Avec le lancement du collectif Racine solennisé par un discours de Le Pen, le Front national  tente une percée dans le petit monde de l’enseignement. Partant d’une analyse et de propositions qui non seulement ne  brillent ni par leur pertinence ni par leur finesse, encore moins par leur originalité, il accouche d’un projet qui, curieusement, distille comme un air de déjà vu et même de ressassé.

Pour le collectif, l’école est malade, incapable d’assurer, « par la perpétuation de l’excellence française, l’avenir de la Nation. » La responsabilité de cette situation en incombe « à près d’un demi-siècle de contre-réformes inspirées par l’idéologie permissive héritée de Mai 68, par des théories pédagogiques aberrantes et par les dogmes euromondialistes appliqués aux politiques éducatives ». En quelque sorte, la faute à Cohn-Bendit et à Meirieu.

Vu du FN, le « redressement » de l’école passe par un certain nombre de mesures. La plus audacieuse consistant à mettre en avant la maîtrise des savoirs fondamentaux : lire, écrire et compter. C’est vrai qu’on n’y avait jamais pensé … Pour ce faire, la méthode syllabique sera seule utilisée, marquant ainsi « la fin de l’aventure pédagogiste. »  L’enseignement de l’histoire sera principalement consacré à l’histoire de la France, « qui retrouvera sa place au cœur de l’apprentissage (…) à partir de la chronologie et de figures symboliques qui se gravent dans les mémoires », tandis que la  géographie  là encore limitée à la France, se fera sous forme de cartes.  Hors de cela, l’enseignement sera débarrassé de tout ce fatras qui l’encombre inutilement.

Création du diable, le collège unique sera supprimé, et, par corollaire, l’apprentissage à 14 ans rétabli.

Enfin, l’école redeviendra un « sanctuaire », non seulement par l’affirmation de la laïcité mais aussi par l’installation de portiques de détection de métaux.

Pour ce qui est du pilotage et de la gouvernance du système, le FN n’est pas à une contradiction près : vantant d’un côté l’autonomie du chef d’établissement, il réaffirme d’autre part, la nécessité de « recentraliser l’administration de l’EN afin d’éviter la multiplication anarchique d’expériences diverses dont le résultat n’est jamais vraiment contrôlé. »

Résumons : école primaire limitée aux rudiments, sélection précoce des élèves, renforcement de l’administration centrale, c’est-à-dire, in fine, du pouvoir politique sur les enseignants comme sur les élèves et les familles, le projet éducatif de l’extrême-droite tient en deux idées forces : sélection drastique des élites, domestication du peuple. Aussi brutal et sommaire que soit ce programme, on est bien obligé de reconnaître que, non seulement, il ne se signale pas par son inventivité, mais qu’il ne fait que reprendre pratiquement à la lettre, dans son esprit comme dans sa formulation quantité d’analyses développées depuis de nombreuses années dans d’autres sphères politiques et – c’est plus problématique – dans certains milieux éducatifs.

L’école rêvée par le FN ne diffère à vrai dire en rien de celle dont les partis politiques de droite ont déjà tracé les contours : partant d’une analyse sommaire et peu informée de l’état de l’école et de son histoire, les diverses composantes de l’UMP aboutissent, dans leurs projets respectifs à des conclusions identiques. Dans le collimateur, à travers la dénonciation du collège unique, c’est l’ouverture à tous les élèves des études secondaires qui est visée. La création de filières diversifiées, de classes de niveau, l’institution d’un examen d’entrée en 6e, quelle que soit la formule employée, le rétablissement de l’apprentissage à 14 ans, toutes ces mesures aboutissent en fait à une ségrégation des élèves  sur des bases sociales. Partant de la constatation – hélas vérifiée – que le système éducatif ne permet pas à chacun d’y réussir, la droite et l’extrême-droite en tirent les conséquences, leurs conséquences : puisque l’échec scolaire signe la faute, l’inaptitude de l’élève, nécessairement « pas fait pour les études », son exclusion du système s’impose. Que les élèves ainsi exclus soient tous issus des milieux défavorisés ne dérange ni les certitudes ni les bonnes consciences.

