Une rentrée, la mienne, terminée. Des conditions matérielles pas meilleures que les années précédentes, peut-être même pires, au moins dans mon collège, avec des effectifs de 31 élèves en 6e et des enseignements non assurés, qui se traduisent, toujours dans mon cas, par des heures supplémentaires non demandées et, dans les faits, difficiles à refuser.

Mais tout cela n’est pas bien grave, la presse se montrant d’ailleurs bien davantage intéressée par le thème de la morale laïque lancé par le ministre au même moment, mais ce n’est évidemment que pur hasard. Un ministre responsable se laisserait-il aller à faire diversion ? Impensable…

Les élèves de 6e, les petits sixièmes, comme on les appelle, revenons-y un instant. Comme chaque année, j’ai découvert les miens, autant qu’on puisse découvrir en deux fois 50 minutes de temps 62 élèves rassemblés dans des classes d’ailleurs trop étroites pour les contenir. Et ce qu’ils mont montré n’est pas à vrai dire une surprise : ils savent lire et écrire, même si l’écriture pose problème à quelques-uns, ils savent tenir un cahier et la discipline scolaire ne semble pas leur poser de problème particulier. Pour la plupart curieux et ouverts, leur désir d’apprendre est là, pas encore éteint… La difficulté, déjà perceptible, étant de s’adapter à la rotation rapide des enseignants et d’activités sans aucun rapport entre elles. Pour faire simple, on conviendra aisément que les collègues du primaire ont bien fait leur travail, correctement rempli leur mission.

Dans ces conditions, on s’étonnera toujours du mot d’ordre lancé dans le cadre de la « refondation » (sic) de l’école, repris sans sourciller dans les réunions de « concertation » (resic) voulues par le gouvernement, selon lequel il s’agirait, de toute urgence de « mettre le paquet sur l’école primaire ». Parce que l’école primaire irait vraiment si mal ? Parce que les résultats des élèves seraient trop mauvais ?

Trop facile. Ce discours convenu, perçu comme une évidence et qui relève davantage de la stigmatisation que de l’analyse, dissimule mal le souci de ne jamais remettre en cause, de quelque manière que ce soit, l’enseignement secondaire. La chose est entendue : les difficultés éprouvées par des élèves en classe de 6e sont imputables, non pas aux exigences du collège, considérées comme légitimes, mais aux lacunes de l’enseignement délivré à l’école primaire. Les questions dérangeantes sont soigneusement évitées : par exemple, lorsqu’un élève arrive en 6e avec des acquis insuffisants en lecture, comment se fait-il que quatre années de collège ne permettent pas de le faire progresser ? Ou encore : pourquoi des élèves très majoritairement désireux d’apprendre se découragent-ils si rapidement, pourquoi l’ennui envahit-il les classes dès les premières semaines après la rentrée ?

Si, à mes yeux, le collège est le maillon faible du système éducatif, ce n’est pas le collège unique qu’il faut remettre en question comme on le fait trop souvent mais le cloisonnement des savoirs et des apprentissages propres au secondaire et son dogme intangible - une classe, une matière, un prof, une heure de cours – dont la pérennité s’explique davantage par des contingences administratives et la pression des lobbies disciplinaires que par une efficacité avérée. Chaque discipline scolaire s’appuie sur des programmes, lourds et abstraits, dont l’inadaptation aux élèves, à leur âge, à leur curiosité, est pourtant une chose connue. Malgré toute sa bonne volonté, le prof d’histoire éprouvera toujours mille difficultés à capter l’attention de ses élèves de 11 ans avec une leçon sur l’émergence des cités-états mésopotamiennes (au programme en début d’année de 6e).

Le passage brutal du CM2 au collège, du primaire au secondaire, ne se justifie par aucun argument d’ordre pédagogique : héritage d’un passé où seule une petite minorité d’élèves pouvait accéder aux études secondaires, l’allongement de la scolarité à 16 ans lui a fait perdre tout son sens.  

Prétendre refonder l’école sans prendre cet élément en considération expose à passer à côté de l’essentiel.

B. Girard