Un récent rapport du Haut Conseil à l’intégration dénonce « l’incapacité de l’école française à intégrer les enfants de l’immigration », un rapport très orienté, tout entier construit autour de stéréotypes, d’allusions plus ou moins douteuses, de contre-vérités flagrantes, d’approximations bien peu scientifiques, un rapport qui reflète, outre l’amateurisme de ses auteurs et leur méconnaissance des réalités éducatives, une lourde idéologie sous-jacente.

A partir d’un corpus statistique indigent, inspiré essentiellement par un ouvrage partial qui a fait les délices de l’extrême-droite (Michèle Tribalat, Les yeux grands fermés), le rapport offre un tableau apocalyptique de l’immigration : « les immigrés et les descendants d’immigrés représentent aujourd’hui un cinquième de la population résidente de la France ». Si nul ne sait vraiment ce que peut être un « descendant d’immigrés », ni comment on en arrive à ce chiffre, le message est clair : les barbares sont dans nos murs. Ainsi, dans la bonne ville de Blois, ville royale par excellence, « un tiers des jeunes est aujourd’hui d’origine immigrée ». Chacun appréciera la rigueur de l’analyse démographique.

C’est donc de cette immigration envahissante et incontrôlée que découlent tous les problèmes du système éducatif. Ainsi, pour ce qui touche à l’absentéisme : « il est de plus en plus fréquent pour les familles immigrées – poursuit le rapport – de repartir au bled ou au pays et d’en revenir pour les congés estivaux à des dates respectivement antérieures et postérieures à celles fixées par la règlementation, afin de pouvoir bénéficier de tarifs réduits sur les transports ». Si l’on ajoute à cela « les contraintes et rites de fêtes religieuses », on en arrive facilement, selon l’auteur,  à des périodes d’absentéisme « pouvant aller jusqu’à six et huit semaines ». On le voit, un demi-siècle après la fin de la guerre d’Algérie, le bled n’en finit pas de susciter les fantasmes.

Dans ce rapport fantaisiste à force d’approximation, les témoignages individuels prennent le pas sur l’analyse. « Des enseignants », « nos interlocuteurs », « les témoignages recueillis » montrent le « désarroi » de personnels « désemparés », « démoralisés », appelant vainement au secours, cherchant conseil « auprès de l’imam » (sic) plutôt que du côté de leur hiérarchie. Les difficultés ponctuelles et localisées, certes indéniables, font l’objet d’une généralisation abusive censée mettre en évidence une « montée des fondamentalismes et du communautarisme [ouvrant] la porte à des contestations de plus en plus nombreuses ». De même, 112 incidents relevés par l’Association des professeurs d’histoire-géographie (APHG) au cours d’une enquête microscopique et déjà lointaine (2003) sont considérés comme représentatifs des difficultés rencontrées dans les cours d’histoire.

Mais à quoi, se manifestent au juste, ces tentatives de subversion fondamentalistes et communautaristes qui semblent tant effrayer les auteurs du rapport ? On est quand même surpris de lire sous leur plume que « désormais, à l’école, tout se négocie : telle ou telle partie du programme, rythme des devoirs, barème de notation, emplois du temps etc… ». L’école serait donc en proie à une contestation de l’autorité, imputable exclusivement aux élèves d’origine immigrée, qui font, seuls, l’objet du rapport. La confusion sciemment entretenue entre, d’une part, les dysfonctionnements connus d’un système d’autorité obsolète, les difficultés d’apprentissage, l’absentéisme, l’échec scolaire et, d’autre part, la présence considérée comme perturbatrice d’élèves issus de l’immigration, tout cela relève d’une désinformation malhonnête.

Dans ce contexte, avec la description affolée de l’enseignement de l’histoire, le rapport du HCI vire au « recueil de poncifs », pour reprendre l’expression de Laurence de Cock : « depuis plusieurs années – y lit-on – les cours d’histoire sont le lieu de contestations ou d’affrontements, de mise en concurrence de mémoires particulières qui témoignent du refus de partager une histoire commune ». En un mot, « le roman national est contesté ». Une formulation qui illustre surtout, outre une réelle inculture historique, la profonde ignorance pour toute l’historiographie française du 20e siècle : depuis près d’un siècle, en effet, les historiens n’ont pas attendu les jeunes de retour du bled pour mettre à bas le récit linéaire et moralisateur  élaboré au 19e siècle en vue de l’édification des jeunes Français.

Cette défense nostalgique du « mythe national », prônée par l’auteur du rapport, le très sarkozien Patrick Gaubert, trouve sa place dans le renforcement protéiforme de la thématique identitaire voulue ces dernières années par le gouvernement. Avec le débat Besson sur l’identité nationale, la chasse aux Roms, la stigmatisation de plus en plus clairement assumée de l’étranger, la dénaturation de la laïcité dans un sens ouvertement raciste, l’enseignement de l’histoire fait l’objet d’une lourde reprise en main politique. Contrairement à ce que prétend le rapport, le roman national s’est même offert une nouvelle jeunesse à l’école primaire avec les programmes Darcos de 2008, qui renouent avec « l’écriture caricaturale et réactionnaire de la légende républicaine » (Laurence de Cock, ibid.) et font de Vercingétorix, Clovis ou Jeanne d’Arc les ancêtres des Français d’aujourd’hui.

Evoquant « l’embarras de certains enseignants d’histoire pour aborder la période coloniale face à un public d’origine subsaharienne ou nord africaine »,  les auteurs déplorent que certains d’entre eux soient « marqués par la repentance dans leur approche pédagogique » (sic). Au-delà de son rêve d’un enseignement de l’histoire ouvertement instrumentalisé au service d’une idéologie, le HCI délivre sans fard sa vision de l’histoire et du monde : il s’agit de « redonner à l’histoire sa place de fabrique de la nation (…), de donner aux élèves le sentiment de faire partie d’un même peuple », une nation, un peuple, qui, évidemment, n’ont jamais bombardé à Sétif, noyé des Arabes dans la Seine ni torturé en Algérie. L’histoire d’un monde sans oppresseurs ni opprimés.

Malgré le fiasco du débat Besson sur l’identité nationale, la parution de ce rapport montre que la philosophie venimeuse qui l’inspirait n’est pas près de disparaître, gangrénant aujourd’hui la question scolaire.

[Sur un rapport du HCI plus ancien mais de la même veine voir sur Journal d’école « L’éducation civique au péril des symboles identitaires »]


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