C’est la tradition : chaque année, à pareille époque, une bruyante campagne est lancée contre l’enseignement de l’histoire, avec le support indéfectible du Figaro (24/08/2012). Toujours racoleuse – « Qui veut casser l’histoire de France ?» - elle mêle des préoccupations idéologiques fortes, une réelle méconnaissance du sujet, une bonne dose de mauvaise foi mais aussi des intérêts commerciaux bien pensés. La critique du système éducatif, c’est aussi un marché.

Relever les contrevérités qui s’affichent à chaque ligne ou presque tient du pensum. La plus courante, martelée comme une évidence, tourne autour de la disparition de la chronologie : « La chronologie, condamnée il y a plus de trente ans au nom d’une approche thématique et transversale de l’histoire n’est toujours pas rentrée en grâce ». Par chronologie, il faut entendre, exclusivement, la succession des régimes politiques, essentiellement en France, à travers les âges. Ainsi, « beaucoup d’étudiants de première année hésitent à situer les Mérovingiens par rapport aux Carolingiens, ou peinent à aligner correctement la liste des régimes politiques français du 19e siècle ».

Les déplorations sur la perte des repères chronologiques ne résistent pourtant pas à l’examen des programmes officiels de l’Education nationale, surtout ceux de l’école primaire et du collège. Les programmes 2008 de l’école primaire, directement inspirés du Petit Lavisse et imposés sans aucune concertation par le ministre Darcos, privilégient un récit historique organisé autour de la succession des régimes politiques, de personnages dont on prétend qu’ils auraient « fait la France », de batailles, de dates à mémoriser par cœur. En collège, l’histoire reste encore très marquée par cette optique avec, notamment en 4e et en 3e, de fastidieux développements sur « l’évolution politique de la France, de 1815 à 1914 » ou encore « la vie politique en France au 20e siècle », thème qui occupe à lui tout seul pas moins de 35% du temps consacré à l’histoire en classe de 3e. Cette domination du fait politique et institutionnel, est d’ailleurs confirmée par la liste des « repères historiques » exigée en fin de collège : sur 43 dates, 35 relèvent du champ politique, d’ailleurs très majoritairement national.

Après Casali 2010, Casali 2011, Casali 2012 revient sur le devant de la scène avec les mêmes contre-vérités flagrantes, la même ignorance profonde de l’historiographie mais surtout le même système de pensée. Il s’était rendu célèbre en avançant sans preuve que Clovis, Saint Louis, Louis XIV ou encore Napoléon avaient disparu des récents programmes de collège, au profit des civilisations extra-européennes. Une assertion très fantaisiste – pourtant massivement reprise dans les médias – qu’un rapide coup d’œil sur les programmes officiels permettait d’invalider. Ce qui n’empêche nullement Casali 2012 de récidiver, rajoutant à sa liste des héros interdits Napoléon III (peut-être confond-il l’oncle et le neveu…) et Henri IV – ce qui est tout aussi faux, ces deux derniers trouvant leur place dans les programmes de 5e et de 4e – effacés de l’enseignement officiel de l’histoire, au profit, explique-t-il – « des biographies des rois africains du 16e siècle ou d’empereurs aztèques aux noms imprononçables ».

Avec cette dernière affirmation, méprisante - on échappe de peu aux roitelets exotiques ou indigènes –  aussi peu fondée que les autres, Casali dérape et dévoile l’objet de l’entreprise : l’enseignement de l’histoire aurait perdu sa raison d’être en cherchant à faire des élèves des « citoyens du monde » plutôt que des « citoyens aimant leur pays ».  Dans cette optique, il ne s’agit pas de nier que le monde ait une histoire mais de faire en sorte que les élèves n’en prennent jamais connaissance. Plus ils seront ignorants du passé, plus facilement ils adopteront des réflexes, des façons de penser qui feront d’eux des « Français d’abord ». L’histoire n’a pas à instruire mais à former des fidèles, des croyants. « Là où l’école d’autrefois parlait nation, patriotisme et assimilation – écrit Jean Sévillia, le coordonnateur du dossier - celle d’aujourd’hui parle mondialisation, ouverture des frontières et droit à la différence. Non seulement le roman national a été abandonné mais il est en passe d’être stigmatisé parce qu’il manifesterait une passion identitaire ».

