Le rapport que le Haut conseil à l’intégration vient de remettre à Eric Besson non seulement ne dit rien de nouveau sur le sujet mais décline en réalité, comme à chaque fois qu’il est question d’identité nationale, toute une série de lieux communs, de fausses évidences qui débouchent sur des réponses aussi futiles que simplistes. Paradoxe : alors que l’objet du rapport est de « faire connaître les valeurs de la république », les valeurs en question se trouvent réduites à la portion congrue pour laisser une place démesurée aux symboles de la république et à la dévotion qu’il faudrait leur témoigner. Après tout, si les sifflets du Stade de France contre la Marseillaise rendent  malades les auteurs du rapport, ce n’est pas une raison pour considérer que la société serait, elle, malade. Certes, les autorités sportives sont appelées à la rescousse par un appel pathétique  - vraiment pathétique - à distribuer « des milliers de petits drapeaux tricolores à l’occcasion des manifestations sportives », mais ce sont l’Ecole et le système scolaire, accusés comme de coutume de tous les maux, qui devraient payer le plus lourd tribut à ces fantasmes identitaires.

Bien sûr, le rapport ne peut nier que l’éducation civique soit présente dans les programmes scolaires ni même que les symboles nationaux y aient une place, mais cet apprentissage des valeurs et symboles de la république ne suffisent pas, pèchent par défaut d’ « intériorisation », d’ imprégnation », d’ « ostentation ». Faut-il donc se mettre à genoux avant d’entonner la Marseillaise ? C’est ce que semble suggérer le rapport qui, déplorant l’absence de la « signalétique républicaine » dans les établissements, recommande chaudement « de mobiliser les efforts des autorités compétentes afin d’améliorer la visibilité des symboles républicains » en plantant un drapeau tricolore et un buste de Marianne dans chaque école. Nul doute que la république en sera transfigurée...  Comme on pouvait s’y attendre, le HCI saisit l’occasion pour dénigrer un peu plus les pratiques actuelles et le travail des enseignants : « il est regrettable – lit-on – de constater que la pédagogie civique scolaire fasse parfois passer l’apprentissage de la citoyenneté politique (droit de vote etc) avant l’exposé historique et philosophique des valeurs et symboles ». Et de déplorer « que les instructions pédagogiques invitent les maîtres à partir des expériences vécues des élèves et [évitent] au maximum les exposés théoriques (...) On peut interroger cette vision dans la mesure où des élèves âgés de moins de dix ans ont beaucoup de difficulté à mobiliser des connaissances pour construire, sous la conduite du maître, une argumentation qui ne réduise pas à une discussion de cour de récréation » (sic). Les maîtres apprécieront à sa juste valeur cette appréciation de haute volée sur leur travail quotidien. Curieusement, d’ailleurs, le rapport reste calé sur les instructions officielles de 1999, ignorant sans doute que les programmes de l’école primaire ont été entre temps modifiés en 2002 avant d’être bouleversés en 2007 puis en 2008, avec la suppression de l’éducation civique et son remplacement par l’instruction morale et civique voulue par Darcos sur injonction présidentielle.

Le HCI se place ici dans une perspective résolument réactionnaire, propre à réjouir les partisans des « bonnes vieilles méthodes », celle de la transmission magistrale d’un savoir censée suffire face à des enfants jugés bien incapables de réfléchir par eux-mêmes : « il semble qu’un exposé du maître appuyé sur des documents écrits ou visuels dans le cadre d’un cours dialogué soit une méthode efficace pour débuter cette approche civique » peut-on lire. L’Eglise catholique ne procédait  pas autrement il y a un demi-siècle, avant Vatican II,  avec le catéchisme par questions-réponses infligé aux enfants, avant de se rendre compte que ce n’était pas la meilleure façon de former de bons chrétiens. L’approche réductrice et caricaturale de la formation civique des enfants à base de leçons de morale, de sermons et de cantiques laisse mal augurer, si elle est effectivement appliquée, de la citoyenneté des prochaines années : en démocratie, la citoyenneté s’appuie sur le regard critique, la lucidité, la prise de parole et même les tâtonnements, l’écoute réciproque et le refus des morales officielles, des vérités révélées. Une régression bien dans l’air du temps.

