Journal d'école

Le journal de Lubin sur l'école et sur le monde. L'école vient de loin, elle peut mener loin. A condition d'en sortir.

10 juin 2009

Hystérie punitive

Dans « Lebrac, trois mois de prison » (Editions du Seuil), Bertrand Rothé revisite « la Guerre des boutons » et l’école d’il y a un siècle à  la lumière de la législation actuelle. Sa conclusion est sans appel : aujourd’hui, petit Gibus et ses copains seraient considérés comme des délinquants. En prison et pour longtemps : en 2009, ce sera cinq ans de prison pour un simple canif, voire un cutter dans son cartable. La proposition de loi Estrosi sur les bandes, s’est étendue, comme on pouvait s’y attendre, à l’école, avec une brutalité indigne de parlementaires responsables. 198 députés de droite se sont lâchés sans retenue sur les élèves, avec des sanctions qu’on peut qualifier de surréalistes. Qu’on en juge : un an de prison et 7500 euros d’amende pour avoir pénétré sans autorisation dans un établissement, peine portée à trois ans et 45 000 euros si l’intrusion est faite à plusieurs ; trois à cinq ans d’emprisonnement pour le vol et le racket, sept ans en cas d’extorsion(Le Monde, 10/06/2009). On n’est plus dans le domaine de l’action politique mais dans une sorte de catharsis qui voit dans la punition, toujours plus lourde, comme un tranquillisant devant cette grande peur des enfants, des élèves, qui s’est emparée d’une partie de la société et de ses élus.

Mais ces enfants, ces élèves, sont les nôtres, et l’on a beau regarder sous tous les angles la question des déviances scolaires, on n’y voit nulle raison de les considérer comme des délinquants ou comme des criminels. En aggravant toujours plus une législation qui est déjà l’une des plus répressives au monde, mais qui, parce que déconnectée de la réalité, tourne à vide, les politiciens sont lancés dans une course sans fin ; chaque nouvelle loi alourdit la qualification pénale de faits les plus bénins. Avec sept ans de prison, on n’est pas loin des peines infligées aux criminels et – l’histoire de Julien Coupat est là pour le prouver – l’on ne peut exclure, devant l’inefficacité attendue de ces mesures, que la prochaine étape fera dénoncer comme « terroriste » n’importe quel comportement atypique dans un établissement scolaire. Exagération ? Mais qui pouvait imaginer, il y a encore quelques années que six policiers serait envoyés à la maternelle arrêter un enfant de six ans soupçonné d’un vol de bicyclette ?

Que le très droitier parlementaire des Alpes-Maritimes se laisse aller à de telles extravagances propres à rassurer son non moins droitier électorat, n’est, après tout, que dans la logique d’un système qui fait de la démagogie la plus brutale le moteur de l’action politique. Mais le ministre de l’Education nationale était-il obligé, en joignant son texte sur la fouille des cartables à la proposition de loi Estrosi, de légitimer, avec cette grande trouille des élèves, ce qui est d’abord une insulte à l’éducation ? On demande en quelque sorte aux chefs d’établissement, aux personnels éducatifs de faire appliquer des mesures aux conséquences désastreuses, sans rapport avec le danger qu’elles sont censées prévenir. Non seulement, cette nouvelle loi n’assure en rien la « sanctuarisation » de l’école, mais par la méfiance généralisée qu’elle fait naître, par le regard de mépris qu’elle jette sur les élèves, par le climat de peur qu’elle entretient, elle ne peut au contraire qu’alourdir l’ambiance des établissements. Ce nouvel avatar du discours sécuritaire renforce ce qui est à l’œuvre depuis déjà quelques années : l’élève n’est plus un élève, l’école n’est plus l’école.

Posté par Lubin à 19:30 - Education, au jour le jour - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Certes...

Globalement, tout ceci est juste; le problème, c'est que ça n'est jamais qu'une réaction -totalement démesurée, on est bien d'accord, et totalement inapplicable- à ce qu'il faut bien appeler l'angélisme (ou plus exactement le refus de prendre réellement en considération les problèmes qui s'accumulaient) qui a prévalu pendant... pfiou, un paquet d'années.

Posté par Meles, 10 juin 2009 à 21:31

"Si demain je devais dire les plus beaux mots d'amour, "Je t'aime", c'est d'abord sur un mur que je les écrirais..."

"Si demain je devais dire les plus beaux mots d'amour, "Je t'aime", c'est d'abord sur un mur que je les écrirais..."

Le succès récent aux élections européennes de la liste Europe-Ecologie menée par Daniel Cohn-Bendit montre, démontre s'il en était besoin à quel point les partis politiques traditionnels, et notamment hélas ceux de l'opposition, ont oublié l'un des penchants les plus motivants du "citoyen-électeur":

le rêve...

