« On appelle petites écoles celles où l’on montre à lire, à écrire, où l’on enseigne la grammaire. »  Cette structure éducative propre à l’Ancien Régime, telle que la définissait en 1772 le Dictionnaire de l’Académie française, pourrait bien avoir une descendance jusqu’en plein 21e siècle, si certains projets politiques avancés dans le cadre des élections présidentielles venaient à voir le jour. Des projets, présentés comme « innovants » mais qui nous replongent en réalité très loin en arrière. Exposé il ya quelques semaines dans une publication dont la vacuité le dispute à la prétention, le concept d’ « école fondamentale », imaginé par la Fondapol, un think thank proche de l’UMP se décline ainsi :

«Les écoles fondamentales accueilleront, de la sixième à la troisième, les enfants dont les performances mesurées à l’école élémentaire ou au collège, en français, en mathématiques et en matière de « savoir-être », seront jugées insuffisantes pour intégrer un collège général ou y poursuivre une scolarité. »

Dans ces établissements, l’enseignement se verrait limité à trois disciplines : français, mathématiques et éducation physique et sportive. C’est en cela que – mise à part la référence à l’EPS, inspirée par un hygiénisme ringard et moralisant – le rapprochement avec les petites écoles s’impose : les « fondements » réduits en réalité à des rudiments mais aussi, comme sous l’Ancien régime, un système éducatif basé sur deux « ordres » distincts avec une scolarité réduite à sa plus simple expression pour les classes populaires, les études secondaires étant réservées aux milieux aisés, sans possibilité de passer de l’un à l’autre. Autrement dit, arrivés à l’âge de 11 ans, des élèves dont les résultats auraient été jugés insuffisants à la fin du CM2, se verraient condamnés sans fin à de désespérantes années d’exercices répétitifs, d’entraînement vide de sens, qui les conduiraient tout droit à la mise en apprentissage précoce.

Les « écoles fondamentales » rêvées par la Fondapol sont donc une formidable régression au regard de deux siècles d’histoire éducative qui ont vu l’école diversifier et enrichir toujours davantage les savoirs délivrés aux élèves – cf. les programmes très ambitieux prévus par Jules Ferry pour l’école primaire, très éloignés du simple « lire, écrire, compter », encore souvent fantasmé par certains défenseurs d’une école prétendument « républicaine » - parallèlement à un mouvement continu d’allongement de la scolarité et de généralisation des études secondaires.

A droite, ces dernières années, la parole s’est libérée, en matière éducative comme en toutes choses, au point qu’un ministre de l’Education nationale en exercice peut, sans s’attirer un déluge de critiques que pourtant il mérite, proclamer des énormités du genre : « il y a des élèves qui suivent moins bien à partir de la quatrième et qui ne sont pas faits pour les matières théoriques. Nous allons les ouvrir au monde professionnel et leur montrer d’autres disciplines » (Libé, 20/01/2012). Sans complexe, des responsables politiques donnent une nouvelle vigueur à une vision de l’école que l’on croyait disparue à jamais : une opposition entre activités manuelles et intellectuelles (qu’il appelle « théoriques »), des élèves qui devraient «être faits pour les études » plutôt que le contraire, l’apprentissage non pas comme projet professionnel mais comme voie de garage destinée à de très jeunes élèves en difficulté.

Dix ans après la mort de Pierre Bourdieu, et en dépit des connaissances apportées sur le sujet par une abondante littérature, nul de bonne foi, ne peut pourtant ignorer que les élèves en situation d’échec appartiennent tous, ou presque, aux milieux défavorisés. En acceptant comme une fatalité ce qui résulte d’abord des carences d’un système éducatif, en refusant de traiter l’échec scolaire à sa source, sur le lieu-même où il est produit, à l'école, le projet éducatif de la droite est un projet de classe, lourdement discriminatif. La mise en apprentissage précoce et sans doute massive qui semble se dessiner se situe, d’une certaine façon, dans la logique des internats d’excellence : un nombre infime d’élèves extraits de leur milieu d’origine pour donner le change à l’opinion publique, quand la très grosse majorité se voit abandonnée à son sort.

Face à un programme qu’on peut qualifier de réactionnaire, en ce sens qu’il prend comme modèle un passé lointain, brutal mais cohérent avec les valeurs de ceux qui le soutiennent, on attend toujours de la gauche une initiative pas moins cohérente mais qui s’appuie sur d’autres valeurs. Pour l’instant, on n’a guère entendu qu’Eva Joly (Café pédagogique, 20/01/2012). Mais son score attendu n’incite guère à l’optimisme pour la suite.