Cette ouverture au monde, on peine pourtant à en trouver la trace dans les programmes actuels, malgré les invraisemblances assénées comme des vérités par un Casali avançant qu’en collège le Monomotapa aurait pris la place des Capétiens. Avec les programmes de 2009, les civilisations extra-européennes se limitent à trois heures en classe de 6e consacrées à la Chine des Han ou l’Inde des Gupta, trois heures en 5e sur une civilisation de l’Afrique subsaharienne du 8e au 16e siècle (et non la « biographie des rois africains du 16e siècle » dénoncées par Casali). Il faudra quand même bien davantage que six heures de cours sur toute la scolarité en collège pour faire de nos élèves des « citoyens du monde »…

Si la campagne obstinée du Figaro et des auteurs qui y trouvent une vitrine affiche clairement ses choix idéologiques, teintés de racisme et de xénophobie, on ne relève pas suffisamment la contre-vérité flagrante qui l’étaye et rend le débat équivoque : le « roman national » - un récit historique construit au cours des siècles exclusivement autour de la succession des régimes politiques en France – non seulement n’a jamais disparu de l’école mais il s’est incrusté dans les programmes officiels, jusqu'à nos jours, au point de rendre très difficile l’ouverture au monde pourtant vilipendée, inexistante en primaire, timide en collège, plus présente en lycée. N’en déplaise à Casali et consorts, Vercingétorix, Clovis, Jeanne d’Arc, Louis XIV ou Napoléon, non seulement sont toujours présents au programme mais ils y occupent une place dont l’importance est inversement proportionnelle à leur légitimité réelle. La surreprésentation dont font l’objet ceux que l’on persiste à qualifier de grands hommes, de héros, se fait au détriment des véritables acteurs de l’histoire, ceux qui ne sont ni rois, ni princes, ni évêques, ni chefs d’état, ni capitaines, c’est-à-dire à peu près tous les autres. Alors que le débat autour des programmes d’histoire s’est focalisé autour de la chronologie politique prétendument mise à mal, ce sont en réalité d’autres champs de la discipline qui sont négligés, voire ignorés, touchant principalement à l’histoire matérielle, à l’histoire sociale. Dans ces conditions, il faut s’interroger sur la conception du monde qui fait déplorer l’omission de Saint Louis du cursus scolaire mais ne trouve rien à redire à l’absence quasi-totale des paysans (pourtant créateurs de la plus grosse partie des richesses jusqu’à une époque récente), du monde du travail en général et plus simplement des sociétés, hommes, femmes, enfants, qui ne sont donc pas considérés comme des « acteurs » de l’histoire (Journal d’école, 19/04/2012).

Dans le cadre de la rénovation du système éducatif, une refonte des programmes ne pourra pas faire l’impasse sur cette question : l’histoire à l’école, pour quoi faire ? En dépit de ce que la croisade orchestrée par le Figaro voudrait laisser croire, l’enseignement de l’histoire reste encore très majoritairement centré sur l’histoire de France, un récit à la fois mythique et étriqué, à visée édifiante, qui ne raconte pas le passé des habitants de ce pays, parce que le passé ne se laisse pas enfermer dans des frontières ou une chronologie nationales. Ce type d’enseignement – outre qu’il ne peut que renforcer les crispations identitaires à l’œuvre par ailleurs – ne permet aux élèves ni de comprendre d’où ils viennent – les Gaulois ne sont pas leurs ancêtres – ni de se construire une personnalité ouverte aux autres et tolérante.

B. Girard