Comment commémorer la Première guerre mondiale à l’école primaire ? Inutile de se poser la question. Par une de ces circulaires qui sont sa marque de fabrique, autoritaires et tatillonnes, l’Education nationale a tranché : la mémoire scolaire de l’événement sera patriotique et guerrière. Les établissements sont en effet fermement incités à participer au concours « Les petits artistes de la mémoire », organisé par l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG), une association qui se trouve ainsi promue au rang de promoteur officiel de la commémoration en milieu scolaire.

Le principe du concours consiste à faire rédiger par une classe une sorte de journal de guerre imaginaire, relatant l’histoire d’un soldat originaire de la commune ou du département où vivent les élèves. Au regard de l’atterrante production réalisée par l’école Henri Wallon de Vitry-sur-Seine, premier prix du concours 2012-2013, les prétentions historiques comme éducatives de cette initiative ne sont guère crédibles.

En apparence,  le document fourni au jury répand le parfum suranné des cahiers d’élèves d’il y a un siècle : photos en noir et blanc, documents d’époque et surtout - agrémentés de dessins naïfs - quelques textes écrits sous la conduite d’adultes bien mal inspirés. Quelques extraits pour en juger :

- d’un enfant, qui n’a pourtant connu ni Déroulède ni les bataillons scolaires, la mobilisation générale (1er août 1914) suscite cette mâle réaction : « Je me doutais bien que cela devait arriver avec l’Allemagne. Il faut qu’on récupère notre Alsace et notre Lorraine. Je serai donc de service armé et comme on touche à la France, je me battrai ».

- la vie des tranchées – manifestement pas si triste pour beaucoup d’élèves – est égayée par la joie de Noël 1914 : « on a fait la fête dans les tranchées. Pour une fois qu’on avait du pinard (…) ».

- dans la même veine, ce chant du 131e RI, qui sonne bizarrement dans la bouche de jeunes enfants nés près d’un demi-siècle après le traité de Rome : « Allez les gars on y va, reprendre l’Alsace et la Lorraine, Allez les gars on y va, c’est les soldats français (…). Nous venons du régiment, on n’est pas des Allemands ».

- en complément de cette logorrhée vulgaire et franchouillarde mise dans la bouche d’enfants de 10 ans, un poème comme pour se donner bonne conscience de prendre la guerre à la légère : « nuit hantée, nuit d’angoisse, nuit qui me fait peur, nuit aveuglante et paralysante, nuit terrible ».

Ce type de production, labellisée par l’Education nationale, porte en lui tous les travers, toutes les contradictions inhérentes aux commémorations en milieu scolaire. En matière de connaissance du passé, que peut-on légitimement demander à l’école ? Un exposé des faits, une analyse des éléments qui y ont conduit, un regard critique sur les sources ; autrement dit, un cours d’histoire, qui permet à l’enseignant de replacer les choses dans leur contexte pour qu’elles fassent sens aux yeux des élèves. Des considérations pas très originales mais qui justifient l’existence de l’histoire scolaire et des heures d’enseignement qui lui sont réglementairement consacrées, en cycle 3 pour le primaire, puis, plus tard, au collège et au lycée. Autant de préoccupations qui ne sont manifestement pas celles de ce concours et de ses mentors, anciens combattants (l’occasion, une fois de plus, pour les Anciens d’Algérie, de récupérer à leur profit un passé qui n’est pas le leur), responsables politiques ou encore autorités militaires, ces dernières se voyant accorder dans l’organisation du centenaire à l’école des prérogatives sans rapport avec leurs compétences ou leur légitimité. L’histoire comme discipline scolaire n’a d’évidence rien à gagner au déploiement d’un décorum mémoriel bruyant et prétentieux.

La commémoration décidée par l’Education nationale, et conduite de façon autoritaire et insistante par la voie hiérarchique, relève de l’injonction mémorielle – le sempiternel « devoir de mémoire » - en réalité une forme de négation de l’histoire, aux conséquences potentiellement désastreuses. La confusion en permanence entretenue entre l’essentiel et l’accessoire (la vie quotidienne dans les tranchées semble l’horizon indépassable de la recherche assignée aux élèves) conduit à la banalisation de la guerre. Il s’agit avant tout de « rendre hommage aux morts » sans qu’à aucun moment ne soit posée la question – la seule qui le mérite, pourtant - de savoir pourquoi plusieurs millions de jeunes ont été conduits au sacrifice de leur vie comme si cela allait de soi. A l’école, l’hommage aux morts, à travers ses rituels, ses commémorations, est en réalité un hommage rendu à la guerre.

Telle qu’elle s’annonce, la commémoration de la guerre aura du mal à échapper  à son instrumentalisation voulue et organisée par une Education nationale, travaillée par ses mauvais démons identitaires et dévoyée par une morale guerrière en germe dans  l’éducation à la Défense dont elle fait la promotion à travers ses propres programmes.  Commémorer la Première guerre mondiale sans se préoccuper des conflits qui se déroulent sous nos yeux, revient en réalité à détourner l’école de ses finalités morales et civiques, une véritable escroquerie éducative.

Il y a quelques jours, Nabila, 9 ans, est venue tout exprès du Pakistan raconter au Congrès américain la mort de sa grand-mère tuée par un drone. Aux parlementaires, elle a montré un dessin, un vrai, le sien, qui remet à leur vrai place « les détrousseurs de cadavres et imposteurs » dénoncés en son temps par  Dalton Trumbo et qu’on risque fort de voir à l’œuvre, dans nos écoles, pendant quatre ans.

 

B. Girard

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