Une fois n’est pas coutume, je dirai quelques mots de mes propres élèves, ceux de sixième plus précisément. Six semaines après la rentrée, je commence à les connaître, autant qu’on puisse le faire en 50 minutes de cours. Et ce qu’ils m’ont montré n’est pas à vrai dire une surprise : ils savent lire et écrire, même si l’écriture pose problème à quelques-uns, ils savent tenir un cahier et la discipline scolaire ne semble pas leur poser de problème particulier. Sans surprise, non plus, la difficulté rencontrée par beaucoup d’entre eux pour s’adapter à la rotation rapide des enseignants et d’activités sans aucun rapport entre elles. Plus fâcheuse encore mais tout aussi classique, la constatation que leur motivation, leur curiosité, encore vives en début d’année, faiblit au fil des semaines. En un mot, ils s’ennuient.

Comme, sans doute, la plupart de mes collègues, je suis bien obligé de reconnaître que, même avec la meilleure volonté du monde, il est très difficile d’entretenir la flamme autour de questions comme l’émergence des cités-états mésopotamiennes au IIIe millénaire avant J.-C., en attendant pour les mois suivants les guerres médiques entre Perses et Athéniens ou encore l’organisation de la république romaine. Manifestement, les rédacteurs des programmes ont oublié cette évidence : les élèves de sixième sont des enfants de 11 ans.

Ces observations que tout enseignant de collège peut être amené à faire, renvoient à l’actualité éducative des derniers jours et à l’enterrement de première classe réservé à la « refondation » de l’école. Une refondation qui était vouée à l’échec, tout simplement parce que ses bases de départ étaient faussées : prétendre, sans analyse sérieuse, que l’échec scolaire serait imputable aux lacunes de l’école primaire, conduit parallèlement à ne rien remettre en cause de l’enseignement secondaire dont toutes les exigences sont considérées comme légitimes, même lorsqu’elles ne résultent que de la routine ou de la tradition.

Contrairement à ce qui est présenté comme allant de soi, la principale faiblesse du système éducatif ne réside pas dans le niveau insuffisant des élèves de CM 2, qu’il suffirait de rattraper par  d’improbables séances de soutien ou des redoublements – c’était la politique de la droite – ou par un nombre accru d’adultes dans les classes – politique de gauche - mais dans l’inadaptation du collège et plus généralement de l’enseignement secondaire à l’âge et aux attentes des élèves.

Si, comme on peut le penser, le collège est le maillon faible du système éducatif, la responsabilité n’en incombe pas au collège unique comme on le dit trop souvent mais au cloisonnement des savoirs et des apprentissages propres au secondaire et à son dogme intangible - une classe, une matière, un prof, une heure de cours – dont la pérennité s’explique davantage par des contingences administratives et la pression des lobbies disciplinaires que par une efficacité avérée. Le haut degré d’abstraction des programmes officiels, hérité de la formation exclusivement universitaire et disciplinaire des enseignants - c’est particulièrement le cas de l’histoire-géographie - vient renforcer le désintérêt, la faible appétence des élèves, observables dès les premières semaines de collège. Il y a une incohérence majeure, caractéristique du système éducatif français, à prétendre former et instruire des élèves non sur des bases pédagogiques ou didactiques, mais uniquement parce qu’en amont les enseignants ont reçu une formation sans rapport avec le métier qu’ils seront amenés à exercer – tendance aggravée par la masterisation – mais aussi qui les enferme dans les bornes d’un savoir étroitement limité, hérité de leurs propres études universitaires.

Sur tous ces points, comme sur le reste – même la réforme des rythmes scolaires est renvoyée aux calendes grecques - il n’y aura ni refondation ni même début d’évolution. Que ce soit sur le passage primaire/collège, qui aurait demandé un élargissement du domaine d’intervention des enseignants ou sur le socle commun, seule initiative audacieuse de la dernière décennie (abusivement assimilée au livret de compétences qui n’en est que la caricature) pour tenter de dépasser la stricte logique disciplinaire de l’enseignement, le gouvernement a tranché dans un sens qui ne peut que plaire aux syndicats les plus conservateurs (voir leurs réactions ici et ).  Un choix politique destiné à ne pas faire de vagues mais à bien courte vue.

Car si le message envoyé par Peillon s’adresse à l’électeur et plus certainement à son électorat, il ne faut pas oublier que la droite, de son côté, a également choisi l’école comme terrain de bataille idéologique, avec une attention toute particulière au passage primaire/secondaire et une préférence affichée pour les solutions simples et brutales, comme l’instauration d’un examen d’entrée en sixième, prélude à l’exclusion et à la sélection précoce des élèves très majoritairement issus des milieux modestes.

Face à une droite réellement décomplexée dans l’affirmation de ses orientations éducatives, le conservatisme qui prévaut à gauche (en matière scolaire comme en toutes choses), et dont il est manifeste que l’école n’a rien à attendre, laisse mal augurer de la suite.

 

B. Girard