La réécriture des programmes d’histoire prévue par la loi d’orientation a vu se mettre en place ces deniers temps à une curieuse répartition des rôles : d’un côté, une bonne partie des professionnels, enseignants et historiens, convaincus que l’histoire ne peut plus être enseignée sur le modèle hérité du XIXe siècle, construit autour d’un roman national et de l’empilement de dates arbitraires ; de l’autre, des noms et des visages connus du grand public, pour la plupart ni historiens ni enseignants en histoire mais dont la présence médiatique est inversement proportionnelle à la compétence. Les premiers travaillent leur sujet avec sérieux et obstination depuis parfois des décennies, au milieu de leurs élèves ou dans la recherche, les seconds se contentent de faire des phrases à la télé ou dans les hebdomadaires grand public.

France 2, par exemple, s’est livrée la semaine passée à  la sempiternelle déploration de la chronologie perdue avec une parodie d’enquête tournée dans une classe de Troisième : deux élèves interrogées, deux pages de manuel montrées en gros plan suffisent pour en conclure à la faillite de l’enseignement de l’histoire. Comme souvent à la télé, l’exemple remplace l’analyse, le témoignage individuel fait office de vérité. Une situation tellement grave, explique doctement France 2 qu’elle a conduit « de nombreux historiens », de « grands historiens »  à monter au créneau pour réclamer le retour de la chronologie et des dates. Quels grands historiens, au juste ? Le téléspectateur restera sur sa faim, puisqu’aucun n’est nommément cité. Alors, à défaut et comme il faut bien meubler les deux minutes de reportage, le journaliste se rabat inévitablement sur Hubert Tison, l’indéboulonnable secrétaire général de l’Association des professeurs d’histoire-géographie (APHG), une antique confrérie qui, en dépit de sa dénomination, n’est en rien représentative de la profession et qui  se positionne avec une constance jamais démentie sur une conception traditionnaliste de l’enseignement de l’histoire. Ce ne sont pas non plus les 20 secondes d’enregistrement concédées à Marc Ferro qui auront contribué à éclairer le téléspectateur.

Mais où diable sont passés les « grands historiens » mentionnés par France 2 ? A vrai dire, si la chaîne n’a pas réussi à mettre la main sur l’un d’entre eux, c’est tout simplement qu’ils n’existent pas, aucun historien digne de ce nom n’étant disposé à se déconsidérer dans une polémique aussi stérile que caricaturale. A l’école, l’histoire thématique aurait donc remplacé la chronologie, d’où la perte des « repères » chez nos chers petits ? Une assertion ressassée comme une évidence malgré les contradictions et les invraisemblances. Si, depuis un siècle, la discipline historique s’est complètement renouvelée, à l’instar de toutes les sciences humaines, ce n’est pas en s’opposant à la chronologie mais en élargissant cette dernière à tous les autres champs d’investigation qu’elle ignorait jusque là : l’histoire sociale, l’histoire économique, l’histoire des sciences, des techniques, des idées etc, sont venues se greffer à l’histoire politique et militaire pendant longtemps la seule pratiquée. Malgré cela, l’histoire scolaire, centrée sur la transmission immuable du roman national,  est restée très à l’écart de cette évolution, tout spécialement à l’école primaire, où, aujourd’hui encore, les programmes officiels (2008) privilégient à outrance la mémorisation paresseuse de dates liées à l’histoire nationale ou plus exactement à l’histoire des rois, des empereurs, des chefs d’état, le peuple n’y apparaissant guère. De même,  en dépit d’une timide ouverture, l’histoire en collège reste encore très marquée par ses origines, peu ouverte sur le monde, comme le montre la fastidieuse liste de dates, que les élèves de Troisième doivent mémoriser dans l’optique du DNB : une chronologie illusoire, principalement basée sur la succession des régimes politiques et les guerres, qui, au final, rend les élèves bien incapables non seulement de se situer dans leur époque mais encore d’y comprendre quelque chose.