La gauche depuis des années ne fait plus rêver. Où sont passées nos utopies d'antan? Où sont ces slogans, ces fulgurances de l'esprit qui en une phrase bousculaient jusqu'à faire vaciller les pouvoirs les plus forts, les plus établis. "Sous les pavés la plage...", 1968, Cohn-Bendit (Tiens...Déja!)... "Faites l'amour, pas la guerre", décliné dans toutes les langues, écrit sur tous les murs... C'est sur les murs des universités que commençait la révolution. Mais comme le dit Edgar Morin dans un texte lumineux de clairvoyance ce samedi dans Le Monde:

"Le gauchisme aujourd'hui souffre d'un révolutionnarisme privé de Révolution".

Non, ni Besancenot, ni encore moins Aubry ou Bayrou ne font rêver. Ils ont mis de côté la poésie pour tresser des lauriers au pragmatisme froid. Nous mourrons, nous crèverons lentement de ces discours lénifiants seulement obtenus par besoin de voix, d'urnes remplies, remplies mais vides de toute espérances fortes. Nos murs sont vides aujourd'hui de tout slogan! Les murs ne parlent plus en France. Et lorsque les murs ne parlent plus, c'est que la pensée a perdu ce qui fait sa force: la spontaneité, la virulence, la clairvoyance, le désir d'avenir, la volonté de transformation, de métamorphose au sens "Morin" du terme... Si demain je devais dire les plus beaux, les plus simples mots d'amour, "Je t'aime", c'est d'abord sur un mur que je les écrirais.

Femmes et hommes de gauche, prenez le pouvoir! Prenez-le en faisant des murs de nos villes les tracts permanents de nos idéaux enfouis. Faites-nous rêver bon sang! Quittez vos bureaux aux plafonds hauts comme des nefs de cathédrales et levez les yeux vers les vrais nuages... Abandonnez vos souris d'ordinateurs, prenez une craie et investissez les palissades, les couloirs d'Universités, les murs tristes de nos villes tristes, tristes à crever à force d'anonymat... Faites le mur en quelque sorte... Vous goûterez à nouveau les délices de l'interdit, du politiquement incorrect, de la création utopique... Brisez vos chaînes, permettez-vous l'impossible, donnez l'espoir sans espoir d'un merci, agissez gratuitement, tournez-vous vers l'autre plutôt que tourner en rond autour de vos nombrils! Oubliez vos égos! Embrassez la Princesse de Clèves. Serrez Hugo dans vos bras. Et créez-nous un monde vivant pour lequel nous aurions envie d'aller jusqu'à mourir!

"Le calcul appliqué à tous les aspects de la vie humaine occulte ce qui ne peut être calculé, c'est à dire la souffrance, le bonheur, la joie, l'amour" dit encore Edgar Morin. Oh oui! Cessons de calculer, de tout traduire en chiffres, évaluations, notes, courbes, graphiques, classements. Nos prisons contemporaines. Les geôles de l'imagination. L'imagination au pouvoir!!! Je ne sais pas si l'écologie politique est une utopie. Elle est pour moi déja trop ancrée dans le réel. Je crains qu'elle disparaisse dans le consensuel. Déja elle obéit aux règles des petites manoeuvres d'appareil. Elle pense mais ne rêve pas. Mais elle a au moins le mérite de dire autrement ce que demain peut être. Elle offre des lendemains qui chantent sur une autre musique que celle entendue, lénifiante, depuis des lustres. Alors que la gauche, Besancenot compris -en voila bien un qui ne fait pas rêver du tout! Il est anti-capitaliste, mais il est pro quoi???- ne propose que des aboutissements, que des fins, ce sont des commencements dont nous aurions besoin. Je déteste les fins... L'Homme a horreur des fins au moins autant que du vide. Commencer, c'est naitre et rêver comme un enfant... Aboutir, c'est mourir d'ennui en n'attendant plus rien!

Tout à l'heure, j'irai dans la rue et j'écrirai sur un mur... Je ne sais pas ce que j'écrirai mais j'investirai ce mur pour en faire le support de mes rêves les plus fous. Oui, soyons fous, fous d'espérance, de créativité, de poésie, d'illusions pourquoi pas, de métamorphoses et libérons ce pays du triste réel qui l'étouffe!

Je sais ce que j'écrirai:

"Soyons pour autre chôse... Ce qui reste à inventer..." Et j'ajouterai sans doute... "Je t'aime"... Pour rien...

Gratuitement!...

Christophe

Posté par Christophe, 14 juin 2009 à 18:18

parlant

"libérons ce pays du triste réel qui l'étouffe!"

Merci, Christophe, de donner raison postmortem au regretté Philippe Muray. Comme toutes les élites actuelles, vous vivez dans un parc d'abstraction. La politique, ce serait se colleter avec le réel ? Fi, laissons cela aux démagogues. seule la virtualité compte, les rêves les plus fous sur des cavales sauvages, écrire sur les murs, poésie uber alles.

Le reste, le social, l'éducation, l'industrie, le quotidien, les conflits, la violence, l'anomie, c'est pour les ploucs, les réacs, le populo bas de plafond.

Ah Christophe, après la gauche morale, voici la gauche éthérée. Merci, merci de donner raison à Philippe Muray.

Posté par tartempion, 15 juin 2009 à 09:40

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