Alors que la loi d’orientation sur l’école semble repousser toujours à plus tard les choix pourtant cruciaux, son passage devant la commission des affaires culturelles et de l'éducation de l'Assemblée nationale (27 février 2013) a donné lieu à un inénarrable débat sur la place des symboles nationaux à l’école, un thème sur lequel les parlementaires font preuve d’une inépuisable imagination : dorénavant, la devise de la République et le drapeau tricolore seront apposés sur la façade de tous les établissements scolaires.

En séance, tout a commencé par la proposition de Françoise Dumas (PS), brûlant de témoigner de son attachement à l’enseignement moral et civique », d’orner la façade des établissements de la devise républicaine. Proposition soutenue avec enthousiasme par ses collègues, chacun se sentant même obligé de surenchérir. Ainsi Thierry Braillard (PRG), demandant que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen soit affichée dans les classes (une initiative, qui, soit dit au passage, avait déjà fait l’objet d’une lointaine circulaire, malheureusement peu suivie d’effets, déplore notre homme). Porté par le mouvement, c’est Rudy Salles (UDI) qui, à son tour, insiste pour que le drapeau ait également sa place au fronton des écoles. Et chacun d’applaudir, la seule réserve émanant de la députée UMP Annie Genevard, s’interrogeant doctement pour savoir si l’on ne pourrait pas laisser à la libre appréciation de chaque établissement l’emplacement des symboles en question. Une question dont l’importance n’échappe effectivement à personne et qui sera tranchée par le président de la commission Patrick Bloche (PS), droit dans ses bottes : « Le drapeau et la devise devront être apposés sur la façade des établissements scolaires. » Heureux et fiers de leur œuvre, nos parlementaires n’iront pas plus loin : pour l’instant, on n’exigera pas des élèves la prière obligatoire tous les matins, sous forme de Marseillaise reprise en chœur devant le drapeau…

Education civique pour tous, leçons de morale et Marseillaise en primaire, Déclaration des droits de l’homme omniprésente dans les programmes scolaires, morale laïque en gestation, et maintenant drapeau tricolore : au cours des dernières décennies, la place des emblèmes, singulièrement  nationaux s’est renforcée dans les écoles au point qu’on se demande ce qui pourrait empêcher les élèves, bardés de cet attirail folklorique, de devenir de parfaits citoyens. Cette croyance naïve dans les  vertus civiques des symboles, dominante dans un large échantillon politique, mérite quand même quelques observations.

Si l’éducation civique doit avoir un sens, une justification, c’est d’apprendre à des jeunes venus d’horizon divers à vivre et à travailler ensemble. Traditionnellement, dans le système éducatif français, cet objectif s’appuie sur une matière et des programmes spécifiques – l’éducation civique et ses diverses et redondantes appellations - séparée de tout ce qui fait le quotidien d’un élève. La Déclaration de 1789 ou la devise républicaine n’ont jamais cessé d’être étudiées dans les écoles : pourtant, on est bien forcé de reconnaître que ces entrées, non seulement ne sont pas les plus pertinentes ou les seules possibles pour faire comprendre aux élèves les notions de tolérance, de respect de l’autre, de liberté de conscience, de la primauté du droit sur la force mais qu’au contraire, dans son fonctionnement courant, l’école est bien loin de les respecter, encore moins de mettre les élèves en situation de les exercer. Très souvent, le règlement scolaire interne à chaque établissement prend la forme d’un long recueil d’interdits – une liste en inflation constante ces dernières années – dont une partie est sans doute nécessaire (à condition de ne pas rentrer dans les détails) mais insuffisante pour permettre à chacun de grandir en responsabilité. Les méthodes d’enseignement frontales en vigueur presque partout, privilégiant l’écoute passive du maître, la notation individuelle et le chacun pour soi, interdisent l’acquisition d’habitudes de coopération et d’entraide d’où pourra naître plus tard une société solidaire. Les pédagogies allant en ce sens, comme celle de Freinet, déjà anciennes mais toujours d’actualité, ont toujours été marginalisées par une administration centrale plus soucieuse de civisme dans ses discours que dans sa pratique.

Quant à la fixation naïve et puérile des parlementaires sur le drapeau tricolore et les symboles nationaux, elle relève non seulement de la confusion entre leçon de morale et comportement moral – l’une étant censée magiquement conduire à l’autre – mais également d’une assimilation frauduleuse déjà observée entre république et droits de l’homme, en  lien avec une incapacité absolue à faire la distinction entre citoyenneté et nationalité. Planter un drapeau à l’entrée de l’école revient à la fois à stigmatiser les élèves d’origine étrangère et leur famille à qui, du reste, la république s’obstine à refuser les mêmes droits qu’aux autres mais aussi à conforter cette illusion dangereuse qu’il ne pourrait y avoir de collectivité, de communauté de vie autrement que nationale. Et ceci, précisément, au moment où la société est mise à mal par  des tensions, des fractures – sociales - qui n’ont rien à voir avec l’origine des individus qui la composent. De ce point de vue, avec la Marseillaise obligatoire et le drapeau accroché au mur, l’école paye un lourd tribu au débat identitaire lancé par une droite extrême mais qui recueille aussi bien des faveurs à gauche. L’Education nationale se paye d’illusion – ou se paye la tête du monde – en cherchant à faire croire que la promotion des symboles nationaux permettrait de la dédouaner de sa responsabilité dans l’échec scolaire.

Le drapeau à l’école, c’est un peu comme un écran de fumée qui dispenserait d’avoir à se poser les questions dérangeantes. Ce qu’en son temps déjà, disait fort bien Stefan Zweig : « quand les drapeaux sont déployés, toute l’intelligence est dans la trompette. »

 

B. Girard

 

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