Des enquêtes, des dossiers, des chiffres, des analyses, des rapports : une abondante documentation, fruit de réflexions qui remontent déjà à loin dans le temps, aboutit à la condamnation quasi unanime du redoublement. Une pratique qui, pourtant, perdure et suscite à intervalles réguliers dans l’opinion publique, des polémiques à n’en plus finir.

Un témoignage pour commencer. Dans un collège qui m’est familier, au début du mois de juin, conseil de classe de fin d’année. Malgré les moues dubitatives et les froncements de sourcils de certains collègues, les élèves de cinquième passent en classe supérieure. C’est d’ailleurs la règle pour ces deux années qui forment le cycle central du collège, les parents disposant d’un droit d’opposition sur un éventuel avis de redoublement. Mais lorsqu’est évoqué le cas de Théo, la perspective du passage automatique provoque une levée de boucliers : non seulement Théo ne s’est jamais mis au travail de toute l’année, non seulement « il n’a pas les bases » (expression favorite d’un conseil de classe), mais l’indifférence et la désinvolture qu’il a manifestées avec constance, les troubles à l’ordre scolaire auxquels il s’est livré, les bavardages, tous ces éléments interdisent décidément d’apposer sur son bulletin le précieux sésame : « admis dans la classe supérieure. » Certes, mais il se trouve qu’il est au moins un domaine dans lequel les progrès de Théo sont évidents : il a beaucoup grandi et sa voix a même commencé à muer, ce qui - le croira-t-on ? – va s’avérer être un atout non négligeable et même en l’occurrence décisif. Et de fait, dans le cours de la délibération, l’opinion commence à poindre, pour finalement s’imposer, qu’il serait délicat, voire inopportun de faire redoubler Théo, alors que les « petits » sixièmes – qui, hasard générationnel, sont effectivement cette année plus petits que la moyenne – s’apprêtent eux à passer massivement dans la classe supérieure. Et c’est tout simplement ce déséquilibre physiologique trop visible au sein d’un groupe qui a permis le passage de Théo en classe supérieure. Un redoublement qui s’est donc joué à quelques centimètres près …

Cette anecdote authentique, pour singulière qu’elle puisse paraître, reflète pourtant une réalité dont les conseils de classe, quoiqu’ils la nient, ont au fond bien conscience : le côté arbitraire du redoublement, qui n’obéit que rarement à des considérations rationnelles et qui fait que, par exemple, deux élèves au profil identique se verront appliquer des décisions différentes, dont les justifications ne brillent pas par leur cohérence. Une constante néanmoins : à niveau égal, jamais les conseils de classe ne feront redoubler un enfant d’enseignant ou, plus généralement un élève dont les parents appartiennent aux classes moyennes, une catégorisation qui, malgré le flou qui l’entoure, reste ici le critère de choix. C’est un fait attesté : le redoublement s’applique massivement aux enfants des milieux défavorisés - là où les parents sont généralement peu armés pour le contester – les mêmes milieux qui fournissent les gros bataillons des élèves décrocheurs ou en situation d’échec. Cette corrélation entre l’échec scolaire et le recours au redoublement auquel les enseignants semblent majoritairement attachés devrait pourtant signer la condamnation définitive d’une pratique qui se porte toujours bien en France : avec 28 % des élèves ayant redoublé au cours de leur scolarité obligatoire, la France pointe ici au 5e rang des pays de l’OCDE. Les raisons couramment invoquées à l’appui de ce vestige du passé ne tiennent néanmoins guère la route : outre que la décision de faire redoubler revient à confisquer à un élève une année de sa vie, ce qui n’est quand même pas rien, il faut une bonne dose de mauvaise foi pour lui trouver des effets positifs. Jamais en effet – les enquêtes sur le sujet ne manquent pas – le redoublant n’est en mesure de rattraper le niveau de ses camarades passés en classe supérieure, ce qui, en toute logique, devrait être l’objectif, mais en outre, dans la plupart des cas, le redoublement s’avère être la première étape dans l’éviction précoce du système scolaire, concrétisée par l’orientation vers une filière courte, la mise en apprentissage ou l’enseignement professionnel. Ainsi, par exemple, le taux de redoublants monte jusqu’à 60 % dans les effectifs des lycées professionnels.

Force est de reconnaître que cette persistance d’une pratique de régulation aux effets aussi négatifs s’explique par la faible contestation dont elle fait l’objet chez les décideurs, parents et enseignants. A défaut de remédier aux lacunes et aux difficultés des élèves, le redoublement est d’abord un moyen de pression sur la classe ou sur le travail à la maison, une menace qu’on mettra en œuvre, avec l’espoir, bien plus que de faire progresser les élèves, de garantir un ordre scolaire jugé menacé mais surtout une organisation pédagogique qu’on hésite, par esprit de routine pour les uns ou par conviction pour quelques autres, à remettre en cause.

Car il est difficile de dissimuler que le recours au redoublement trouve principalement sa source dans  les rigidités d’un système scolaire qui prétend à toute force faire avancer au même pas les élèves d’une même classe d’âge, indépendamment de l’individualité de chacun. En cause ici, le cursus éducatif, traditionnellement basé sur une organisation inflexible des savoirs scolaires déclinés en matières et programmes officiels, que chacun doit acquérir dans le temps imparti des 36 semaines règlementaires. Et tant pis pour celui qui ne suit pas. Si des dispositifs ponctuels de remédiation  sont alors mis en place, souvent pour se donner bonne conscience, leurs effets limités devraient pourtant inviter à se poser la question des rythmes d’apprentissage propres à chacun, mis à mal par le carcan de l’année scolaire et des méthodes pédagogiques indifférenciées. Et puisqu’il apparaît que la progression annuelle met en difficultés autant d’élèves, on se demande toujours pourquoi les cycles pluri-annuels, pourtant autorisés par l’Education nationale, peinent toujours autant à s’appliquer, en dehors de quelques établissements comme par exemple ce « collège sans classe » de Bordeaux, qui tente d’apporter sa réponse à la question du redoublement : pourquoi un élève serait-il tenu d’achever sa progression, dans chaque matière, sur le temps d’une seule année scolaire alors que sa présence au collège pendant quatre ans devrait lui donner l’assurance de progresser à son rythme ?

La réponse apportée - innovation pédagogique ou crispation sur une pratique qui n’a jamais fait ses preuves – n’est évidemment pas neutre : elle reflète un choix de société. Outil de sélection sociale, le redoublement et ses traditions associées comme les examens de passage ont la faveur des partis politiques les plus conservateurs qui n’ont jamais fait mystère de leurs préférences idéologiques. Qu’il recueille également la considération d’enseignants réputés voter à gauche est une autre histoire …

 

B. Girard

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