Faire sonner les cloches de toutes les églises de France pour commémorer le début de la Première guerre mondiale : de cette initiative ubuesque, on pourrait à juste titre s’amuser, tant la méthode choisie – une circulaire autoritaire, adressée en pleines vacances d’été à l’ensemble de la population – paraît décalée par rapport aux attentes habituelles en matière de mémoire historique. Indécentes, également, ces invraisemblables cérémonies, défilés, reconstitutions militaires à la limite de l’obscène, censés rappeler aux foules joyeusement rassemblées comme pour un Tour de France la libération de l’été 1944 : pour tous ces inconscients, la guerre est une fête (ici par exemple).  Mais à bien y regarder, cette frénésie commémorative protéiforme qui mélange sans scrupules les événements du passé au point qu’ils en deviennent inintelligibles, cache mal les intentions politiques de ses organisateurs.

Depuis plusieurs mois déjà, l’Education nationale – qui n’est jamais en retard d’une guerre dès lors qu’il s’agit de commémorer un peu tout et n’importe quoi – n’avait pas ménagé ses efforts pour sensibiliser les élèves à l’événement, mettant à contribution toute sa hiérarchie au service d’une très discutable conception mémorielle : par exemple, en labellisant pour l’école primaire le concours des « petits artistes de la mémoire », en réalité une initiative d’anciens combattants imprégnée des pires clichés bellicistes d’il y a un siècle. Ou encore, ces milliers d’élèves réquisitionnés par le recteur de l’académie de Caen, pour servir d’arrière-plan au barnum commémoratif organisé autour de l’anniversaire du débarquement en Normandie.

Ce n’est probablement pas le fruit d’une coïncidence si le défaut d’historicité de ces manifestations à n’en plus finir,  répercute les préoccupations clairement affichées dans le communiqué publié par l’Elysée à l’occasion du centenaire de la déclaration de guerre en août 1914. En quelques mots, F. Hollande réécrit l’histoire : « Les Français de 1914 se sont levés pour défendre leur patrie et pour l’idée qu’ils se faisaient de la république (...) Pendant quatre années, la France a souffert, non pour conquérir ou pour asservir mais pour rester libre. » Défendre leur patrie, leur liberté ? Ou plutôt partir à la guerre parce qu’on ne leur en avait pas laissé le choix : endoctrinés par des années d’école dont l’objectif clairement affiché était de faire d’eux des soldats, les jeunes de 1914 se sont trouvés piégés par un système de conscription qui ne leur laissait d’autre alternative que le champ de bataille ou la prison pour désertion, en attendant le poteau d’exécution pour les mutins.

A vrai dire, pouvait-on réellement attendre autre chose que cette rhétorique digne des « détrousseurs de cadavres et imposteurs » (Dalton Trumbo) qui résonne comme l’écho de la politique aventureuse et cocardière menée depuis deux ans par F. Hollande ? En 1914 comme en Afrique aujourd’hui, la guerre est toujours justifiée. Il n’est pas indifférent de remarquer que la reconstitution historique fantaisiste à laquelle se livre le président de la république, se poursuit, dans le même message du 1er août, par l’évocation des « menaces » qui pèseraient aujourd’hui sur la France : « aujourd’hui – affirme-t-il – notre pays fait face à d’autres menaces ».  Et d’avancer pêle-mêle, les troubles en Ukraine, la guerre en Syrie, les persécutions des chrétiens d’Irak, le terrorisme en Afrique, etc, c’est-à-dire au final, des troubles qui ne menacent en rien la France,  mais dont l’énumération anxiogène vise surtout à légitimer une action politique : celle faite d’interventions inconsidérées en Afrique, de dépenses militaires exorbitantes, de législations qui, sous couvert de lutte anti-terroriste, menacent toujours plus les libertés civiles. Faire parler les morts pour justifier les prochaines guerres ou pour donner le change ? Si les célébrations racoleuses organisées en cet été 2014 n’avaient qu’un objectif à remplir, ce serait d’abord celui-ci.

Et, de fait, à travers le rapprochement factice de dates – 1914 et 1944 – arbitrairement réunies, cet épisode mémoriel à grand spectacle a en réalité plus à voir avec une mise en scène du passé qu’avec l’histoire. Car dans le cas présent, il ne s’agit pas de faire comprendre, d’instruire, ni même de témoigner, mais de susciter dans le public – car c’en est un – avec une admiration béate pour le clinquant des parades militaires, l’adhésion au caractère inéluctable des guerres, à leur légitimité. Dans cette optique, le recentrage prioritaire de la commémoration sur un petit nombre d’épisodes militaires, sortis de leur contexte, au détriment du reste, n’est pas le fait du hasard. Il résulte pour une bonne part du choix, évidemment politique, qui a été fait en France, de donner au ministère de la Défense le premier rang dans l’organisation de l’épisode commémoratif, ce qui fait de lui, par exemple, le partenaire privilégié de l’Education nationale pour tout ce qui s’y rapporte. On notera de la même façon que la Mission du centenaire de la Première guerre mondiale se trouve placé directement sous l’autorité du secrétaire d’état « aux anciens combattants et à la mémoire », une titulature pour le moins curieuse qui fait des anciens combattants des guerres coloniales les dépositaires du souvenir d’épisodes historiques – les deux guerres mondiales – auxquels ils n’ont jamais participé. 

Une commémoration, finalement, pour quoi faire ? Tout simplement, banaliser les guerres du passé pour détourner hypocritement l’attention de celles qui se déroulent aujourd’hui sous nos yeux. Ici, des enfants massivement réquisitionnés se divertissent du spectacle de la guerre reconstituée ; de l’autre côté de la Méditerranée, des enfants meurent pour de vrai dans de vraies guerres.

 

B. Girard

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