21 octobre 2008

La comédie de l'indignation nationale

A bien y regarder, plus que les sifflets adressés à la Marseillaise, ce sont les réactions politiques quasi unanimes de la gauche à l’extrême-droite qui devraient retenir l’attention. Par leur outrance gourmée, par leur démesure au regard de ce qui reste une grosse rigolade juvénile, ces cris d’orfraie montrent surtout la futilité et la vanité d’une identité nationale qu’ils prétendent pourtant défendre. Mais aussi sa dangerosité. Les dérives anti-maghrébines auxquelles se sont laissés aller plusieurs des hauts responsables politiques ont trouvé leur expression la plus brutale avec les menaces  de Fadela Amera promettant « sanctions et justice exemplaire » contre les auteurs de sifflets, menace assortie d’un péremptoire « pas de pitié pour ces gens-là » (Libé, 17/10/2008). « Ces gens-là » apprécieront à sa juste valeur comment un symbole national peut se tourner en outil de stigmatisation à l’encontre de toute une catégorie de population, stigmatisation d’autant plus mal venue quand elle est le fait de politiciens eux-mêmes issus de l’immigration, comme s’ils avaient des gages à donner par une indignation immodérée. Pour Amara et les mouvements anti-racistes qui se sont lancés imprudemment dans la bataille, la Marseillaise serait ainsi comme une sorte de savonnette à immigrés.

Il faut croire que l’identité nationale est un concept bien fragile pour que seule la menace judiciaire puisse la protéger de critiques pourtant légitimes en démocratie : le délit d’ « outrage à symboles nationaux », intégré en 2003 à la loi dite de « sécurité intérieure » ( !), qui prévoit six mois d’ emprisonnement et 6500 euros d’amende pour « ces gens-là », est une sorte d’extravagance pénale contraire aux Droits de l’homme et à la plus élémentaire des libertés d’expression. Avec le délit d’outrage à policiers, à magistrats, à fonctionnaires, à tout et n’importe quoi, c’est une tendance lourde pour le législateur, depuis quelques années, de criminaliser toute forme de contestation sur laquelle il n’a pas de prise. Pas de prise et sans doute peu d’arguments : l’identité nationale est sans doute la notion la plus confuse, la plus embrouillée qui soit, au point que, parmi ses défenseurs, personne n’a jmais été en mesure d’en donner une définition cohérente. Pourquoi faudrait-il que tous les individus nés d’un côté de la frontière, qui n’est jamais qu’un pointillé sur une carte, vagabondant au gré des événements du passé, se sentent une identité commune et exclusive qui les distinguerait de leurs voisins de l’autre côté du pointillé ? C’est un mystère insondable - qui relève de la foi plus que de la raison - que cette croyance nationale qui conduit aux pires dévagations comme les guerrres nationales où l’on pousse des millions d’êtres humains à mourir pour rien, tout en leur faisant croire qu’on mourait « pour la patrie ». Le délit d’outrage à symboles nationaux, en imposant par la force une croyance irrationnelle commune, mystique plus que politique, réactive le crime de blasphème du passé : sous l’Ancien Régime, on tranchait la langue du mécréant. La république qui, face à d’autres symboles, comme le voile sur la tête d’une jeune fille, affiche pourtant une laïcité intransigeante et exacerbée, semble ici, avec la dévotion aux symboles nationaux, avoir hérité de la religion sa plus mauvaise part : la morale officielle, la morale d’état.

A vrai dire, les sifflets du Stade de France, qui ne sont devenus événement que par les manifestations d’indignation collective qui ont suivi, viennent à point nommé pour détourner l’attention de questions autrement plus graves. Alors que les politiciens n’ont d’indignation que pour la Marseillaise et le sang impur tourné en dérision, on apprend, à l’occasion de la journée mondiale de l’alimentation, que près d’un milliard de personnes dans le monde souffrent de la faim, 1 terrien sur 7 donc, 75 millions supplémentaires pour la seule année 2007 (Libé, 14/10/2008). Pour la FAO, 30 milliards de dollars par an suffiraient pour assurer la sécurité alimentaire mondiale, somme ridicule au regard des cadeaux que l’on préfère réserver aux banques. Des politiques désatreuses conduisent le monde à une crise dont les conséquences sont, pour l’heure, incalculables, sinon que les plus démunis le seront encore davantage mais que d’autres suivront. A-t-on entendu Amara et ses collègues réclamer « sanction et justice exemplaire » contre les responsables de cette catastrophe nationale et planétaire ? « Pas de pitié » pour les petits jeunes qui se sont amusés au Stade de France l’autre soir, mais compréhension et indulgence pour les banquiers, les boursicoteurs, les grands patrons aux parachutes dorés, les politiciens, dont l’incompétence, la soif de puissance et de richesse conduisent des populations entières à la misère. C’est à cela, aussi, que sert la polémique sur la Marseillaise : exalter un sentiment national qui implique une communauté d’intérêt artificielle et abusive entre tous ses membres  - l’intérêt du chômeur n’est pourtant pas celui du patron - et fermer les yeux sur le monde. En appeler à l’identité nationale pour ne pas avoir à se poser la question autrement plus dérangeante de la solidarité à l’échelle mondiale. Pour toutes ces raisons, on ne félicitera pas Fadela Amara pour avoir décliné à son tour la vieille prose  de l’extrême-droite, lui donnant une légitimité nouvelle : « Français d’abord, la France aux Français ».

