La prochaine loi d’orientation censée permettre une « refondation » de l’école s’accompagnera de l’élaboration de nouveaux programmes scolaires. En toute logique, l’écriture des programmes d’histoire – il s’agit en gros, de choisir entre les périodes, le thématiques, de définir des priorités - devrait revenir à des enseignants, des historiens, des didacticiens, des pédagogues, compétents et donc légitimes à un titre ou à un autre, pour définir ce qui doit être enseigné. Encore faudra-t-il que l’autorité politique qui, en la matière, a souvent tendance à s’immiscer dans le processus, leur donne la parole sans se laisser impressionner par le bruyant et indécent battage médiatique organisé depuis plus d’un mois par le Figaro sur l’histoire à l’école et malheureusement relayé par beaucoup d’autres.

Cette année, la traditionnelle campagne annuelle conduite par cet organe de presse, sans pour autant renouveler le moins du monde ses analyses, a pris l’allure d’une violente charge contre l’enseignement de l’histoire, amplifiée par l’accueil inconsidéré que lui ont apporté les télés, les radios, les organes de presse dont les journalistes ont pour la circonstance fait preuve d’amateurisme, de complaisance, en tout cas d’une profonde méconnaissance de la question. En assurant une notoriété sans rapport avec leur intérêt réel à trois ouvrages parus sur le sujet :

- « Ils ont tué l’histoire-géo » (Laurent Wetzel) ;

- « L’Histoire fabriquée ? Ce qu’on ne vous a pas dit à l’école » (Vincent Badré) ;

- « L’Histoire de France interdite. Pourquoi ne sommes-nous pas fiers de notre histoire ? » (Dimitri Casali),  

le Figaro, à travers ses publications (le Figaro histoire), se lance dans un lobbying forcené à l’égard des décideurs de l’Education nationale,  jouant l’opinion publique, nécessairement « de bon sens », contre une histoire prétendument mondialisée dans laquelle la France aurait perdu ses racines.

Je ne me sens vraiment pas le courage ni surtout l’envie de croiser de croiser le fer contre les auteurs en question. D’autres que moi l’ont fait avec talent, par exemple sur le site d’Aggiornamento, un collectif dont l’originalité est de regrouper des enseignants, des historiens, des chercheurs, tous pratiquant l’histoire au quotidien auprès de leurs élèves et qui jouissent de ce fait d’une légitimité qu’il est difficile de reconnaître à la camarilla du Figaro. Pour les lecteurs qui ne voudraient pas dépenser leur argent à acquérir des livres aussi inutiles et indigestes que ceux de Laurent Wetzel, Dimitri Casali ou encore Vincent Badré, je ne peux que les orienter vers le site en question.

Comprenons-nous bien : dans un pays où la liberté d’expression est un droit constitutionnel, il est parfaitement fondé que chacun puisse faire valoir son opinion sur quelque sujet que ce soit. Encore faut-il que ce soit à visage découvert. Avec cette polémique montée de toutes pièces sur l’enseignement de l’histoire, ce n’est pas le cas. Une polémique à l’origine de laquelle ne se trouvent ni des historiens ni des enseignants, titres abusivement attribués à des gens qui n’ont pour la plupart pas mis les pieds dans un établissement scolaire depuis des décennies ou qui bafouent les principes basiques du métier d’historien (partir des sources, les citer, contextualiser) mais en réalité une opération de subversion visant un domaine de l’enseignement, l’histoire, à haute teneur idéologique.

Le Figaro de Jean Sevillia et ses acolytes ont parfaitement le droit de se référer à un roman national inventé de toutes pièces plutôt qu’aux recherches historiographiques, de se choisir Clovis ou Jeanne d’Arc comme ancêtres directs, de préférer l’histoire des chefs à celle des peuples, de redouter l’immigration plus que la peste, de préférer une France blanche et chrétienne à une France métissée, de se perdre dans une quête des  origines fantasmées plutôt que de travailler à un projet commun, finalement de surfer en permanence sur une ligne de pensée qu’on peut situer quelque part entre la Droite populaire et l’extrême-droite.

Mais cette ligne de pensée, il faut la reconnaître comme telle et, pour tous ceux qui ne s’y reconnaissent pas, la dénoncer comme une lourde menace qu’elle fait peser sur l’enseignement.

 

B. Girard