Le débat sur l’enseignement de l’histoire a ceci de particulier qu’il est régulièrement détourné du cadre pédagogique par des intervenants qui, outre le fait qu’ils n’ont aucune compétence en la matière, y instillent, insidieusement, des conceptions, des opinions qu’on aimerait voir ne pas trop s’approcher de l’école. Comme par exemple celles qui s’expriment dans une tribune du Point (20/09/2013), signée par Jean-Paul Brighelli. Brighelli n’est pas un inconnu : ce professeur de français, s’est fait une spécialité de dénoncer par des pamphlets aussi violents que peu informés le système éducatif d’aujourd’hui. Abhorrant les pédagogues et la pédagogie, il est le chantre de l’école en blouse grise, celle qui sélectionnait ses élèves, nécessairement méritants car pour lui, l’échec scolaire ne peut être qu’une affaire de mérite personnel. Une conception très sarkozyenne de l’école qui lui valut d’ailleurs, en 2009, d’être décoré de la légion d’honneur par Darcos en personne dans le cadre d’une mémorable cérémonie au cours de laquelle l’ancien ministre de l’Education nationale avait rendu à son « cher Jean-Paul » un chaleureux hommage resté dans les annales : « (…) Après de nombreuses années passées au SNES, vous avez rejoint le SNALC. Vous n'avez pour autant jamais été totalement compromis dans le syndicalisme puisque le sentiment bien compris de l'urgence à réformer vous a conduit à voter pour le candidat Nicolas Sarkozy à l'élection présidentielle de 2007. »

Après tout, pourquoi pas ? Le problème se pose pourtant lorsque cet agrégé de lettres, professeur en classes préparatoires se voit reconnaître comme interlocuteur qualifié pour travailler à la rédaction des programmes de l’école primaire de 2008 ou encore lorsqu’il pontifie sur l’enseignement de l’histoire, un domaine où ses conceptions didactiques sommaires (l’histoire selon Brighelli, c’est d’abord un « récit… un simple exposé des événements chronologiques »), sa préférence affichée pour l’histoire des « grands hommes » sacrifiée selon lui au nom d’ « un fourre-tout bien pensant », l’idéologie malsaine qu’il distille avec obstination, le rendent illégitime.

Car la tribune confiée au Point dérape sérieusement, qui voit Brighelli se lâcher sans précautions oratoires sur la tare impardonnable de l’histoire à l’école : la part exorbitante accordée selon lui à l’enseignement de la colonisation et de la décolonisation. Pourquoi « faire de la torture le ressort principal de la guerre d’Algérie » (où a-t-il vu ça ?) et taire le massacre des harkis (où a-t-il vu ça ?) « Pourquoi passer sous silence l’immense responsabilité des Arabes dans l’esclavagisme ? » Pas de chance là encore, la traite transsaharienne est au programme de Cinquième. Brighelli aurait-il des problèmes avec les Arabes ?  On finirait par le croire, à l’entendre s’indigner de ce que la guerre d’Algérie aurait « installé une histoire droits-de-l’hommiste en fabriquant une culpabilisation générale. » Brighelli ne fait d’ailleurs pas mystère de sa philosophie de l’histoire : derrière l’histoire scolaire enseignée aujourd’hui, c’est « le parti de l’étranger » qui est en embuscade…

Une rapide consultation des programmes officiels – en collège, l’histoire coloniale occupe à tout casser trois heures en classe de Quatrième, pas davantage en Troisième - permettra de juger du sérieux de la dialectique brighellienne.  En réalité, les ressorts de cette fixation apparaissent au détour d’une petite phrase, qui résume tout le reste : « L’insistance sur les colonies – écrit Brighelli - tient davantage de l’intoxication face aux « nouveaux publics », comme on dit quand on s’interdit de dire « enfants issus de l’immigration », que de l’intérêt bien compris du récit historique. » Exprimé plus franchement : n’y aurait-il pas trop d’Arabes dans les classes ?

Et comme si la coupe n’était pas déjà pleine, Brighelli se fait menaçant : « Il est temps de bien former les enseignants et de leur faire confiance pour narrer une histoire qui nous a construits. Evidemment, cela suppose que l’on fasse taire ceux d’entre eux qui ont leur propre agenda idéologique et prétendent l’imposer. » Le chevalier de la légion d’honneur a parlé : seuls sont dignes de confiance les enseignants qui se plieront au dogme de l’histoire nationale. Les autres, il faudra les « faire taire ». Par tous les moyens ?

La rédaction de nouveaux programmes scolaires est une chose complexe qui demande du temps, même si les délais et les perspectives prévus par le ministre de l’Education nationale forcent à s’interroger sur sa volonté réelle de changement. Le risque est réel que, sous couvert de dialogue et de transparence, les gesticulations de bateleurs étouffent l’expertise dans le débat public - une hypothèse renforcée par le  contexte populiste qui confère au mot « expertise » une connotation négative – mais également que la question de l’histoire scolaire se trouve parasitée par des considérations identitaires dont elle est l’éternelle otage.

 

B. Girard

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