Posté par Lubin à 05:40 - - Commentaires [12] - Permalien [#]

Commentaires sur La comédie de l'indignation nationale

    lecture recommandée

    Une fois n'est pas coutume je recommande à tous, chaudement, historiens ou profs d'histoire plus ou moins dogmatiques ou simple citoyens, "Manipulations, mythes et tabous", L'histoire en procè, un numéro Hors Série du Nouvel Observateur en ce moment en kiosque.

    avec des contributions de Pierre Nora, Jacques Revel, JJ Jeanneney, Benjamin Stora, Henry Laurens, Pap Ndiaye, Jean Lacouture, Stéphane Courtois, Nicolas Werth, Marc Ferro, JL Domenach, Marc Lazar, François Hartog...

    C'est pédagogique, limpide, complexe, ca met en perspective le rapport à l'histoire et à la mémoire des sociétés et communautés qui doutent, et comment elles instrumentalisent l'histoire pour panser leurs plaies à l'égo.

    Bref : indispensable !

    Posté par tartempion, 21 octobre 2008 à 18:39 | | Répondre
  • L'Indignation

    Une fois de plus les politiques font semblant d'être indignés alors qu'ils ne font que manipuler les émotions pour en retirer des bénéfices personnels, notamment en terme de vois d'électeurs.

    Posté par roblin, 22 octobre 2008 à 13:16 | | Répondre
  • Vive la France !

    Le discours de Lubin sur la notion d'identité nationale ressemble au discours de Gorgias sur le non-être: l'être n'est pas; s'il était, on ne pourrait le connaître; si on pouvait le connaître, on ne pourrait le dire...
    Personnellement, j'aurais eu tendance à croire que, de l'autre côté de ces "pointillés" arbitraires, apparemment, que sont les frontières, il y avait des êtres qui, quoiqu'ils portassent en eux "la forme entière de l'humaine condition", comme dit Montaigne, ne m'en étaient pas moins étrangers: ni l'allemand, ni l'italient, ni l'espagnol, ni le flamand (etc) ne sont pour moi des langues maternelles; mais apparemment ce n'est pas grave: tout le monde pratique l'espéranto.
    J'avais pensé que l'histoire était propre aussi à forger une identité nationale; il n'en est rien: vainqueur ou vaincu, pour des peuples comme les Allemands ou les Français, cela ne permet aucunement de différencier des communautés de destin. Tout cela n'est probablement qu'événements sans signification particulière dans l'histoire mondiale, dont nous partageons tous à égalité les répercussions...
    Le fait que des enfants de France, mais issus de l'immigration, éprouvent le besoin de réinventer la notion d'identité nationale, en fustigeant tour à tour les "céfrans", les "gaulois" ou les "bolos", tout en magnifiant par ailleurs un "chez nous, au bled" que pour la plupart ils n'ont jamais connu, en s'inventant des héros de croisade (Ben Laden...) inquiétants, tout cela est sans conséquence: nous pouvons compter sur Lubin pour leur apprendre que la notion même d'identité est caduque; l'homme est une plante qui vit hors-sol; il n'est de nulle part et n'a point de port d'attache. Sa langue maternelle et sa mère patrie ne sont que des accidents que, en être rationnel, il doit considérer comme insignifiants, tout comme le fait d'être fils ou fille de tels ou tels parents: ce ne sont là qu'accidents biologiques. Vous fustigez l'irrationnel, le mystique, l'imaginaire derrière toutes ces notions: comme si l'être humain était une abstraction qui ne vit que selon les règles de la méthode, et que seuls des contrats peuvent lier à ses semblables...
    @ Tartempion: merci pour cette référence; je cours l'acheter...

    Posté par Christophe, 22 octobre 2008 à 14:22 | | Répondre
  • Cours donc...

    ... l'acheter et cherche bien les articles de fond perdus entre les pages de pub de papier glacé (du Nouvel Obs, NDR).

    Et quand le programme télé (toujours inclus ?) sera obsolète, ton mag finira au mieux au recyclage, au pire aux feux des gaspillages !

    http://www.leplanb.org/les-fatals-flatteurs/un-ete-avec-jean-daniel.html

    Théo,

    Souvenirs d'un ancien lecteur abonné un an, autrefois ...

