« (…) Ces guerres, je le sais, les chefs d’Etat qui en sont les auteurs criminels, n’osent en accepter la responsabilité ; chacun s’efforce sournoisement d’en rejeter la charge sur l’adversaire. Et les peuples qui suivent, dociles, se résignent en disant qu’une puissance plus grande que les hommes a tout conduit. On entend une fois de plus le refrain séculaire : « Fatalité de la guerre, plus forte que toute volonté », - le vieux refrain des troupeaux, qui font de leur faiblesse un dieu et qui l’adorent. Les hommes ont inventé le destin, afin de lui attribuer les désordres de l’univers, qu’ils ont pour devoir de gouverner. Point de fatalité ! La fatalité, c’est ce que nous voulons. Et c’est aussi, plus souvent, ce que nous ne voulons pas assez. Qu’en ce moment, chacun de nous fasse son mea culpa ! Cette élite intellectuelle, ces Eglises, ces partis ouvriers, n’ont pas voulu la guerre... Soit... Qu’ont-ils fait pour l’empêcher ? Que font-ils pour l’atténuer ? Ils attisent l’incendie. Chacun y porte son fagot (...) »

Le 15 septembre 1914, de Genève où il s’est réfugié, Romain Rolland dénonce l’hypocrisie des politiciens et la pusillanimité des opinions publiques : la guerre qui commence et l’apocalypse qu’elle engendrera ne sont pas venues de nulle part (« Au-dessus de la mêlée »), on les a préparées, on les a acceptées. Des paroles, qui, à presque un siècle de distance n’ont rien perdu de leur force, alors que la France se lance dans un invraisemblable battage mémoriel autour de la Première guerre mondiale.

Et comme pour célébrer l’événement, Genève est à nouveau le théâtre, 99 ans plus tard, d’une pantalonnade  diplomatique dans laquelle la France joue le premier rôle en faisant échouer les négociations sur le programme nucléaire iranien, un programme auquel elle avait pourtant largement participé il ya presque 40 ans, le régime du shah étant sans doute considéré moralement supérieur à celui des mollahs. Une arme atomique aux mains de l’Iran ferait certes courir une menace à la planète alors que la bombe française (ou russe ou américaine) serait un instrument de paix ?

Cette nouvelle manifestation de l’orgueil national, vantée inconsidérément comme le signe de la « grandeur » ou de l’ « indépendance » de la France, venant après beaucoup d’autres – interventions militaires en Afghanistan, en Libye, au Mali, la liste n’est pas close – éclaire d’un jour particulier l’opération à grand spectacle lancée en direction des établissements scolaires dans le cadre du centenaire de la Première guerre mondiale : des enseignants « mobilisés » par leur hiérarchie – au nom de quelle priorité ? – des écoliers réquisitionnés, trimbalés devant les monuments aux morts par les Anciens combattants des guerres coloniales, promus au rang de passeurs de mémoire. Se souvenir du passé mais pour quoi faire ? S’il s’agit simplement de comprendre la guerre, laissons faire les profs d’histoire, dont c’est le travail. S’il s’agit de donner une dimension civique ou morale à l’événement, alors on voit bien qu’une commémoration qui ne s’accompagnerait d’aucune remise en cause de ce qui conduit à la guerre ne serait que supercherie.

A quoi, dans ces conditions, pourrait ressembler une commémoration réussie ? Que la France abandonne solennellement et unilatéralement son arme nucléaire, ruineuse et criminelle, qui prend en otage les 7 milliards d’habitants de la planète ? Qu’elle diminue de façon drastique ses dépenses militaires (32 milliards d’euros en 2013) pour les orienter vers les besoins des populations civiles ? Qu’elle cesse d’entretenir le commerce mondial des armes, facteur d’instabilité et de pauvreté ?

Ne rêvons pas : nos politiciens, toutes tendances confondues, ne sont pas mentalement équipés pour avancer dans cette voie.

Reste alors l’école. Pour en finir avec la comédie mémorielle qui s’annonce, pour délégitimer la guerre et la rendre impossible, l’Education nationale pourrait commencer, par exemple, par supprimer de ses programmes officiels l’éducation à la Défense, en réalité une éducation à la guerre qui ouvre toutes grandes à l’armée les portes des établissements scolaires. Et puis, surtout, pour rendre à l’éducation morale ses lettres de noblesse, initier résolument, à travers les nouveaux programmes en cours d’élaboration, une véritable éducation à la non-violence et à la paix. Rien d’impossible - les principes existent, les techniques également – mais l’Education nationale ne l’a jamais voulue.

 

B. Girard

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