Par une convention signée il y a quelques jours entre le rectorat de Reims et le ministère de la Défense, les lycées de Champagne-Ardenne, l’Université de Reims et l’IUT de Troyes sont désormais associés avec l’armée, l’objectif affiché étant de favoriser une meilleure insertion professionnelle (L'Union, 18/12/2010).  Une collaboration qui remonte loin dans le temps mais que les  enseignants et les syndicats semblent seulement découvrir depuis quelques jours avec ce simulacre de formation militaire imposée, début décembre, aux enseignants stagiaires de Bordeaux et dont la presse s’est fait l’écho. L’indignation qui s’en est suivie semble pourtant bien tardive et singulièrement restrictive dans ses manifestations. Car cela fait maintenant près de trente ans, que, dans une indifférence quasi générale, sous l’appellation sévèrement contrôlée d’ « éducation à la défense », l’armée a ses entrées dans les établissements scolaires, avec les élèves en première ligne.

Le protocole signé en 1982 par les ministères de l’EN et de la Défense déclare dans son préambule : « La notion de sécurité est indissociable en France de l’existence d’une communauté nationale façonnée par l’histoire, animée d’un véritable esprit de défense. [...] La mission de l’Education Nationale est d’assurer une éducation globale visant à former les futurs citoyens responsables ». Ce protocole inaugure une politique d’étroite collaboration entre les deux ministères, jamais démentie quelle que soit la couleur politique du gouvernement, ponctuée par des textes règlementaires toujours plus contraignants.

Ainsi la circulaire du 13 septembre 2007 (BOEN no 32, 13/09/2007) affirme d’emblée qu’« au collège et au lycée, l’ensemble des disciplines doit concourir à l’éducation de la défense ». Tout doit être mis en œuvre pour concourir à ce que les responsables appellent une « culture de défense ». Depuis la formation des enseignants, confiée à des « trinômes académiques »  théoriquement placés sous la tutelle du recteur, mais en fait chapeautés par l’autorité militaire territoriale et l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN), jusqu’aux programmes scolaires, en passant par les enseignants-chercheurs des universités et les conseils de la vie lycéenne (CVL), l’option découverte professionnelle en classe de troisième, les travaux personnels encadrés (TPE), l’armée s’incruste dans l’ensemble des structures éducatives : « les formations de défense – est-il précisé – doivent trouver leur plein rôle dans la construction de la réflexion et de la culture des futurs responsables que forment les établissements d’enseignement supérieur ». Les échanges avec les unités militaires, les visites de sites et d’installations militaires sont vivement encouragés. Il est même envisagé la « création d’un identifiant graphique », sans plus de précision ; s’agit-il d’un fichage militaire de l’ensemble des élèves ?

De nouveaux programmes devront être définis par des « groupes spécialisés de réflexion » (sic) qui prendront en compte cette dimension militaire de l’enseignement. Les programmes actuels relatifs à la Défense sont inclus depuis 1998 dans les programmes d’éducation civique de la classe de 3e.  A ce titre, ils ont fait fréquemment l’objet de l’épreuve écrite obligatoire du Diplôme national de brevet (DNB), détournée de sa finalité civique au profit d’un vulgaire bourrage de crâne. Car – et c’est là où le bât blesse – la sensibilisation des collégiens aux problèmes de défense est assurée exclusivement par les militaires.

Le mobile de l’éducation à la défense est clairement identifié par un protocole entre les ministères de l’Education et de la défense du 31/01/2007 (BOEN n° 7, 15/02/2007) qui se fixe pour objet de « répondre aux besoins de recrutement de l’armée « . Dans cette optique, on délègue aux seuls militaires la sensibilisation des élèves sur ce sujet.  Pas une seule fois, au cours de leur éducation citoyenne, les élèves ne doivent prendre conscience que la fonction de l’armée consiste à faire la guerre et que ceux d’entre eux qui se seront laissés séduire par les sergents recruteurs risquent fort de se trouver un jour confrontés à l’alternative d’avoir à tuer ou de se laisser tuer sur ordre. Curieusement, dans les programmes scolaires comme dans ces longs protocoles armée-école, le mot « guerre » n’est jamais employé, supplanté par celui de « défense » et plus hypocritement encore par le concept de « défense globale », amalgamant dans une communication brouillée les missions de médecins sans frontières ou de pilotes de Rafale.

L’école aurait donc pour mission de développer les capacités de jugement, d’esprit critique, de construction d’une opinion personnelle mais dans le même temps on exclut du jugement, de l’esprit critique et de l’opinion personnelle tout ce qui touche à la guerre et à la paix. Ainsi, arriveront à l’âge adulte de jeunes citoyens à qui l’on aura interdit toute interrogation sur des questions comme les extravagantes dépenses militaires, les exportations d’armement, la bombe atomique, la légitimité de la guerre comme mode de résolution des conflits ou la non-violence comme alternative aux conflits. Ces questions s’arrêtent à la porte de l’école.

Ces dernières années, une cinquantaine de militaires français ont été tués en Afghanistan. Morts pour rien. Compte tenu de leur extrême jeunesse, il est probable que leur premier contact avec l’armée s’est fait au collège ou au lycée avec les cours d’éducation à la défense, prélude à un  engagement fatal dans lequel l’école, par complaisance ou par pusillanimité, en colportant sans réticence majeure une culture de guerre, porte une part de responsabilité.