Dans Libé ce soir, l’annonce par un chroniqueur qu’ « un Français sur quatre » aurait voté FN. Je ne suis ni journaliste ni politologue mais je sais au moins compter : avec 25 % des suffrages exprimés et compte tenu de l’abstention, ce sont 12 % des électeurs qui ont voté FN, soit environ 5 millions d’électeurs : sur un total de 46 millions d’électeurs et 65 millions de Français, on est encore loin d’un Français sur quatre. Il y a quand même matière à s’interroger sur l’incapacité manifestée ces dernières années par la plupart des médias à prendre en compte le phénomène de l’abstention : ce n’est pas tant l’extrême-droite qui progresse que les partis traditionnels qui s’avèrent incapables de se réformer. Une incapacité qui vaut complaisance, si l’on considère par exemple la bienveillance soutenue manifestée ces derniers mois pour Le Pen par un quotidien comme Le Monde, en comparaison de la malveillance prononcée dans les mêmes colonnes pour Christiane Taubira.

Avec comme résultat le plus évident de donner au FN une légitimité que ses propres élucubrations seraient bien incapables de lui procurer mais aussi une forme de normalité particulièrement pernicieuse : ainsi, il se trouve en France plusieurs millions d’électeurs pour apporter leur confiance à un parti politique qui rêve d’un « Ebola » pour le continent africain…

L’aveuglement ou le jeu tordu (Le Figaro, le Point etc) des médias ne suffisent pas néanmoins à dégager les autres partis politiques de leur responsabilité : l’UMP pour courir après le FN, le PS pour avoir découragé ses électeurs, une certaine extrême-gauche pour faire de l’Europe l’adversaire à abattre, avec des arguments pas toujours très éloignés de ceux de l’extrême-droite, la plupart des politiciens de droite comme de gauche pour, avec constance, faire de l’Europe un bouc émissaire, au lieu de s’interroger sur leur propre incapacité à trouver des solutions à la crise.

Le résultat c’est que, ce soir, le Parlement européen voit débouler en son sein quelques dizaines d’énergumènes qu’on aimerait vraiment voir ailleurs et dont on peut attendre le pire. En dépit des discours hypocrites, ce n’est pas contre le marché, le libre-échange, le grand capital qu’ils s’apprêtent à partir en guerre mais contre le symbole que continue à porter l’Europe : un espace de libre circulation des hommes et des idées. Leur rêve, c’est le retour à l’Europe d’avant l’UE, l’Europe des années 40, donc, avec ses frontières, ses barbelés.

Le problème, c’est que ces conceptions les plus sinistres puissent aujourd’hui s’exprimer sans fard, sans honte. Il en ira ainsi tant qu’en face on se refusera à remettre en cause le dogme de l’identité nationale comme condition naturelle de la vie en société.

Les petits drapeaux tricolores qui pendouillent tristement au fronton des écoles, il est urgent de les décrocher.

 

B. Girard