Une nouvelle fois, le gouvernement a donc reculé : cette fois-ci, grâce à Vincent Peilllon, les profs de CGPE continueront donc à toucher des salaires deux à trois fois supérieurs à ceux de leurs collègues pour une obligation de service deux fois moins importante. Symptomatique d’une gauche frileuse et trouillarde, cette piteuse dérobade n’est pas une surprise : aujourd’hui, il n’y a guère que les Roms et les sans-papiers – comme c’est curieux - pour ne pas réussir à faire reculer le gouvernement. Une nouvelle démission dont le retentissement politique dépasse de très loin les profs de prépa et leurs comptes d’apothicaires.

En mettant en cause, de façon pourtant très marginale, une petite partie des avantages injustifiés concédés à une poignée d’enseignants, le projet ministériel – suppression d’heures de décharge, service de dix heures hebdomadaires – s’est trouvé chargé aux yeux de ses opposants d’une valeur symbolique qu’une partie de l’opinion est toujours prompte à prêter à une hiérarchie sociale qu’elle juge fondée sur le mérite alors qu’elle l’est sur la naissance. Une coalition finalement pas si hétéroclite que cela d’organisations enseignantes (pas toutes mais sans doute les plus bruyantes), de lobbies, de politiciens de droite et de gauche, de représentants de la haute fonction publique, relayée par des médias faciles à convaincre a su faire remonter ses doléances jusqu’au plus haut sommet de l’état pour reporter à plus tard – en réalité faire échouer -  une bien timide réflexion portant sur le service des enseignants, la nature de leurs fonctions et, plus fondamentalement sur la priorité reconnue par le système éducatif en France, on se demande à quel titre, à l’enseignement secondaire sur le primaire, aux lycées sur les collèges, aux lycées généraux sur les lycées professionnels, aux classes prépas sur tout le monde. En un mot à la formation des élites plutôt qu’à la réussite de tous.

Car au-delà de la très artificielle polémique entretenue ces derniers jours, c’est autour du statut des enseignants que se sont cristallisées les positions, un statut, défini par un décret de 1950 qui offre cette particularité de fixer les rémunérations en fonction du nombre d’heures de cours devant les élèves et non du temps réellement travaillé. En 1950, quand seule une petite partie d’une classe d’âge (500 000 élèves, contre plus de 5 millions aujourd’hui), très majoritairement issue des milieux aisés, poursuivait des études secondaires, le métier consistait alors à « faire cours » à un public soigneusement sélectionné et dûment préparé. Quoique l’explosion des effectifs scolaires à partir des années 1950 -1960 et l’allongement de la scolarité à 16 ans (1959) aient radicalement changé la nature de l’enseignement secondaire en l’ouvrant à des milieux sociaux qui jusque là n’y avaient pas accès, le service requis des enseignants reste fixé dans un cadre immuable qui rend problématique la prise en compte de cette évolution. Vu sous cet angle, le recul du ministre sur le temps de service des enseignants, non seulement ceux des classes prépas mais aussi, comme chacun l’a senti, de tous les autres, doit être compris comme le signe que, décidément, l’enseignement secondaire restait exclu du champ déjà très étriqué de la réforme.

De fait, plus de 18 mois après les élections, les changements structurels se font toujours attendre à l’Education nationale : une réforme des rythmes hebdomadaires qui n’en finit pas de bégayer en primaire, toujours pas à l’ordre du jour dans le secondaire ; le calendrier scolaire reconduit à l’identique jusqu’à 2017 (et probablement plus tard selon le contexte électoral du moment …) ; la formation des enseignants qui peine à trouver sa philosophie ; les nouveaux programmes scolaires dont l’écriture semble devoir s’étaler sur plusieurs années. Même si la matière est complexe, était-il vraiment indispensable d’attendre un an et demi pour désigner les membres du Conseil supérieur des programmes (CSP) chargé de les élaborer ? Quant à réformer la lourde machinerie administrative et libérer l’enseignement de la pyramide hiérarchique qui l’étouffe, il n’en a jamais été question. Dans ce domaine, au moins, on n’est pas déçu.

Pour un ministre qui prétendait « refonder » l’école, le bilan n’est guère à la hauteur et la priorité affichée depuis le départ pour l’enseignement primaire apparaît en réalité comme un faux-fuyant destiné à laisser l’enseignement secondaire à l’écart de toute évolution. La reculade de Vincent Peillon sur le service des enseignants prend alors tout son sens : ces derniers pourront encore pendant quelque temps s’illusionner, mener leur carrière dans la lignée de leurs prédécesseurs d’il y a soixante ans. Sauf qu’ils n’ont plus devant eux les rejetons de la bourgeoisie d’alors mais les enfants de toute la société dont beaucoup ne sont pas en mesure de se couler dans un moule scolaire qui n’a jamais été conçu pour eux. « Pas faits pour les études », comme l’affirment encore des enseignants inconscients (et nombreux…), leur destin est tout tracé : des études courtes, voire pas d’études du tout, une orientation subie et, par corollaire, dans un  pays qui fait dépendre la réussite professionnelle du diplôme, l’impossibilité de s’élever dans l’échelle sociale. En France, c’est dans la sélection des élites que l’enseignement secondaire donne sa pleine mesure mais la réussite des heureux élus est indissociable des déboires de tous les autres.

De ces tensions contradictoires, un gouvernement de gauche pusillanime et une majorité d’enseignants semblent s’accommoder, confortant ainsi le système éducatif dans ce qu’il a de plus socialement injuste. La droite, elle, en a tiré d’autres conséquences avec, en cas d’alternance politique, un projet éducatif centré sur la sélection précoce des élèves et quelque chose qui ressemble fort à la fin du service public d’éducation. Conviction politique à droite, frilosité à gauche auront donc abouti au même résultat.  

 

B. Girard

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