Donc, si l’on en croit la fracassante tribune parue sur Rue89 sur les parents qui « emmerdent les profs », à l’école, l’enfant, abusivement défendu par ses parents, serait « roi », les punitions auraient disparu, favorisant ainsi un sentiment d’impunité, source de tous les maux du système éducatif.

Disparues, les punitions ? A vrai dire, je ne m’en étais guère rendu compte : mon expérience personnelle, comme celle de nombreux collègues ou encore de parents (à peine si l’on oserait encore les nommer, ceux-là…) aurait plutôt tendance à montrer le contraire. Des règlements intérieurs toujours plus restrictifs et punitifs, des interdits pour tout et n’importe quoi, débouchant sur une véritable « inflation de sanctions », comme le montre par exemple Benjamin Moignard, enseignant à l'Observatoire Universitaire International de l'Education et de la Prévention. Lors d'une conférence donnée à l'Observatoire des zones prioritaires (OZP) le 24 avril dernier, il livre les résultats d’une enquête – car lui a enquêté avant d’écrire – sur 15 établissements de l’académie de Créteil. Les résultats sont édifiants : 26% des élèves ont eu dans l'année à recopier des lignes, une punition hautement éducative. 22% ont fait des devoirs supplémentaires. 10% ont fait des devoirs collectifs, sanction pourtant interdite. 60% ont été gardés en retenus, 23% exclus de classe, 21% ont reçu un avertissement. Enfin 8,5% des élèves de collège ont été exclus temporairement. « Au final seulement 4% des élèves n'ont pas été punis dans l'année. » 4% ! Ce n’est sûrement pas dans l’académie de Créteil que l’on trouvera trace de « papas et mamans surprotecteurs dont l’enfant est roi, à force de se faire contrer nos punitions » dénoncés par Carmen L.

Un tel pourcentage d’élèves punis devrait pourtant inciter à se poser des questions : à moins de considérer que les petits Français sont des monstres, il faut convenir qu’un système éducatif qui repose d’abord sur la punition comme élément de régulation (qui ne régule d’ailleurs rien du tout) est défaillant et qu’en la matière, il est plus facile de punir que de travailler à améliorer l’enseignement. Le caractère massivement punitif de l’école française n’est pas une chose nouvelle et, contrairement aux assertions martelées comme des évidences par l’ignorance ou la mauvaise foi, cette tendance s’est même renforcée ces dernières années, avec notamment – ce n’est pas anecdotique – la création en 2002 d’un « délit d’outrage à enseignant » passible de 6 mois de prison et de 7500 euros d’amende. Laxiste, l’école française ? Dans mon collège, qui est pourtant loin d’être le pire en la matière, il faut voir la mine ahurie des jeunes Allemands découvrant, au cours d’un échange scolaire, la rigueur, la dureté des rapports existant entre élèves et enseignants, cet irrespect constant des profs pour les élèves et dont ils n’ont même pas conscience, cette distance, très caractéristique de l’école française que les enseignants s’emploient à maintenir avec la classe, comme s’ils avaient quelque chose à cacher.

Et ce quelque chose, Carmen L. l’évoque au détour de sa tribune, malheureusement sans s’y attarder, lorsqu’elle qualifie les enseignants de « professionnels formés et compétents ». Faux : les enseignants, pour beaucoup d’entre eux, ne sont ni formés ni compétents, souvent incompétents parce qu’ils n’ont pas été formés. J’entends par formation non pas tant l’accumulation de savoirs disciplinaires  reçus à l’Université que la capacité à les transmettre, à leur donner du sens aux yeux d’élèves qui sont encore majoritairement des enfants,  à éduquer. De la part d’enseignants, la dénonciation des parents est le fruit de l’aveuglement ou de la malhonnêteté : à travers la stigmatisation injurieuse et outrancière des parents, à travers la sempiternelle lamentation sur la disparition de « l’autorité intellectuelle et morale » des profs - une autorité ici limitée au droit de punir -  ce sont en réalité les élèves qui sont visés, les élèves qu’on se permet de charger de tous les défauts, « ignorants et ignares … menteurs ». Trop facile. Il est vain d’attendre une quelconque amélioration du système éducatif tant que les enseignants se contenteront de tenir la classe plutôt que de faire la classe, tant que l’insulte, les cris et les menaces dispenseront de remettre en cause ses propres pratiques, tant que l'humiliation tiendra lieu de pédagogie, tant qu’on ne voudra pas considérer les élèves comme des personnes à part entière, avec  le respect qu’ils méritent et aussi avec un minimum d’humilité ; car un prof, voyez-vous, ça peut aussi se tromper. Mais cette révolution culturelle, on risque de l’attendre encore longtemps.

Les déplorations, les lamentations nostalgiques sur l’école du passé, où chacun se serait tenu à sa place,  non seulement ne font rien à l’affaire mais doivent être dénoncées pour ce qu’elles sont réellement : l’expression d’un véritable populisme éducatif. Entre la tribune de Carmen L., l’interminable défouloir de commentaires (quelle détestation des élèves, dans ce pays !) auquel il a donné lieu et certains projets politiques parmi les plus inquiétants – ceux de la Droite forte ou de l’extrême-droite - les ressemblances ne sont pas que de façade : même phobie des élèves, mêmes rengaines sur l’autorité confondue avec la trique, même vision simpliste, caricaturale des apprentissages, même incapacité à prendre en compte l’évolution de la société, notamment en ce qu’elle a ouvert l’enseignement secondaire à tous au cours du dernier demi-siècle. Effectivement, le travail des profs était peut-être plus facile à l’époque où l’on se retrouvait entre soi, entre gens de bonne compagnie, avec des élèves soigneusement sélectionnés dans les milieux aisés, les autres étant mis en apprentissage à 13 ou 14 ans. Parmi les enseignants, beaucoup, assurément, rêvent d’un retour au paradis perdu … tout en votant à gauche avec la meilleure bonne conscience du monde.

En matière éducative, le discours nostalgique, c’est d’abord un discours de classe.

 

B. Girard


voir aussi sur Rue89