Les journalistes pressés se seront sans doute satisfaits du communiqué de presse vantant « l’efficacité » et le « fort impact » de l’internat dit « d’excellence » de Sourdun (Seine-et-Marne), vestige de l’époque sarkozyenne. Les plus consciencieux auront pris le temps de consulter le rapport rédigé par quatre chercheurs de l’Institut des politiques publiques : « les effets de l’internat d’excellence de Sourdun sur les élèves bénéficiaires : résultats d’une expérience contrôlée », commandé par le Fonds d’expérimentation pour la jeunesse. Un rapport dont la méthodologie surprend - et les conclusions également - mais dont la publication ne doit probablement rien au hasard.

Cet internat, voulu par Sarkozy à destination des élèves qualifiés de méritants et censément issus des milieux défavorisés, avait ouvert ses portes à la rentrée 2009, soutenu par la générosité jamais démentie des autorités – en gros, un ratio d’un adulte pour trois élèves – des moyens disproportionnés par rapport à la pertinence du projet et une couverture médiatique hors norme.

A première vue, le rapport bilan qui vient d’être publié fait tout ce qu’il y a de plus sérieux : 72 pages en petits caractères, bourrées de statistiques avec 3 chiffres après la virgule, une bibliographie internationale. Un rapport qui, se dit-on, devrait pour le moins justifier les 154 000 euros qu’il a coûtés au Fonds d’expérimentation pour la jeunesse, c’est-à-dire au contribuable.

Très vite, pourtant, la méthode suivie pour mener l’enquête suscite des doutes, puis, rapidement, l’incrédulité. Si tout enseignant sait qu’en matière éducative l’évaluation est une chose complexe, nos valeureux chercheurs (tous économistes) ne se sont pas encombrés de scrupules : à Sourdun, malgré la lourdeur apparente du dispositif retenu, ils ont choisi de faire simple, simpliste même. 258 élèves admis à l’internat en 2009 et 2010 ont été comparés à 137 élèves qui y avaient déposé leur candidature mais qui, n’ayant pas été admis, ont poursuivi leur scolarité dans d’autres établissements. Déjà, on subodore la magouille… Les élèves des deux groupes ont ensuite été soumis à des tests standardisés, spécialement conçus pour l’occasion par la DEPP (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la  performance à l’Education nationale) en mathématiques et en français exclusivement, ces matières faisant l’objet de deux sessions d’une heure et demi passées deux années de suite.

Résultats : la première année, aucune différence n’est relevée entre les deux groupes, ce que les enquêteurs expliquent par des difficultés d’adaptation des élèves de Sourdun à leur nouvel environnement. L’année suivante, les internes de Sourdun se détachent nettement de l’autre groupe – les élèves scolarisés ailleurs – en mathématiques mais continuent à piétiner désespérément au même niveau en français. On ne saura rien des autres disciplines, sans doute jugées peu dignes d’être évaluées.

Récapitulons : à Sourdun, 258 élèves au départ fortement motivés, d’un bon niveau scolaire (hérité de leur établissement d’origine, ce qu’on aurait tendance à oublier), épaulés par leurs parents, plus sociables que la moyenne, recrutés sur dossier, bénéficiant d’un environnement éducatif hors pair, d’un encadrement surdimensionné, en un mot privilégiés, obtiennent donc après deux ans, des résultats supérieurs en mathématiques, exclusivement, à ceux obtenus par 137 élèves non privilégiés qui passent leur scolarité  selon la règle commune. Etonnant, n’est-ce pas ? Pourtant, il n’en  faut pas plus aux enquêteurs pour conclure à un « bilan positif » et que le Figaro chante sans retenue les louanges des internats Sarkozy.

La réalité des internats d’excellence avait pourtant été dévoilée par un rapport de l’Inspection générale (IG), un rapport tellement accablant que le ministre de l’époque, Luc Chatel, l’avait laissé dormir au fond d’un tiroir avant que son successeur ne se décide à  le publier. L’Inspection générale pointait du doigt, pêle-mêle,  les budgets consacrés à la structure (la dépense par élève est deux fois plus élevée dans un internat d’excellence), le recrutement des élèves qui, contrairement au principe affiché, ne relève pas de la justice sociale (à Sourdun, moins d’un élève sur deux est boursier), des pratiques pédagogiques peu innovantes, des activités extra-scolaires accaparantes et pas forcément pertinentes, de graves lacunes en matière d’orientation des élèves et même un climat d’établissement laissant à désirer : ainsi, à Sourdun, en 2009-2010, on avait compté 31 départs sur un effectif de 131, soit un quart de l’effectif. L’IG relevait également « 84 élèves punis ou sanctionnés une ou plusieurs fois, 186 rapports, 182 exclusions de cours, alors même que le projet éducatif affiche l’objectif de « limiter les exclusions de cours », 88 retenues, 66 rendez-vous avec les familles, 40 travaux d’intérêt général, 40 exclusions temporaires. Toujours en 2009-2010, l’établissement avait réuni 3 conseils de discipline pour « violences physiques et dégradations ».  Pire que dans un collège de ZEP…

Plus fondamentalement, le reproche majeur vise le principe même de l’internat d’excellence qui consiste à concentrer de lourds moyens sur un nombre infime d’élèves (0,02% des effectifs totaux), pas forcément plus « méritants » que les autres, alors que l’on supprimait des dizaines de milliers de postes et que l’éducation prioritaire était mise à mal. Les internats d’excellence auront surtout joué le rôle d’un écran de fumée destiné à masquer le désintérêt de son initiateur pour l’échec scolaire, conséquence des inégalités sociales. La surdotation de Sourdun provient de tout ce qui a été ôté aux autres… avec la meilleure bonne conscience du monde.

Au final, quelle conclusion attendre de cette enquête faussée par une méthodologie biaisée ? Derrière une apparence de rigueur et de scientificité, se cache en réalité une idéologie forte, dont les « chercheurs » - puisqu’il faut les appeler ainsi – ne font d’ailleurs pas mystère dans leur conclusion (p.62) : « le bilan est positif (…) Cependant, cette politique fait un choix, celui de cibler des ressources importantes sur des élèves motivés, de niveau scolaire médian et regroupés entre eux (…) Peut-être est-il préférable de concentrer les ressources là où elles sont utiles plutôt que de les diluer comme l’a longtemps fait la politique d’éducation prioritaire (…) » En quelques phrases, la messe est dite : sélection rigoureuse des élèves (et des enseignants) par le chef d’établissement, discipline traditionnelle, pédagogie routinière, l’internat de Sourdun a les couleurs du projet éducatif de l’UMP tourné vers la sélection précoce des élèves par la suppression du collège unique.

Dans ces conditions, que le proviseur de l’internat de Sourdun, Bernard Lociciro, soit également l’adjoint de Jean-François Copé à la mairie de Meaux, est-ce vraiment un hasard ?

 

B. Girard

 

Voir aussi sur Rue89