Ces représentations réactionnaires de l’éducation ne sont pas l’apanage des partis politiques de droite ou d’extrême-droite. On les retrouve aussi à gauche, au sein de la nébuleuse proche de Chevènement, dont les convictions éducatives constamment affichées rejoignent celles de Le Pen. Depuis des décennies, elles sont également défendues au sein même de l’école par toute une mouvance, extrêmement bruyante dans les médias, s’exprimant par le biais de pamphlets souvent violents et caricaturaux qui se répètent les uns les autres et où se retrouvent en fin de compte les valeurs et les présupposés à l’œuvre aujourd’hui au Front national. Un discours simpliste entre tous : en ouvrant la porte aux « pédagogistes » – terme injurieux pour désigner les pédagogues - Mai 68 aurait conduit l’école à sa ruine. Cette considération rudimentaire débouche sur un remède qui ne l’est pas moins : revenir à l’école du passé, parée de toutes les vertus, indissociable de l’histoire de la république. D’où découle cette opposition aberrante, exacerbée dans  les médias, entre d’un côté les « républicains », héritiers de Jules Ferry, défenseurs de la transmission des savoirs et, de l’autre, des « pédagogistes » post soixante-huitards, fossoyeurs de la culture, éducateurs plutôt qu’enseignants, responsables de la « faillite » d’un système éducatif que le monde entier nous enviait. Un antagonisme complètement artificiel qui passe sous silence l’essentiel : à savoir que l’école de la république, l’école de Jules Ferry, s’est construite sur une ségrégation sociale de fait entre les milieux aisés à qui les études secondaires étaient réservées et les milieux modestes aux ambitions limitées à l’école primaire.

La posture affichée d’un enseignant comme Brighelli est emblématique de ce flou sémantique habilement entretenu, qui mêle sans peine le modèle républicain à l’idéologie d’extrême-droite. Quoique déjà compromis par son activisme dans la politique éducative de Sarkozy – ce qui lui valut, on ne se lasse pas de le rappeler, d’être fait chevalier de la légion d’honneur par Darcos en personne -  ses prises de position brutalement réactionnaires lui apportèrent au cours des dix dernières années une considération jamais démentie aussi bien à gauche qu’à droite : l’hebdomadaire Marianne lui offrait une tribune et même Libération, par la voix de l’un de ses chroniqueurs fétiches, chantait ses louanges **. Aujourd’hui, Brighelli ne se donne même plus la peine de dire où vont ses faveurs : « les constats du FN, repris par le collectif Racine, sont à peu près tous corrects » - écrit-il dans une tribune au Point - si désormais le FN est le seul à poser les bonnes questions et à avancer des réponses crédibles, ce n'est pas ma faute. »

Que certaines valeurs soient partagées en commun par le FN et une partie de la gauche, avec l’école comme terrain d’expérimentation n’est pas à vrai dire une chose nouvelle : une conception de la discipline réduite à de simples exigences d’obéissance, une incapacité maladive à imaginer une forme d’intégration au groupe, de vie en société, qui s’épanouisse en dehors du cadre national, la morale ramenée à des leçons de morale, une conception intolérante de la laïcité, la nostalgie d’un prétendu âge d’or scolaire qui n’a en fait jamais existé, le refus de prendre en considération la composante sociale de l’échec ou de la réussite scolaire, tout ceci se retrouve, à des degrés divers, sur un très large éventail politique.

Une constatation qui renvoie pour finir à la banalisation de l’extrême-droite dans l’opinion publique et qu’on peut expliquer bien davantage par une prédisposition culturelle et des habitudes mentales très ancrées dans l’inconscient des Français, plutôt que par une crise économique et sociale qui n’émeut finalement pas grand monde.

 

B. Girard

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* Le titre du message d’aujourd’hui (14 octobre 2013) reprend sans rien y changer celui posté sur ce même blog le 10 septembre 2005 … Avec un prof d’histoire, l’avantage – ou l’inconvénient, cela dépend du point de vue - c’est qu’il tient ses archives.

* * Petit rappel : ce fut aussi l’occasion pour Pierre Marcelle de s’en prendre assez grossièrement dans sa tribune du lendemain  à la modeste personne du blogueur qui lui signalait que, sur Brighelli, il se fourvoyait grossièrement. Depuis cet épisode (mai 2006), je ne sais si Pierre Marcelle a été amené à reconsidérer sa position.