Afin de remettre les enseignants dans le droit chemin et de leur faire entendre la bonne parole, le HCI recommande que « des modules de formation civique soient introduits dans la formation initiale et continue de tous les professionnels de l’éducation » et « suggère en outre que soit envisagée la transversalité de ce plan de formation visant tous les fonctionnaires, agents de l’ encadrement, en contact avec la jeunesse (Ministère de la santé et des sports, ministère de la Défense, ministère de l’Intérieur, collectivités territoriales) ». Si l’on comprend bien, alors que la disparition programmée des IUFM sonne le glas de toute formation professionnelle, on semble envisager avec le plus grand sérieux, une sorte de formation civique commune aux enseignants, aux militaires et aux policiers.

Si, dans ce long et indigeste rapport, les symboles prennent décidément beaucoup de place, curieusement, la devise de la république « liberté, égalité, fraternité », n’est qu’épisodiquement évoquée, comme si, à vrai dire, on n’en avait rien à faire ou qu’elle dérangeait. A propos de cette devise, les rapporteurs se laissent même aller à un étrange commentaire : « Il est utile de mieux faire comprendre [aux élèves] le sens de cet idéal et de son imparfaite réalisation en expliquant que les inégalités sociales et territoriales qui perdurent peuvent mettre à mal cet idéal (surtout dans un contexte de crise), mais qu’elles ne le détruisent pas puisque par la volonté politique de ceux qui gouvernent au nom du peuple, on s’attache à les réduire » (p.18). Outre qu’il faut une bonne dose de mauvaise foi ou de provocation pour suggérer que le gouvernement serait effectivement préoccupé par la réduction des inégalités, cette formule contournée a au moins le mérite de dire tout haut ce que la vénération du drapeau et de la Marseillaise voudrait occulter, à savoir que la croyance quasi mystique dans la nation et l’attirail symbolique dont elle s’entoure ont surtout pour objet, en dissimulant les différences sociales et en exigeant de tous l’obéissance à un ordre transcendant, de faire taire les plaintes et les revendications légitimes. Si la société est aujourd’hui fragilisée, ce n’est pas à cause d’on ne sait trop quel communautarisme, plus fantasmé que réel, ou d’une jeunesse sans repères, mais plus véritablement des inégalités et des injustices, de la stigmatisation obstinée de toute une classe d’âge - surtout lorsqu’elle a la peau sombre - de la répression et du climat d’ordre moral qui la sapent bien plus sûrement que l’absence d’un buste de Marianne dans les écoles ou que les sifflets contre la Marseillaise sur un terrain de football. La confusion trompeuse entre citoyenneté et nationalité n’est certes pas une chose nouvelle mais elle est grossièrement entretenue et aggravée en période difficile par tous ceux qui, à des titres divers, y trouvent un intérêt, parce qu’ils se refusent aux changements politiques ou bien parce que les incantations patriotiques peuvent donner le change. Au moins momentanément.

Alors que l’Ecole est au centre du discours sur l’intégration, on n’a sans doute pas suffisamment pris en considération, en particulier chez les enseignants, que ce ministère à la titulature extravagante – ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale – s’était vu doté, dès sa création, d’attributions en matières éducatives : « il participe – lit-on dans le Journal Officiel du 1er juin 2007 – en liaison avec les ministres intéressés, à la politique de la mémoire et à la promotion de la citoyenneté et des principes et valeurs de la république ». Mais lorsque la mémoire, la citoyenneté, les principes et les valeurs de la république sont manifestement défigurés par des considérations identitaires qui n’ont rien à y faire, il y a peut-être du souci à se faire.