordination reliant en un même objet de vénération puissance militaire et rayonnement culturel. Le continent en question, on l’aura deviné, n’est autre que l’Afrique, dont on sait, depuis le discours de Dakar, en quelle haute estime le tiennent nos dirigeants. Après ce bourrage de crâne, l’épreuve d’histoire-géographie doit se poursuivre avec un « paragraphe argumenté » (sic) d’une vingtaine de lignes destiné à montrer « que la France est une puissance mondiale ». Pour ce qui est de l’argumentation, les candidats devront la chercher si possible ailleurs que dans les documents fournis mais il y a fort à parier que, pour se limiter à l’Afrique, les copies resteront muettes sur les ventes d’armement à des gouvernants douteux, les exactions commises par des militaires français sur des populations civiles en Côte d’Ivoire ou au Congo, pour ne pas remonter à la responsabilité de l’armée française dans le génocide du Rwanda. Les copies resteront muettes, donc, la conscience politique des élèves vierge mais l’honneur national est sauf.

Avec cette épreuve d’histoire-géographie éducation civique, la pauvreté du contenu va de pair avec l’endoctrinement des élèves. Comment des jeunes de 14-15 ans peuvent-ils comprendre le monde dans lequel ils vivent – ce qui reste un des objectifs affichés de l’éducation – à partir d’une notion aussi fumeuse et pernicieuse que celle de « puissance mondiale » qu’on ne se donne pas la peine de définir autrement que par un planisphère piqueté de petits bateaux de guerre ou d’interventions militaires ? Comment une image aussi grossière et caricaturale, permettrait-elle aux élèves de réfléchir aux enjeux du monde d’aujourd’hui, aux questions de développement, d’environnement, d’entrevoir l’injustice de l’ordre international ou de penser l’autre autrement que sous la forme d’un danger potentiel ? Il est inadmissible que l’Education nationale, comme elle a tendance à le faire de plus en plus fréquemment, aille chercher ses sujets d’examens dans les bureaux du ministère de la Défense voire dans ceux de l’Immigration et de l’identité nationale. On voit là les dérives d’une politique de rapprochement entre le ministère de l’Education et celui de la Défense, initiée au début des années 80, visant à imprégner toute l’éducation d’un « esprit de défense », en réalité à ouvrir toutes grandes à l’armée les portes des établissements scolaires. Depuis lors, dans une indifférence quasi générale, de nombreux protocoles ont été signés entre les deux ministères dont le plus récent, en date du 31 janvier 2007, ne prend même pas la peine de cacher son objectif : « répondre aux besoins de recrutement de l’armée ». Alors que le monde se mobilise sur le scandale des enfants-soldats, les écoles françaises s’ouvrent aux sergents recruteurs. La traduction en termes de programmes scolaires est particulièrement inquiétante : « au collège et au lycée, l’ensemble des disciplines doit concourir à l’idée de défense » (Bulletin officiel de l’Education nationale, circulaire du 13 septembre 2007). C’est une véritable culture de guerre qui de façon insidieuse, pénétre l’école, pourtant en opposition avec les principes du socle commun de connaissances et de compétences inclus dans la loi d’orientation, principes qui affirment, entre autres choses : « maîtriser le socle commun (...), c’est être en mesure de comprendre les grands défis de l’humanité, la diversité des cultures et l’universalité des droits de l’homme, la nécessité du développement et les exigences de la protection de la planète ». C’est aussi « être capable de jugement et d’esprit critique ». (JO, 12 juillet 2006). Avec l’éducation à la défense, lorsque Bugeaud enfumait les Arabes dans des grottes ou lorsque des paras torturaient en Algérie, les élèves finiront par croire qu’ils faisaient acte d’humanisme.

Voir aussi sur Journal d’école :

http://journaldecole.canalblog.com/archives/2007/09/16/index.html

http://journaldecole.canalblog.com/archives/2007/06/25/index.html