L’annonce du report à la rentrée 2016 de l’entrée en vigueur des nouveaux programmes scolaires  vient conclure toute une série de reculs notifiés ces dernières semaines et dissiper les ultimes illusions que l’on pouvait encore entretenir sur la volonté réformatrice du gouvernement : la refondation de l’école, censée combiner dans une même approche une refonte des contenus de l’enseignement, des rythmes scolaires équilibrés et une redéfinition du travail des enseignants,  est morte avant même d’avoir vu le jour.

La réforme des rythmes scolaires, pourtant jusqu’à présent limitée dans ses modalités à la seule semaine en primaire, avait déjà été renvoyée aux calendes grecques par la publication, il y a quelques semaines, d’un calendrier triennal complètement incohérent, imposé par les professionnels du tourisme dans une logique qui relève bien davantage de préoccupations clientélistes que de considérations éducatives. Très éloigné du rythme de 7 semaines de travail / 2 semaines de congé préconisé par les spécialistes des rythmes scolaires, ce calendrier reflète le lobbying forcené d’une profession, exercé par l’intermédiaire d’une soixantaine de parlementaires de droite comme de gauche, dont les récriminations portent principalement sur les dates des vacances de printemps qui se voient reprocher d’être fixées … au printemps, en dehors de la période d’enneigement. Pourtant, avec l’instauration des congés d’hiver et leur étalement sur trois zones, les professionnels de la neige ont obtenu au cours des dernières décennies un privilège considéré aujourd’hui comme une rente de situation qu’on s’interdit de remettre en cause malgré les dommages évidents sur l’ensemble des rythmes scolaires mais aussi en dépit du fait que les vacances à la neige ne touchent que 8 % des Français, issus très majoritairement des milieux aisés. Entre l’intérêt des élèves – dont il ne manque pourtant jamais l’occasion de s’afficher le champion – et des considérations manifestement électoralistes, Vincent Peillon a fait son choix.

La question des rythmes scolaires perd une bonne partie de son sens si elle n’est pas resituée dans le cadre plus général des contenus de l’enseignement auxquels ils sont censés servir de support. C’est pourquoi le report des nouveaux programmes de l’école élémentaire et du collège, à l’hiver 2015 pour une application à la rentrée 2016, a tous les signes d’une nouvelle reculade du gouvernement, surtout lorsqu’il est précisé que ce report intervient « à la demande de certaines organisations syndicales. » La redéfinition des programmes scolaires est pourtant bien l’enjeu majeur de la dernière loi d’orientation et si les programmes du primaire – imposés de force sans concertation par le précédent gouvernement – ne trouvent guère de défenseurs, il n’en est manifestement pas de même pour ceux du secondaire dont certains milieux semblent s’accommoder malgré les tares qui y sont attachées : élaborés dans leurs moindres détails par une autorité centrale très éloignée du terrain, des programmes toujours plus lourds, aux exigences sans fin mais déconnectés des réalités d’une classe comme des motivations et des capacités des élèves, tournent à vide. A titre d’exemple, il faut savoir que les programmes d’histoire et de géographie pour le seul collège nécessitent allègrement plus de 300 pages d’instructions officielles qui se déclinent, pour chaque thème étudié, en connaissances à acquérir, capacités à développer, démarche à mettre en œuvre, problématiques à cibler, supports d’étude à privilégier mais également – sans doute pour les plus bornés des profs … - indication des pièges à éviter. Au final, l’enseignant ne serait plus guère qu’un automate téléguidé à distance par le Bulletin officiel de l’Education nationale si, dieu merci, la réalité quotidienne et la présence d’élèves non virtuels ne venaient mettre à mal ces injonctions illusoires, en les adaptant, en les élaguant, en essayant de donner un semblant de sens à cet extravagant cahier des charges.

Outre un renouvellement des thématiques - pour sortir l’enseignement de l’histoire de la chronologie politique toujours dominante – il faudrait en finir avec l’empilement fictif de connaissances strictement disciplinaires, résultat d’une chimérique prétention à l’exhaustivité, inscrire les programmes dans la perspective de cycles pluriannuels adaptés aux capacités réelles des élèves et surtout donner aux enseignants la pleine et entière responsabilité pédagogique dans l’élaboration de leurs progressions, ce qui n’est évidemment pas le cas aujourd’hui, enfermés qu’ils sont dans la nasse des injonctions hiérarchiques envahissantes et contradictoires. En quelque sorte faire rentrer l’enseignement dans une logique curriculaire familière à bien des systèmes éducatifs étrangers.

Les raisons invoquées au report des nouveaux programmes – « la consultation du terrain » - sont difficilement justifiables quand on les met en parallèle avec la précipitation du ministre de l’éducation lorsqu’il s’est agi d’imposer sans débat la création d’une nouvelle discipline scolaire, la morale laïque. Repousser l’échéance à 2016 - ce qui, en outre,  interdirait de toucher avant 2020 à un diplôme national du brevet (DNB) pourtant moribond – n’est guère crédible au regard du calendrier politique : qui peut sérieusement croire que des politiciens qui font de la reculade un mode de gouvernement auront le courage de mettre en chantier, à la veille d’élections nationales décisives, ce qui constituerait une rupture majeure dans le système éducatif ? Et même si l’on comprend que la réécriture des programmes soit une tâche de longue haleine, pourquoi, pour une période transitoire, ne pas accorder à l’enseignant un libre choix sur une partie des programmes – par exemple en ne traitant que deux questions sur trois – une mesure qui pour être mise en œuvre ne demanderait rien d’autre qu’une simple circulaire … sans coûter un centime au contribuable ?

Cette dérobade significative sur les programmes – si elle venait à se confirmer – serait alors à mettre en relation avec l’accord conclu la semaine écoulée entre le ministère et les syndicats sur le statut des enseignants, un accord que même une forte dose d’auto-persuasion interdit de qualifier d’ « historique », comme l’a pourtant fait Vincent Peillon, puisqu’au final, il ne change rigoureusement rien à la situation actuelle. Serpent de mer des discours sur la réforme de l’école, le travail des enseignants est strictement encadré par un fameux décret de 1950 qui le définit exclusivement en fonction d’un certain nombre d’heures de cours devant élèves et non de l’activité réellement déployée.  Ce qui pouvait se concevoir il y a plus de soixante quand les études secondaires étaient réservées à un public soigneusement sélectionné et culturellement conditionné n’est manifestement plus adapté après des décennies de massification de l’enseignement.

En fin de compte, à travers ces tergiversations à répétition du ministre de l’éducation, c’est bien une logique de régression sociale qui est à l’œuvre. N’accepter de remettre en cause – ou les retarder pour des raisons fallacieuses - ni les contenus enseignés (les programmes) ni les pratiques (les enseignants, leurs missions, leur formation) ni les conditions d’apprentissage des élèves (les rythmes scolaires) conduit à se satisfaire d’une situation dont on sait très bien, sauf à s’aveugler, qu’elle pénalise les élèves issus des milieux défavorisés. Mais le rêve de beaucoup, même chez des enseignants « de gauche », n’est-il pas finalement que l’enseignement secondaire redevienne ce qu’il était à son origine : un enseignement de classe ?

 

B. Girard

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