Dans un entretien confié aux Cahiers pédagogiques Philippe Meirieu dénonce « (…) la caporalisation qui sévit dans nos structures et la confusion, de plus en plus répandue, dans l’Éducation nationale comme ailleurs, entre l’État et le gouvernement : ceux et celles qui sont censés représenter l’État dans sa continuité, porter les textes fondateurs en matière éducative, faire respecter les engagements des différentes lois d’orientation et, même, tout simplement, faire respecter le code de l’éducation, se contentent d’être des VRP de la dernière circulaire ou de la dernière lubie du ministre. Quand on attendrait d’eux qu’ils veillent sur le respect de principes politiques et éthiques consubstantiels à notre république et aux conditions de pérennité de notre démocratie, on les voit plutôt, aux aguets, traquer ceux et celles qui seraient susceptibles de ne pas appliquer à la lettre les dernières instructions. Ce manque de hauteur de vue est aussi un terrible manque d’ambition : au lieu de s’engager dans des dynamiques constructives avec les acteurs, on se contente de les contrôler (…) »

Cette confusion entre état et gouvernement, entre les principes qui fondent l’administration et les calculs électoraux d’un parti politique, n’est d’ailleurs pas propre à l’éducation, comme on s’en rend compte tous les jours, par exemple avec la justice des mineurs que les phobies de quelques politiciens s’emploient à démanteler avec une opiniâtreté peu commune ; la dernière initiative  en date – mais pas l’ultime, il y en aura d’autres avant les présidentielles – permettra au procureur de contourner le juge des enfants (voir sur le sujet le blog de Jean-Pierre Rosenczveig)

Dans tous les cas, on est bien forcé de constater que les réactions ne sont pas à la hauteur des enjeux et que l’opinion publique reste massivement indifférente à tout ce qui ne touche pas son quotidien immédiat. Depuis l’été dernier, alors que les droits de l’homme ont été malmenés comme rarement, que la politique est privée d’un débat digne de ce nom, les seules oppositions un peu vives ont été motivées par la réforme des retraites ou, aujourd’hui, par la question des radars routiers. La vidéosurveillance peut bien proliférer, seuls les radars semblent faire problème.

Comment interpréter la passivité avec laquelle les enseignants acceptent sans réagir la politique conduite par Chatel ? Depuis plusieurs semaines, par exemple, seuls 467 enseignants – sur un total de 800 000 - ont signé la pétition (signalée sur Journal d’école le 2 juin) sur les ERS et le partenariat Armée-Ecole. Et combien partagent sérieusement l’inquiétude que devraient faire naître les projets sur l’apprentissage dont on pressent qu’ils conduiront à la disparition du collège unique ou les modalités de formation des profs ? S’agit-il d’indifférence ou de petits arrangements avec une politique qu’on approuverait sans le reconnaître à voix haute ? L’annonce d’une journée de grève pour la rentrée aura dans ces conditions du mal à passer pour pertinente.

« (…) Nul ne saurait emprisonner indéfiniment les consciences. Aujourd'hui, celles-ci sortent progressivement de leur léthargie (…) » Alain Refalo en appelle à une « indignation éthique » à une  « révolte salutaire dont notre société a plus que jamais besoin pour dessiner l'à-venir de notre école sous les couleurs de la générosité, du respect et de la solidarité. » Face à un Chatel brutal autant qu’incompétent qui ne respecte pas les règles du jeu, la désobéissance, le boycott ou le regard critique sur des circulaires absurdes ou fantaisistes, le discernement personnel, apparaissent de plus en plus légitimes. Les fonctionnaires que sont les profs peuvent-ils réellement agir de manière « éthique et responsable » ? Il y a là un défi à relever.

 

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