La commémoration de la Première guerre mondiale est aujourd’hui suffisamment avancée pour que les réticences qu’elle avait suscitées au fil des mois quant aux motivations de ses instigateurs se trouvent confirmées : dans sa déclinaison scolaire, empêtrée dans des injonctions administratives lourdement insistantes, cette opération mémorielle à grand spectacle n’a guère à voir avec l’histoire. C’est même tout le contraire.

Dans un entretien au Monde, Laurent Wirth, président de la commission pédagogique de la Mission du centenaire, donne le ton, délimite le cadre, fixe les règles ; car c’est bien connu,  les enseignants ont besoin d’être dirigés, guidés. Selon la terminologie officielle qui a cours à la Mission, ils sont même « mobilisés », une formulation pour le moins scabreuse mais qui laisse planer peu de doutes sur la nature de l’engagement que l’on attend d’eux : comme à l’armée, on ne leur demande pas de réfléchir mais d’obéir.

Il faut ...

«  Il faut amener les élèves à comprendre ce que [la guerre] a représenté pour toute une génération (…) Il ne faut pas oublier que cette guerre a concerné toutes les familles (…) Il faut aussi leur faire ressentir comment la société française a été durement marquée par cette tragédie (…) Il faut leur faire comprendre à quel point ce fut une épreuve terrible pour la nation (…) Ce qu’il faut faire ressentir aux élèves (…) » Sans oublier « l’enjeu civique » sans lequel l’Education nationale ne serait pas ce qu’elle est : « la guerre porte plusieurs messages essentiels dans la formation du citoyen : message de cohésion nationale et d’unité ; message de réconciliation et de paix après le miracle du rapprochement franco-allemand ». 

Outre que Laurent Wirth n’a pas l’air d’avoir conscience que la réconciliation franco-allemande ne peut évidemment faire sens aux yeux d’élèves nés un demi-siècle après le traité de Rome, la tirade comminatoire qui lui tient lieu de programme pour l’école illustre une des dérives de la présente commémoration, comme le montre la plus grosse partie des travaux réalisés par les élèves : la focalisation sur les frontières franco-allemandes et les souffrances endurées du côté français, une approche qui exclut la dimension mondiale, pourtant essentielle, du conflit.

Plus grave, cette vision singulièrement réductrice de l’événement se trouve encore renforcée par ce qui se dévoile au fil des mois comme étant l’un des marqueurs idéologiques du centenaire, notamment en milieu scolaire, qui se voit assigner comme mission de faire naître chez l’élève une émotion, un sentiment d’effroi ou de compassion, qui, espère-t-on, le dissuadera d’aller voir plus loin, par exemple en cherchant à comprendre l’événement. Laurent Wirth est à cet égard très explicite lorsqu’il affirme : « l’élève devient acteur : il est obligé d’entrer dans la peau d’un soldat ou d’un protagoniste. » Et pour arriver à cette fin, tous les moyens sont bons, les activités imposées aux élèves  privilégiant un nombre limité de sources – photos des combattants, monuments aux morts, inévitables uniformes - dont la valeur pédagogique ne saute pas aux yeux et l’intérêt historique pas davantage. Et Laurent Wirth de s’enthousiasmer pourtant sur les horizons que ces travaux ouvrent aux élèves avec les questionnements dont chacun mesurera la portée : « que représente le numéro sur le col de l’uniforme ? (…) pourquoi la liste des monuments aux morts comprend-elle 25 noms et celle de l’église 23 ? (…) pourquoi tel cratère à tel endroit du paysage ? » Si, après toutes ces « bonnes questions » (sic), les élèves n’ont pas compris ce que fut la Première guerre mondiale, c’est à désespérer des commémorations…

Mais les bonnes questions, précisément, celles qui, en toute logique, devraient se trouver au cœur des préoccupations éducatives, brillent par leur absence. Que l’histoire sociale ait été délibérément écartée, jugée peu digne de mémoire, a déjà été relevé par les historiens : les élèves ne sont rien censés savoir des rapports de domination qui s’exercent dans la société du début du 20e siècle, de la surreprésentation des ouvriers et des paysans dans les tranchées, de la soumission aux autorités, pas davantage que de l’intérêt criminel des industriels de l’armement à faire se prolonger la guerre. Tout un pan de l’histoire du conflit se trouve ainsi gommé de la commémoration au profit d’une prétendue « culture de guerre », très hypothétique élément de langage mis à la mode notamment à l’Historial de Péronne et qui prétend, par sa seule affirmation, fournir l’explication de la mort de millions de combattants : si tant de jeunes sont morts pendant la guerre, c’est qu’ils y ont librement consenti. Puisqu’on vous le dit…

Restera sans doute, dans les annales de la désinformation historique, l’invraisemblable commémoration de la bataille de la Marne, le 12 septembre dernier, au cours de laquelle le chef du gouvernement et l’Education nationale ont rivalisé dans le registre cocardier et le bourrage de crâne, malheureusement par élèves interposés. Après l’hommage d’un comique involontaire rendu par Manuel Valls au « génie français lancé dans la bataille sabre au clair (…) La France est un grand pays, reste un grand pays et un grand pays ne renonce jamais », des collégiens de Troisième ont été mis à contribution – c’est nettement moins drôle  - avec la lecture d’un texte qu’ils sont censés avoir eux-mêmes rédigé, ce qu’on leur pardonnerait volontiers vu leur jeune âge, mais qui est bien plus probablement inspiré par un de leurs maîtres qui, lui, n’a aucune excuse à se laisser aller à de telles âneries : « Nous, élèves de collège, souhaitons rendre hommage aux hommes et femmes de France qui ont participé à cet événement (…) Aujourd’hui, nous voyons vraiment ces hommes, ces femmes qui ont donné leur vie pour nous et pour la France. Nous voulons leur dire merci ! Merci pour leur courage, leur engagement, leur sacrifice. Mais une question nous hante : en serions-nous capables ? »

Même si l’on se rassure à l’idée que des jeunes de 14 ans ne sont, de toute évidence, pas « hantés » par ce genre de préoccupation, le fait que de telles paroles puissent être mises dans la bouche de jeunes élèves montre à quel point la commémoration de la guerre passe à côté de ce qui aurait pu, à la rigueur, lui accorder une forme de légitimité : sa mission éducative. Si l’histoire enseignée a une justification, c’est bien parce qu’elle permet de donner du sens à un événement du passé en le replaçant dans son contexte, ce qui est d’ailleurs l’objet des cours d’histoire qui mettent en avant l’origine, les causes d’une guerre, qui ne tombe jamais du ciel par hasard. Non seulement ce n’est pas le cas ici mais en outre les initiateurs du centenaire semblent s’ingénier à légitimer aux yeux des générations actuelles tous les dérèglements intellectuels et moraux qui ont conduit au carnage de 1914 -1918 et qui ont pour nom nationalisme et esprit de violence.

Alors, comme cette commémoration n’en est qu’à ses débuts, on se dit que les enseignants devraient revenir à leurs fondamentaux – enseigner l’histoire – plutôt que de se laisser aller pendant quatre ans à cette mise en scène morbide d’un passé manipulé.

 

B. Girard

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