De  la démission de Benoît Hamon à quelques jours de la rentrée, alors que l’application de la loi d’orientation sur l’école est toujours à la peine, on a d’abord retenu l’indifférence dans laquelle les politiques tiennent l’éducation : pour un ministre de l’Education nationale, la fonction consiste d’abord à soigner son ego et à promouvoir sa carrière. Lorsqu’elle devient un handicap ou qu’elle paraît décidemment trop lourde à porter, il suffit de démissionner en tentant de se justifier par toutes sortes de bonnes raisons qui ne trompent pas grand monde. Mais plus préoccupante que le départ d’un ministre qui ne laissera pas son nom dans les annales, on retiendra surtout de cet épisode l’invraisemblable matraquage qui a accueilli son successeur Najat Valaud-Belkacem, une campagne haineuse et malveillante qui en dit long sur le climat politique actuel.

Des mouvements intégristes qui occupent le paysage médiatique depuis le mariage pour tous, les réactions ont été à la hauteur de leur habituelle logorrhée :

- la présidente de la Manif pour tous, « horrifiée », dénonçant « la véritable provocation » que constitue la nomination de NVB, son « utopie anthropologique » (sic)  et appelant à descendre dans la rue, pendant que les comptes Facebook ou Twitter du mouvement déversaient un flot ininterrompu de messages bassement injurieux.  

- un autre de ses représentants, Tugdual Derville, également patron d’Alliance Vita, se déchaînant contre la nouvelle ministre qui aurait « tenté à plusieurs reprises d’endoctriner les élèves (…) dans des écoles, et notamment dans des écoles primaires, allant jusqu’à leur demander d’influencer leurs parents, de les éduquer à une autre mentalité. » Bref, une sorte de « khmère rose » (expression du Figaro magazine) dévorant ses enfants.

-  dans l’obscène, la palme revient à Farida Belghoul – à l’origine du mouvement du retrait de l’école – dans une tribune surexcitée où l’injure gratuite dispense d’avoir à argumenter : « La nomination de Monsieur Najat Belkacem au poste de ministre de l’Education Nationale est une déclaration de guerre aux familles de France. La chouchoute du lobby trans, bi et cie vient de remporter le morceau de charbon incandescent à 36 ans. » (sic).

De la haine et de la bêtise à l’état pur : jusqu’ici, rien de bien inattendu de la part d’une mouvance bruyante et dogmatique qui ne s’est jamais signalée par la rigueur de ses analyses, usant d’une couverture médiatique permanente que sa représentativité réelle serait bien incapable de lui assurer mais qui peut également compter – et là, c’est plus problématique – sur le soutien indéfectible d’un certain nombre de politiciens de droite (voir aussi Journal d'école, 09/02/2014) qui n’ont pas hésité à se lancer à leur tour dans une opération à la légitimité douteuse.

Et il ne s’est pas seulement agi de l’inévitable Christine Boutin, affolée par cette « provocation non tolérable » mais de quelques-uns des leaders les plus en vue de la droite, dont certains aspirent aux plus hautes fonctions, plusieurs en ayant déjà exercé, qui, des heures durant se sont livrés sans scrupules ni précautions à une sidérante pantomime : Eric Ciotti, voyant dans la ministre « la porte-parole d’une idéologie dangereuse » ; Thierry Mariani, dénonçant « son sectarisme » ; Laurent Wauquiez qui ne craint pas le ridicule en qualifiant NVB d’« ultra pro gender », Isabelle Balkany, Nadine Morano etc. Il n’est pas jusqu’à secrétaire général de l’UMP, Luc Chatel qui a cru bon d’en rajouter dans les gesticulations pour exiger de NVB qu’elle « lève les ambiguïtés sur la théorie du genre. » D’un ancien ministre de l’EN, on aurait compris qu’il interpelle le gouvernement sur l’application de la loi d’orientation, les rythmes scolaires, l’élaboration des nouveaux programmes, le budget de l’éducation. Il aurait été là dans son rôle. Mais pas du tout : en cette veille de rentrée scolaire, une large partie de la classe politique ne trouve rien de plus judicieux que de reprendre à son compte et d’amplifier les théories les plus fumeuses de quelques illuminés.

Il est douteux que dans l’histoire de l’EN, il ait été donné d’assister à un tel déchaînement verbal non pas contre une politique éducative, ce qui serait fondé, mais contre une personne. Je parle de l’histoire de ces dernières décennies car, plus loin dans le temps, il faudrait peut-être remonter à Jean Zay, ministre de l’Education du Front populaire, victime d’une violente campagne de calomnies avant d’être assassiné par la Milice de Vichy en 1944. On n’en est certes pas là et ce n’est pas un enseignant d’histoire qui se risquerait au péché de l’anachronisme. Il n’empêche que le climat politique qui sévit en France, singulièrement depuis le débat sur le mariage pour tous, un climat fait de peurs irrationnelles gonflées comme à plaisir, de violences verbales où les menaces et l’intimidation ne sont jamais loin, d’agressivité permanente pour tout et pour n’importe quoi, tout cela n’a plus guère à voir avec la démocratie. D’autant moins, d’ailleurs, quand des partis politiques censément légalistes se laissent entraîner par des groupuscules religieux consubstantiellement sectaires et fanatiques.

Comme attendu, tellement l’opinion publique semble s’habituer à toutes les outrances, cette violente charge ad hominem n’a jusqu’à présent guère suscité de réprobation, y compris là où elle aurait dû se manifester avec force, c’est-à-dire dans le milieu éducatif. Les principaux syndicats enseignants ont fait leur rentrée avec les traditionnels couplets sur l’augmentation des salaires ou le maintien des postes. A ma connaissance, il ne s’est guère trouvé qu’un mouvement pédagogique pour, en recentrant le débat sur les discriminations sociales à l’œuvre dans l’échec scolaire, chercher à lui redonner un sens et une légitimité.

 

B. Girard

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