Rendons grâce à l’immense ministre de l’Education nationale : avec sa circulaire historique sur l’instruction morale à l’école primaire, l’école redevient morale, ce qu’elle n’était plus depuis mai 68, gangrenée par des générations d’enseignants nécessairement immoraux et dépravés qui, comme le laisse entendre Chatel, avaient chassé toute notion de morale de leurs préoccupations et de leurs pratiques quotidiennes. « Oui, je fais revenir la morale à l’école » (Libération, 31/08/2011) proclame-t-il fièrement mais avec cette péremptoire affirmation à la première personne du singulier, le goût prononcé du ministre pour les annonces médiatiques le fait sérieusement déraper.

Chose curieuse, alors que la presse dans sa quasi-totalité reprend à son compte sans le moindre recul l’annonce de Chatel, personne ne semble se rendre compte que cette information n’en est pas une : « l’instruction morale et civique », selon l’intitulé officiel, fait partie intégrante des programmes de l’école primaire depuis 2008 ; elle en est donc sous cette forme, en cette présente rentrée, à sa quatrième année d’application sans que la vie de l’école ou la face du monde en aient été bouleversées. Au passage, lorsque Chatel évoque « la grave erreur » qu’aurait constitué la suppression de l’éducation civique après mai 68, il se livre là à une contrevérité patente : c’est son propre gouvernement qui, en 2008, a pris la décision de supprimer l’éducation civique des programmes de l’école primaire pour la remplacer par l’instruction morale. Avec cette nouvelle lubie, le ministre semble surtout avoir pris conscience de l’intérêt qu’il peut y avoir à promouvoir, dans la perspective des prochaines élections, le thème de la leçon de morale, tellement porteur de nostalgie et propre à flatter l’électeur.

Réduire la morale à une leçon de morale et penser que l’éducation s’en trouvera satisfaite est aller un peu vite en besogne et relève en même temps d’une grande naïveté ou d’arrière-pensées discutables. C’est en effet bien méconnaître l’histoire de l’éducation ou la psychologie de l’enfant que d’imaginer que les leçons de morale – morale laïque, religieuse ou républicaine – abondamment prodiguées à des générations d’écoliers au cours des siècles passés, étaient susceptibles de donner naissance à de bons citoyens, de bons pères de famille ou de bons chrétiens. Avec les maximes écrites au tableau noir vantées par Chatel, les élèves sauront tout au mieux faire la morale à leur tour, tant il est vrai que si la leçon de morale est une chose, la pratique de la morale en est une autre.

Ainsi, lorsque le ministre suggère aux enseignants des maximes sur « le vrai/le faux, le respect des règles, le courage, la franchise », c’est sans doute avec le secret espoir et l’hypocrisie sans honte des détenteurs du pouvoir que les élèves – et leurs parents – n’iront pas faire le lien entre le discours affiché et les pratiques réelles d’un régime politique ou d’une société où ces valeurs sont constamment bafouées. Autant qu’on sache, le promoteur des leçons de morale à l’école n’a jamais rien trouvé à redire à l’affaire Bettencourt, aux frégates de Taïwan ou aux copinages suspects avec Takieddine. C.-G. Jung ne disait d’ailleurs rien d’autre : « notre problème éducatif souffre en somme de ne viser unilatéralement que l’enfant qu’il faut élever et de négliger unilatéralement aussi le fait que les éducateurs adultes n’ont pas été eux-mêmes éduqués » (L’âme et la vie, 1945).

Avec cette annonce sur les leçons de morale, c’est le coup médiatique que recherche Chatel, pensant sans doute faire oublier le contexte de la présente rentrée : enseignants toujours moins nombreux pour des effectifs en hausse sensible, économies budgétaires sur le dos des élèves en difficulté, formation bâclée et conditions d’entrée dans le métier affligeantes pour les nouveaux professeurs. Lors de sa nomination à l’Education nationale, sa fonction était couplée avec celle de porte-parole du gouvernement ; même s’il ne l’est plus officiellement aujourd’hui, cette dernière charge l’emporte sur l’autre. A vrai dire, Chatel n’est pas et n’a jamais été ministre de l’Education. Son omniprésence dans les médias est inversement proportionnelle à son action réelle sur le terrain. Depuis deux ans, dans un contexte de réduction budgétaire décidée au-dessus de lui, sa politique se ramène à un ensemble de gadgets coûteux et inutiles, destinés à un nombre infime d’élèves (internats d’excellence, ERS, sport l’après-midi), à des annonces jamais suivies d’effets (apprentissage de l’anglais à l’école primaire, revalorisation de la condition enseignante), à des déclarations sans fin sur des thèmes chers à son électorat comme la violence à l’école, l’autorité ou la morale. Obsédé par les sondages d’opinion dont il est gros consommateur, prioritairement  préoccupé par les prochaines échéances électorales, il se révèle incapable de mettre en œuvre les réformes structurelles dont son ministère a besoin. Il ne gouverne pas, il communique, entraînant dans cette dérive toute l’administration de l’Education nationale réduite à son tour au rang de cellule de communication politique, négligeant ainsi ses obligations de service public.

 

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