22 octobre 2009
"La fabrique scolaire de l'histoire"
«L'enseignement de l’histoire a régulièrement été au centre des préoccupations du pouvoir en France. Aujourd’hui, la question d’une école vecteur des valeurs républicaines est une fois de plus agitée. Alors que les discours électoraux de Nicolas Sarkozy donnaient déjà le ton d’une école française stigmatisée comme un avatar de la « pensée 68 » qu’il convenait de redresser par un retour à ses fondements républicains traditionnels, un rapport publié en avril 2009 par le Haut Conseil à l’intégration, intitulé « Faire connaître les valeurs de la République », consacre une partie à l’école, sommée de réinvestir pleinement sa fonction intégratrice dans le creuset français. Rien d’étonnant donc, à ce que, dans ce contexte néo-républicain, l’histoire scolaire fasse à nouveau ostensiblement l’objet d’une focalisation des attentions de ce gouvernement, qui souhaite en revenir aux fondementts et finalités les plus traditionnels de l’histoire enseignée ».
Alors que le nouvel épisode Guy Môquet montre un pouvoir politique qui n’a rien perdu de ses prétentions, plusieurs historiens à l’origine du CVUH, explorent, sous la direction de Laurence De Cock et Emmanuelle Picard « La fabrique scolaire de l’histoire » (Agone éditeur). Laurence De Cock poursuit :
« L’école est en effet l’un, si ce n’est le premier lieu d’usage public de l’histoire. Chargée d’une triple finalité – morale, civique et intellectuelle – l’histoire scolaire est le produit d’une écriture particulière qui opère un choix de séquences historiques dont on suppose l’efficacité à l’aune d’une citoyenneté projetée pour les élèves. Loin d’être une simple transposition des acquis de la recherche qui descendraient dans l’espace scolaire, l’histoire à l’école est une « fabrique » à partir de matériaux choisis se chargeant de sens à mesure qu’ils sont agencés dans le cadre d’un montage spécifique. De ce point de vue, l’histoire scolaire peut être appréhendée comme une forme d’écriture mémorielle : il s’agit de procéder à une mise en ordre des événements qui n’est que l’image qu’une société souhaite laisser d’elle-même, une politique du passé qui réponde aux priorités du moment ».
Patricia Legris montre comment les programmes d’histoire sont « soumis aux décideurs politiques » qui interviennent directement dans leur élaboration, même si elle observe – avec un certain optimisme... – « un processus d’écriture plus ouvert depuis les années 1990 », processus pourtant gravement mis à mal par la parenthèse Darcos. Tout au long de la chaîne qui aboutit aux instructions officielles, on chercherait en vain une quelconque préoccupation pour le destinataire final, l’élève, considéré comme une variable d’ajustement d’objectifs qui le dépassent.
Suzanne Citron, qui est ici sur ses terres, préface la présente édition. Bien qu’observant quelques avancées – sur Vichy, sur la colonisation ou la guerre d’Algérie – elle s’interroge :
« Pourquoi l’histoire de France à l’école élémentaire est-elle restée, malgré quelques ajouts, pratiquement immuable dans son tracé traditionnel, plus figé que jamais dans une chaîne de grands hommes à mémoriser mécaniquement ? (...) Entre le maintien d’une écriture téléologique de la nation « toujours déjà-là » ou, comme ce livre le propose, l’exigence d’une histoire critique sans tabou ni regret passéiste, apte à donner du sens au présent, l’enjeu éducatif et civique est de taille ».
La fabrique scolaire de l’histoire. Illusions et désillusions du roman national, sous la direction de Laurence De Cock et Emmanuelle Picard, Agone, 2009
Commentaires
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=39633&pid=15532858
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :
