La « journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité » - c’est son nom – fixée au 27 janvier, s’est accompagnée, dans les établissements scolaires, des traditionnelles injonctions administratives, si souvent revenues qu’on n’y prête plus guère attention. Elle prend place néanmoins cette année dans un contexte très particulier où des polémiques inopportunes, sans guère de rapport avec la réalité historique, viennent obscurcir considérablement la cause que l’on prétend défendre.  

Après beaucoup d’autres, et s’appuyant sur des sources aussi peu sérieuses, le ministre de l’Education nationale a cru nécessaire de joindre sa voix aux déplorations habituelles pour regretter « la connaissance totalement insuffisante par la jeunesse française de l’histoire » de la Shoah. Pour se forger sa conviction, le ministre s’est documenté de façon rudimentaire auprès d’un professeur d’histoire regrettant, sur son blog, manquer d’éléments pour enseigner cet épisode … cinq années d’études supérieures d’histoire ne lui ayant donc pas suffi pour se faire une opinion et réfléchir à la pédagogie de ce qui reste l’un des événements majeurs du XXe siècle. Un peu court quand même, cet argument sans cesse ressassé qui voudrait faire porter à l’école une responsabilité qui n’est pas la sienne dans une querelle qui n’a pas vraiment de raison d’être, surtout lorsqu’elle est alimentée, comme c’est présentement le cas,  par des motivations non dénuées d’arrière-pensées.

Les dernières années ont vu en effet se multiplier les interventions péremptoires sur l’enseignement de la Shoah - péremptoires et souvent mal venues - de la part de politiciens surtout soucieux, semble-t-il, de récupérer l’événement à leur profit. On pourrait ainsi citer la peu glorieuse polémique entretenue en 2008 par le ministre de l’Education nationale de l’époque affirmant sans la moindre preuve qu’un lycéen sur deux n’avait jamais entendu parler de la Shoah. Il s’agissait en réalité pour Xavier Darcos de relayer la tonitruante initiative de Sarkozy qui prétendait faire porter par chaque élève de CM 2 la mémoire d’un enfant juif, avant que l’inquiétude et les critiques unanimes ne fassent remballer cette proposition saugrenue.

A l’école, la connaissance du passé relève de l’enseignement de l’histoire : la Shoah y trouve sa place à trois reprises, en primaire, en collège puis en lycée, sans compter d’autres opportunités, assez courantes, par le biais de la littérature dans le programme de français. La question qui se pose alors n’est pas tant de savoir si l’on peut faire plus – ce qui n’est guère légitime au regard des oublis béants des programmes officiels pour d’autres périodes, et d’autres drames, de l’histoire – que de se demander en quoi la mémoire de cet épisode peut aider un élève à construire sa propre personnalité, à se forger au fil des années une morale valable pour le temps présent. Encore faudrait-il voir à ne pas l’embrouiller par des manifestations prescrites d’en haut, acheminées par la voie hiérarchique, qui tiennent davantage de la cérémonie patriotique que de la connaissance historique. Par une de ces  notes de service comminatoires dont elle a le secret, l’Education nationale ne trouve pas meilleure justification à la journée du 27 janvier, que la nécessité de consolider « le ciment de la nation », une formule incongrue qui promeut en quelque sorte l’identité nationale comme un recours possible aux errements génocidaires alors qu’elle en a été si souvent la cause. La confusion délibérément entretenue – la nation, rempart contre l’intolérance – tourne d’ailleurs au pathétique avec cette cérémonie de ravivage de flamme sous l’Arc de triomphe,  sous le regard de collégiens traînés là pour la circonstance par George Pau-Langevin, ministre chargée de la Réussite éducative. Voilà comment, par la magie de l’histoire scolaire, un monument qui reste un haut lieu du militarisme se trouve élevé au rang de symbole de la résistance au nazisme.

Ce n’est pas d’un manque de visibilité chez les élèves dont souffre l’enseignement de la Shoah, pas davantage non plus que d’une hypothétique « concurrence des mémoires », raccourci approximatif mis à la mode pour déplorer l’introduction dans les programmes scolaires de questions comme l’esclavage ou la colonisation. Ce qu’on pourrait au contraire lui reprocher, dans un système éducatif qui se vante pourtant de vouloir former des citoyens, c’est précisément de ne pas apporter l’éclairage nécessaire sur le moteur des génocides - ceux du passé comme ceux qui sont toujours possibles - à savoir la soumission des individus à une autorité toujours considérée comme légitime. Trop préoccupée d’émouvoir – ce qui n’est pas son rôle – l’histoire scolaire de la Shoah en vient à négliger le fait pourtant évident que des millions de Juifs ont été exterminés non pas par la folie d’un seul homme mais par l’obéissance de sociétés toute entières - pas seulement en Allemagne - par l’incapacité des individus à dire non quand il l’aurait fallu. Dans « la Destruction des Juifs d’Europe »,  une étude d’une rigueur exemplaire éditée il y a plus d’un demi-siècle mais qui, curieusement, a  tardé à se faire un nom dans l’historiographie, notamment française, de la Shoah, Raul Hilberg expose au grand jour la masse d’archives qu’il a dépouillées. Exterminer un peuple, finalement, c’est tout simple : quelques ordres sur des papiers à en-tête, des formulaires dûment tamponnés, des trains qui partent à l’heure, des employés de bureau exemplaires, des policiers qui ne font que leur devoir, le souci du service avant tout, des citoyens qui ont d’autres choses à penser. S’il ne faut finalement pas grand-chose ni beaucoup de temps pour rayer un peuple de la surface de la Terre, un préalable reste incontournable : la propension des individus à obéir. Mais pas plus que leurs prédécesseurs des années 40, les éducateurs d’aujourd’hui ne sont disposés à admettre que le principe d’obéissance qui fonde leurs relations avec les élèves n’est au point de départ pas très différent de celui qui conduit aux pires drames de l’histoire.

L’inconcevable absence dans les programmes scolaires de cette dimension de la Shoah ouvre la porte à son instrumentalisation, tout spécialement dans un pays comme la France qui s’est un peu vite et très abusivement classé dans le camp des vainqueurs du nazisme, un régime avec lequel elle avait pourtant de bonne heure collaboré. Que comprennent, au juste, de l’événement ces élèves au garde-à-vous sous l’Arc de triomphe ou encore, comme on le voit souvent, soigneusement encadrés par les Anciens d’Algérie lors des cérémonies du 8 Mai ? Manipuler les consciences, falsifier l’histoire, occulter ce qui dérange, ne peuvent pas être l’antidote aux génocides du futur, ni même servir de recours face aux mauvais démons qui travaillent l’opinion publique. Ce serait trop facile. La Shoah à l’école est comme une sorte d’objet patrimonial dont la présence dans les programmes et les manifestations officielles suffit à se donner bonne conscience à peu de frais. D’où, sans doute, certaines réticences observées ponctuellement chez les élèves sans doute plus lucides sur la chose qu’on ne veut bien le dire.

 

B. Girard

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