    Posté par Théo, 24 octobre 2008 à 21:45 | | Répondre
  • FFL en Afrique

    « Mon Commandant, je suis un civil qui vient volontairement faire la guerre que les militaires ne veulent pas faire ! »

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Forces_fran%C3%A7aises_libres

    Posté par Théo, 24 octobre 2008 à 21:55 | | Répondre
  • l'info que Lubin ne donnera pas :

    Un collégien de l'Aisne qui prétendait avoir reçu un coup de poing en classe d'un professeur qui s'était suicidé, chez lui fin septembre, après sa garde à vue pour cette agression supposée, a reconnu avoir menti et va faire l'objet de poursuites judiciaires.

    Le collégien, âgé de 15 ans, va être prochainement être présenté à un juge pour enfants en vue de sa mise en examen pour dénonciation calomnieuse.

    L'enseignant, âgé de 38 ans, professeur de sciences physiques au collège César-Savart de Saint-Michel (Aisne), avait été retrouvé pendu à son domicile le 20 septembre.

    La veille, il avait été placé en garde à vue à la suite d'une plainte déposée par l'élève qui l'accusait de lui avoir donné un coup de poing dans une salle de classe - hors témoin à la fin du cours -, ce que l'enseignant niait.

    L'adolescent affirmait qu'un retard avait été à l'origine de cette supposée altercation, avec son refus de remettre son carnet de correspondance.

    "C'est un gâchis immense dans l'Education nationale qui se répète trop souvent. On n'a pas tiré les leçons du (procès d')Outreau", par rapport au recueil de la parole de l'enfant, a dénoncé Francis Lec, avocat de la famille du professeur, lors d'une conférence de presse à Laon.

    La famille va se constituer partie civile pour "mettre au jour (...) toutes les responsabilités d'adultes qui sont en jeu dans cette manipulation", a prévenu son père, Jean Bubert. Il s'interroge notamment sur le rôle du père du collégien et du médecin qui avait établi un certificat attestant la présence d'un hématome causé par un coup.

    "On ne peut pas mettre toute la responsabilité sur le dos de cet enfant, puisqu'il y a eu des interventions d'adultes qui l'ont guidé par la main dans cette accusation", a dit M. Bubert.

    Le collégien n'est jamais retourné dans son collège après les événements. Il est désormais scolarisé dans une commune proche de son domicile.

    Posté par victor, 24 octobre 2008 à 22:53 | | Répondre
  • Lendemains qui chantent

    Et il y aussi, moins grave, cette enseignante de 35 ans qui s'est fait agresser par une mère d'élève, frapper à terre, etc, près de Béziers: 9 jours d'ITT.
    Camarades, le doute n'est plus permis: les élèves et les parents opprimés redressent enfin la tête après des décennies d'humiliation et de martyr infligés par des profs incompétents. L'heure de la libération approche, les esclaves vont briser leurs chaînes...

    Posté par Christophe, 25 octobre 2008 à 08:13 | | Répondre
  • l'enfant peut mentir

    ... aujourd'hui tous les roblin du monde, qui considèrent que l'enfant est pur innocence et que le MAL vient forcément des adultes, portent la responsabilité de ce genre d'affaire. N'oublions pas aussi qu'Outreau reposait sur les "témoignages" d'enfants qu'aucun "expert" n'a jugé bon de mettre en cause, parce que ma bonne dame un enfant ne ment jamais c'est bien connu.

    ALors, Roblin, votre clavier n'est pas trop tâché ?

    Posté par tartempion, 25 octobre 2008 à 10:37 | | Répondre
  • bon je m'emporte

    après tout roblin n'est qu'un épiphénomène. le prof était déjà peut etre suicidaire avant d'être accusé.

    quel gâchis, n'empêche.

    Posté par tartempion, 25 octobre 2008 à 10:40 | | Répondre
  • Parole d'élève, parole d'avocat

    @ victor

    Lorsque vous intervenez, merci d'encadrer vos commentaires par des guillemets : ça vous éviterait de faire passer pour vérité - comme l'a d'ailleurs fait toute la presse - les gros mensonges de Francis Lec, défenseur attitré des profs brutaux. On en reparle sous peu sur "Journal d'école". Patientez juste un peu.

    Posté par Lubin, 25 octobre 2008 à 13:15 | | Répondre
  • Ah la vérité

    Parce que vous, Lubin, détenez la vérité, contre une personne - pourquoi pas - et contre "toute la presse".

    Bien. Il y a longtemps que je n'étais pas venu sur ce blogue. Je repars.

    Posté par PMB, 25 octobre 2008 à 16:47 | | Répondre
  • PMB

    "Bien. Il y a longtemps que je n'étais pas venu sur ce blogue. Je repars."

    Une grosse perte.

    Posté par Théo, 25 octobre 2008 à 19:57 | | Répondre
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