Le problème, avec ce genre de sondages, c’est que l’on ne sait jamais s’ils reflètent l’opinion – et laquelle au juste -  ou bien plutôt les préférences cachées du sondeur et du commanditaire, surtout lorsqu’ils émanent des piliers de l’info de comptoir, comme c’est le cas du dernier en date, « les Français et l’école », sondage CSA pour RTL.

- 57 % des sondés ne pensent pas que l’école soit efficace dans la lutte contre les inégalités sociales. Rien de bien remarquable dans ce chiffre, sinon qu’il pourrait être plus élevé eu égard à la réalité d’une situation largement documentée par les enquêtes internationales de ces dernières années.

- 60 % des sondés sont hostiles à la réforme des rythmes à l’école élémentaire. Là encore, compte tenu des dysfonctionnements largement médiatisés et de l’hystérisation du débat à laquelle se sont livrés quelques politiciens en mal de notoriété, une majorité de satisfaits aurait été étonnante.  Un débat qui tranche avec la placidité qui avait accueilli la suppression du samedi matin par Darcos en 2008 : d’un trait de plume, sans la moindre concertation, l’année scolaire – déjà l’une des plus courtes – s’était vue amputée de l’équivalent de 18 jours de travail et, dans le même temps, rallongée la journée de classe. Manifestement l’intérêt de l’enfant dont tout un chacun se réclame pourtant passe après le confort des adultes et les gros sous des communes. En matière de rythmes scolaires, il ne fait aujourd’hui guère de doutes que les atermoiements et les cafouillages de ces derniers mois auront surtout comme conséquence de reporter aux calendes grecques une réforme globale des rythmes, pas seulement hebdomadaires mais annuels - là où le lobby du tourisme impose sa volonté avec une constance jamais démentie – pas seulement pour l’école élémentaire mais aussi pour le secondaire, totalement laissé à l’écart dans les débats.

- pour 59 % des sondés, revoir le système de notation n’est pas une nécessité. Question : parmi les sondés, quel pourcentage connaît même approximativement les modalités d’évaluation et les questionnements qu’elles impliquent ? Pourquoi faudrait-il s'interdire de réfléchir à un système d'évaluation (par exemple par compétences) qui permettrait aux élèves de mieux cibler leurs difficultés afin de pouvoir progresser ?

- puis vient une dernière question, surprenante mais qui, en fin de compte, nous rappelle qu’on est bien sur RTL : 67 % des sondés seraient favorables à l’instauration de l’uniforme « pour lutter contre les inégalités sociales » … Voilà qui ne manque pas de sel. Mais pourquoi diable, se demandera-t-on, rajouter ce type de question à la fin de l’enquête ? Réponse du sondeur : la question de l’uniforme est « une question récurrente », ce dont, personnellement, je ne m’étais jamais rendu compte, pas davantage sans doute que les quelque 50 000 établissements scolaires de France qui n’ont jamais jugé bon d’inclure l’uniforme dans leurs règlements scolaires respectifs. « Récurrent », pour le CSA, doit vouloir dire « vu à la télé », comme on a pu s’en rendre compte avec la mise en scène médiatique organisée (notamment par TF 1) autour de cette école privée de Nice qui a choisi de faire rentrer ses élèves vêtus d’un sweet de la même couleur : pour le CSA et les télés, tout le reste – la loi d’orientation, les nouveaux programmes en discussion, le socle commun  etc – n'est sans doute pas digne de retenir l'attention du téléspectateur. Pas assez « récurrent. »

Le biais du sondage, qui en dit long en fin de compte sur ses intentions, réside dans le rapprochement, évidemment délibéré, entre la première et la dernière question, entre "uniforme" et "égalité" : après avoir posé comme évident que l’école n’était pas efficace en termes de lutte contre les inégalités, on suggère au sondé que l’instauration d’un uniforme scolaire suffirait à résoudre le problème, bien davantage par exemple, que la réforme des rythmes scolaires ou une redéfinition de l’évaluation des élèves. Que le système éducatif soit tout entier centré sur la réussite des élèves issus de milieux favorisés, au détriment des autres massivement touchés par l’échec scolaire n’entre pas en considération : pourquoi se casser la tête avec des réflexions à n’en plus finir sur la carte scolaire, la pédagogie, l’orientation, alors que pour faire réussir les élèves, indépendamment de leur milieu social, il suffit de leur faire enfiler une chemise uniforme…

Finalement, à travers ce sondage, ses raccourcis, ses oublis, ses formulations ambigües, c’est tout un projet éducatif - celui de la droite - qui se trouve légitimé : à défaut d’une réforme en profondeur de l’école comme possible outil de lutte contre les inégalités sociales - une réforme que les errements et la timidité de l'actuelle majorité interdisent de mettre en chantier - l’uniforme, en les rendant moins voyantes, a pour fonction de les conforter. Un peu comme en Grande-Bretagne où les enfants des riches fréquentent les écoles de riches en uniformes de riches, pendant que les enfants de pauvres se retrouvent dans des écoles de pauvres avec des uniformes de pauvres.  

 

B. Girard

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