Il n’aura pas fallu moins d’une semaine au ministre de l’Education nationale pour faire connaître son sentiment sur l’expulsion de Leonarda vers le Kosovo. Une semaine de silence tacite pour le moins ou de complicité active avec un ministre de l’Intérieur qui, en quelques mois, aura réussi à faire pire que ses prédécesseurs, ce qui n’est pas un mince exploit. Car au vu du déroulement de l’événement, on ne croit pas un seul instant que la hiérarchie de l’Education nationale, à tous les échelons,  n’ait pas été tenue au courant du forfait qui se préparait dans l’ombre. Pour quelques enseignants courageux qui auront fait leur possible pour retarder l’échéance, combien de coups de fil discrets, à défaut de coups de tampon sur des documents officiels, auront permis à la police de localiser sans beaucoup de mal un car scolaire et ses innocents passagers ?

Et encore Vincent Peillon n’a-t-il pas jugé bon de condamner l’acte en lui-même, encore moins de s’excuser, se contentant comme à son habitude d’incantations verbeuses sur la nécessaire « sanctuarisation » de l’école. S’excuser pour avoir tout simplement failli aux obligations les plus élémentaires qui touchent aux fondements de l’éducation… comme ceux, par exemple, que le même ministre vient de faire placarder dans les établissements, à grands renforts de publicité :

«  La laïcité permet l'exercice de la citoyenneté, en conciliant la liberté de chacun avec l'égalité et la fraternité de tous dans le souci de l'intérêt général. » (Charte de la laïcité, art.4)

« La laïcité implique le rejet de toutes les violences et de toutes les discriminations, garantit l'égalité entre les filles et les garçons et repose sur une culture du respect et de la compréhension de l’autre. » (Charte de la laïcité, art. 9)

Liberté, égalité, fraternité, rejet de toutes violences et de toutes discriminations, respect, compréhension de l’autre : n’est-ce pas d’abord dans les ministères et dans les commissariats qu’il aurait fallu afficher cette charte ? Pourquoi les élèves devraient-ils prendre au sérieux les leçons de morale laïque, civique, de morale tout court, professées par des responsables politiques qui les respectent si peu ?

Car au-delà d’une faute politique – à force de courir après le Front national, Valls a fini par le rejoindre – c’est bien d’une faute morale qu’il s’agit. En expulsant Leonarda, comme d’ailleurs, ces dernières années, tant d’autres élèves sans-papiers, le gouvernement se laisse aller à une persécution d’état, une forme de discrimination officielle qui, dans ce pays gangrené par les réflexes identitaires, ne fait même plus honte, quand il ne rapporte pas des suffrages aux élections. Quel crime a-t-elle commis Leonarda, quels crimes ont-ils commis, ces enfants retenus dans des camps qui n’osent pas dire leur nom avant d’être brutalement reconduits à la frontière ? Ils ne sont pas français et cette constatation signe une condamnation sans appel. Au-delà de la souffrance injuste infligée à des familles entières par des administrations inhumaines et leurs fonctionnaires dociles, la faute morale est bien là : celle qui consiste à conforter la trouille et les phobies d’une opinion publique que rend malade les fantasmes colportés sur l’immigration par le populisme ambiant.

Pour l’expulsion de Leonarda, quelques jours après les morts de Lampedusa, ce sont bien des excuses qu’un ministre de l’Education responsable devrait formuler.

 

B. Girard

 

Texte posté hier soir sur Rue89 - Quand bien même Leonarda ne serait pas kosovarde, cela ne changerait rien au problème, ni pour elle ni pour les 44 mineurs expulsés l'an passé. Et s'il s'avérait en outre que son père est un homme brutal, ce serait une raison supplémentaire pour prendre sa défense.